SCENE II CONKAD et STAUFFACHER
STAUFFACHER
Viens, Conrad, mettons-nous à l'abri sous ces rochers. Déjà le ciel s'éclaireit, le bruit du tonnerre s'éloigne. L'orage ne pourra plus durer bien longtemps.
COXRAD.
Celui qui gronde dans mon âme n'est pas prêt d'arrêter sa fureur.
STAUFFACHER
Si soucieux, mon fils! Je ne te reconnais plus; depuis plusieurs jours j'observe en silence la sombre
tristesse qui obscurcit ton front. Une peine muette oppresse ton cœur. Confie-la-moi, je suis ton père et je réclame la moitié de ton chagrin (Conrad lui tend la main sans parler). Qu'est-ce qui peut attrister ton cœur? Dis-le-moi. Notre travail est béni: notre fortune est florissante, nos greniers sont pleins; nos troupeaux de bœufs et nos beaux chevaux au poil si luisant sont revenus heureusement de la montagne pour passer l'hiver dans de bonnes étables. Xotre maison s'élève comme un noble manoir, elle est bâtie d'un bois neuf et choisi, assemblé avec soin et placé avec symétrie. . .
CONRAD
Il est vrai, cette maison est belle et bien construite, mais hélas! le sol tremble sur lequel elle est construite.
STAUFFACHER
Mon cher Conrad, qu'entends-tu par là?
CONRAD
Le gouverneur te hait, et cherche à te nuire parce que tu es un obstacle à ses desseins: tu es cause que les gens de Schwitz, au lieu de se soumettre à la nouvelle maison impériale, persistent, à l'exemple de leurs dignes aïeux, à vouloir faire partie de l'empire.
X'est-ce pas vrai, cher père, dis, n'ai-je pas raison?
STAUFFACHER
Aussi vrai que je me nomme Werner Staufïacher et que tu es mon fils, tel est le sujet de la haine de Gessler contre moi.
CONRAD
Tu excites .son envie parce que tu as le bonheur de vivre en homme libre sur ton propre héritage, tandis que lui n'en a aucun. Tu tiens ta maison en fief de l'empereur et de l'Empire; tu peux la montrer aussi fièrement qu'un prince d'Empire montre ses terres; tu ne reconnais au-dessus de toi d'autre seigneur que le premier de la chrétienté. . . Lui, il n'est qu'un cadet de maison, il ne possède rien que son manteau de chevalier; voilà pourquoi il regarde d'un œil jaloux et avec un sentiment de haine le bonheur des honnêtes gens. Depuis longtemps il a juré ta ruine. . . Tu as été jusqu'ici préservé. . . Yeux-tu attendre qu'il ait accompli contre toi ses mauvais desseins? l'homme prudent prend les devants.
STAUFFACHER
Que voudrais-tu faire, Conrad?
conrad, se rapprochant de lui.
Ecoute mes faibles avis. Tu sais combien, ici, à Schwitz, tous les gens de bien se plaignent de l'avarice et de la cruauté du gouverneur. Xe doute pas que de l'autre côté du lac, dans Uri et dans TJntercvald, on ne soit également las d'être opprimé sous un joug de fer; car Landenberg commande de l'autre côté du lac avec autant d'arrogance qu'en a ici Gessler. Il ne vient pas chez nous une barque de pêcheurs qui ne nous apprenne quelque nouvelle violence, quelque nouvelle injustice des gouverneurs.
STAUFFACHER
Hélas! je ne le sais que trop, et ce matin encore on
m'annonçait que des crimes affreux ont été commis à I nterwald et à Sarnen.
CONRAD
C'est pourquoi il serait bon que quelques-uns de ceux qui nensent bien se réunissent tranquillement pour aviser aux moyens de se délivrer de l'oppression. Je pense que Dieu ne nous abandonnerait pas et serait favorable à la cause de la justice. X'as-tu pas un peu partout des amis à qui tu puisses ouvrir ton cœur avec confiance?
BTAUFFACHER.
