SCENE II
WERNI, RUODI le PECHEUR et son fils reviennent du rivage.
WERNI.
Vous ne pouvez me croire, mais je l'ai vu de mes yeux, tout s'est passé comme je vous le dis.
LE PÊCHEUR
Tell est prisonnier! on le conduit à Kussnacht! Tell, le meilleur homme de la contrée, le bras le plus puissant pour sauver la patrie.
WERNI.
Le gouverneur le conduit lui-même par le lac: ils étaient prêts à s'embarquer quand je suis parti de Fluelen; mais la tempête qui commence maintenant à éclater, et qui m'a forcé à aborder ici, peut bien avoir retardé leur départ.
LE PÊCHEUE.
Tell dans les fers, Tell au pouvoir du gouverneur! Ah! croyez qu'il va l'ensevelir dans un cachot si profond qu'il ne reverra plus la clarté du jour; car il doit redouter la juste vengeance d'un homme libre, si cruellement irrité.
WERNI.
La tempête devient de plus en plus furieuse. Adieu, je vais chercher un gîte dans le village, car on ne peut songer à se rembarquer aujourd'hui.
(Il s'en va.) LE PÊCHEUE.
Tell prisonnier! Que la tyrannie lève maintenant son front impudent et abjure toute honte! La bouche de la vérité est muette, les yeux clairvoyants sont fermés, le bras qui pouvait nous délivrer est enchaîné.
LE FILS DU PÊCHEUE
Mon père, il grêle fort, entrez dans la cabane, il ne fait pas bon rester ici dehors.
LE PÊCHEUE.
Que les vents se déchaînent, que les éclairs lancent leurs flammes, que les nuages s'entr'ouvrent, et que les torrents du ciel inondent cette terre. Périssent dans leur germe les générations futures; que les éléments indomptés redeviennent les maîtres de cette terre: que les ours et les loups y régnent de nouveau dans le désert! Le pays leur appartient. Qui voudra désormais vivre ici sans liberté?
LE FILS DU PÊCHEUR
Ecoutez comme l'abîme mugit, comme les tourbillons hurlent; jamais le gouffre n'a été en proie à une telle furie.
LE PÊCHEUR
Tirer sur la tête de son propre enfant! Kien de pareil a-t-il jamais été ordonné à un père, et la nature ne doit pas montrer par sa fureur combien elle est révoltée? Xon, je ne m'étonnerais pas de voir ces rochers se précipiter dans le lac, ces aiguilles et ces tours de glace, qui sont demeurées solides depuis Je jour de la création, se fondre tout à coup, les montagnes s'écrouler, les antiques cavernes s'abîmer, et un second déluge inonder les demeures des vivants.
LE FILS DU PÊCHEUR
Entendez-vous là-haut le son des cloches sur les montagnes? Assurément l'on a vu quelque barque en péril, et l'on sonne pour avertir de se mettre en prière.
(Il grimpe sur une hauteur.)
LE PÊCHEUR
Malheur à la barque qui navigue en ce moment et qui est bercée dans ce berceau terrible! elle ne doit attendre aucun secours du pilote ni du gouvernail; la tempête est la plus forte: les vents et les vagues se jouent de la vie de l'homme: il n'y a ni près ni loin aucune baie qui lui offre un abri favorable; les rochers s'élèvent roides, escarpés, inhospitaliers, lui présentant partout leur impitoyable poitrine de pierre.
le fils du pêcheur, en montrant la gauche du théâtre.
Père, une barque! Elle vient de Fluelen.
LE PÊCHEUR
Dieu soit en aide aux pauvres gens! Quand une fois la tempête a pénétré dans ce gouffre, elle s'y démène avec la furie de la bête féroce qui se heurte contre les barreaux de fer de sa cage. Elle se cherche en hurlant une issue qu'elle ne peut trouver, car de tous côtés elle est resserrée dans ces murs de rochers qui s'élèvent jusqu'aux nues et ferment l'étroit passage.
(Il monte aussi sur la hauteur.) LE FILS DU PÊCHEUR.
Père, c'est la barque du gouverneur d'Uri; je la reconnais à son toit rouge et à son pavillon.
LE PÊCHEUR
Juste Dieu! oui, c'est lui-même; il est sur cette barque; elle porte Gessler et son crime. La main de la vengeance céleste n'a pas tardé beaucoup à le frapper. Maintenant il reconnaît qu'il y a un pouvoir audessus du sien. Les vagues n'obéissent pas à sa voix; les rochers ne courbent pas leur tête devant son chapeau. Enfant, ne prie pas, ne retiens pas le bras du juge-
LE FILS DU PÊCHEUR
Je ne prie pas pour le gouverneur; je prie pour Tell, qui est aussi sur cette barque.
LE PÊCHEUR
0 fureur aveugle de la tempête! faut-il que pour atteindre un coupable, tu fasses périr la barque avec le pilote!
LE FILS DU PÊCHEUR
Vois! vois! ils avaient déjà passé heureusement le Buggisgrat: mais la violence du vent renvoyé par le Teufelnmnster vient de les rejeter vers le grand Axenberg: je ne vois plus rien.
LE PÊCHEUR
C'est là qu'est le Hakmesser. où plus d'un bateau s'est déjà brisé: s'ils ne savent pas habilement l'éviter, la barque se brisera contre le roc escarpé qui descend à pic dans l'abîme. Ils ont à bord un bon pilote, et si quelqu'un pouvait les sauver, ce serait Tell ; mais ses bras sont enchaînés.
(Tell, son arbalète à la main, arrive d'un pas rapide, regarde autour de lui avec surprise, et paraît vivement agité. Quand il est parvenu au milieu du théâtre, il se prosterne à terre en posant ses mains sur le sol, puis il les lève vers le ciel.)
le fils du pêcheur Va aperçu.
Vois, mon père, vois cet homme qui est là à genoux.
le pêcheur.
Il saisit la terre de ses mains et paraît comme hors de lui.
le fils du pêcheur, revenant sur la scène.
Ah! que vois-je? Mon père, venez! regardez!
le pêcheur s'approche.
Qui est-ce? Quoi! Dieu du ciel, c'est Tell! Comment et es- vous ici? Parlez.
LE FILS DU PÊCHE UE
N'étiez-vous pas sur cette barque, prisonnier et enchaîné ?
LE PÊCHEUR
Ne vous menait-on pas à Kussnacht?
tell se relève.
Je suis délivré.