Je connais beaucoup de braves gens, de vassaux riches et puissants qui sont mes amis et qui me sont tout dévoués. (Il marche avec agitation.) Enfant! quel orage de pensées périlleuses tu viens d'exciter dans mon tranquille cœur? tu as fait entrer la lumière du jour dans mon âme; et ce que je m'interdisais de penser, ta bouche imprudente vient de le prononcer légèrement . . . As-tu bien réfléchi à ce que tu me conseilles? Tu appelles dans cette paisible vallée la discorde farouche et le bruit des armes: un peuple de faibles bergers va entreprendre d'entrer en lutte avec les maîtres du monde? Ils n'attendent qu'un prétexte pour lâcher sur cette malheureuse terre les hordes féroces de leurs soldats, pour y exercer les droits du vainqueur, et. sous l'apparence d'un juste châtiment, déchirer nos vieilles lettres de franchise.
CONRAD
Nous aussi, nous sommes des hommes! nous savons manier notre hache, et Dieu protège les braves.
STAUFFACHER
La guerre est un fléau furieux et terrible; elle frappe les troupeaux et les bergers.
CONRAD
On doit se soumettre à la volonté du ciel, mais aucun noble cœur ne doit supporter l'injustice.
STAUFFACHER
Mon fils, tu aimes ta maison, nos ancêtres y ont vécu. . . la guerre terrible la réduira en cendres!
CONRAD
Si je croyais mon cœur attaché à cette maison plus qu'à la liberté, j'y mettrais le feu de ma propre main.
STAUFFACHER
Tu crois à l'humanité. La guerre n'épargne pas même le tendre enfant au berceau.
CONRAD
L'innocence a un ami dans le ciel! Regarde en avant, mon père, et non derrière toi.
STAUFFACHER
Mon pauvre enfant, que deviendras-tu?
CONRAD
Le brave ne doit songer à lui qu'en dernier lieu.
stauffacher le presse dans ses bras.
Mon fils, je voulais seulement Réprouver. Celui qui presse un tel cœur sur son sein, celui-là peut combattre avec joie pour sa maison et son foyer, celui-là ne doit pas craindre les soldats des rois. . . Je vais de ce pas chez un ami, Walther Furst. Il pense comme toi et moi sur tout ce qui se passe. J'irai voir aussi le noble banneret d'Attinghausen . . . Bien qu'il soit d'une haute naissance, il aime le peuple et respecte les anciens usages. Xous tiendrons conseil tous les trois sur les moyens de nous défendre contre nos ennemis. . . Je serai peut-être plusieurs jours absent, dirige avec sagesse la maison; donne généreusement au pèlerin qui continue son pieux voyage, au moine qui demande pour son couvent, et ne les laisse partir que bien traités. La maison de Stauffacher ne se cache point. Elle élève sur le grand chemin son toit hospitalier ouvert à tous ceux qui passent. (Ils se séparent et s'éloignent.)
SCEXE III
WALTHER FURST et ARNOLD MELCHTHAL sortent avec précaution du milieu des rochers.
WALTHER FURST
Je n'entends plus rien.
MELCHTHAL.
Maître Walther Furst!
WALTHER FURST
Si Ton nous surprenait! Demeurez où vous êtes, nous sommes entourés d'espions.
MELCHTHAL.
Ne pourrez-vous rien m'apprendre d'Unterwald, rien de mon père? Je ne puis supporter plus longtemps de demeurer au milieu de ces rochers: qu'ai- je fait de si coupable pour être forcé à me cacher comme un meurtrier? J'ai brisé un doigt avec mon bâton à l'insolent valet qui, par ordre du gouverneur, voulait devant mes yeux emmener le plus beau couple de mes bœufs.
WALTHER FURST
Vous êtes trop violent : ce valet était envoyé par le gouverneur, par votre supérieur: vous avez encouru un châtiment ; supportez en silence la peine de votre faute.
MELCHTHAL.
Devais-je donc endurer les discours insultants de ce misérable : " Quand le laboureur voudra manger du pain, il faudra qu'il s'attelle lui-même à la charrue." J'eus l'âme ulcérée lorsque je vis ce valet détacher de leur joug mes superbes taureaux: ils mugissaient sourdement et frappaient de leurs cornes, comme s'ils avaient eu le sentiment de l'injustice: alors une juste colère me saisit, et, n'étant plus maître de moi, je frappai l'envoyé.
WALTHER FURST (à part).
Lorsque nous pouvons à peine modérer notre cœur, comment l'ardente jeunesse pourrait-elle se dompter?
MELCHTHAL.
1 'est mon père seulement qui m'afflige: il a besoin de tant de soins, et son fils est absent! Le gouverneur le hait, car il a toujours combattu courageusement pour la justice et la liberté; aussi ce vieillard sera-t-il en proie à leurs vexations, et personne n'est là pour le défendre de leurs outrages. Il en adviendra ce qui pourra, je retourne auprès de lui.
WALTHER FUBST.
Tâchez d'être patient, et attendez qu'il nous vienne quelque nouvelle d'Unterwald. J"entend3 venir, retirez-vous; peut-être est-ce quelque envoyé du gouverneur: rentrez. Vous n'êtes pas plus en sûreté ici contre la vengeance de Landenberg que dans vos propres montagnes, car nos tyrans se donnent la main.
MELCHTHAL.
Ils nous apprennent ce que nous devons faire.
WAXTHEB FURST.
Cachez-vous: je vous rappellerai s'il n'y a rien à craindre. (Melchfhal disparaît.) L'infortuné! je n'ose lui avouer les malheurs que je soupçonne. — Qui vient en ces lieux? Le soupçon et la trahison prêtent l'oreille de tous côtés; les émissaires de la tyrannie pénètrent jusque dans l'asile des bêtes fauves, fil recule étonné quand il voit Wernei' Stauffaclier.) Que -je! c'est vous, maître Werner! Dieu soit loué! sol n'a jamais été foulé par un plus honnête homme. Soyez le bienvenu. Qui vous conduit ici?
STAUFFACHER
Ma bonne fortune! J'allais vous visiter dans votre demeure et déjà je m'éloignais de ces lieux, lorsque au détour du sentier je vous aperçus causant avec un inconnu.
WALTHER FURST
Et qu'alliez-vous chercher dans ma demeure?
stauffacher (lui prenant la main).
Les vieux temps, la vieille Suisse.
WALTHER FURST
Vous les portez avec vous. Je suis heureux de vous voir; mon cœur en est tout ranimé. . . Mais ditesmoi, n'avez-vous rien aperçu de nouveau sur le chemin?
STAUFFACHER
J'ai vu partout la souffrance et la ruine et j'en ai été profondément attristé.
WALTHER FURST
0 mon ami, cela vous apprend tout!
STAUFFACHER
Maître Walther Furst, je ne vous cacherai point que je ne suis pas venu pour de frivoles motifs; de cruels soucis m'occupent. Ce que nous endurons est devenu tout à fait insupportable, et l'on ne voit aucun terme à ces vexations. Depuis nos premiers ancêtres jusqu'à nous, la Suisse a toujours été libre: nous sommes accoutumés à être gouvernés avec dou-
ceur. Jamais depuis que les bergers mènent leurs troupeaux sur ces montagnes, pareille chose ne s'était vue dans cette contrée.
WALTHER FURST
Oui, une pareille domination est sans exemple ici: notre noble seigneur d'Attinghausen, qui a vu encore les anciens temps, dit lui-même que cela ne peut plus se supporter.
STALFFACHER.
Là-bas aussi, à Unterwald, il s'est passé de tristes choses, et qui attirent une sanglante vengeance. Voici ce que j'ai appris ce matin: Wolfenschiessen, le bailli de l'empereur, qui habite sur le Rossberg, a voulu employer une infâme violence, et Baumgarten de Alzellen l'a tué avec sa hache.
WALTHER FURST
Oh! les jugements de Dieu sont justes! — Baumgarten. dites-vous? un homme qui est cependant modéré. Est-il maintenant sauvé et en lieu sûr?
STAUFFACHER
Je n'en sais rien, les cavaliers du bailli sont à sa poursuite. Mais on m'a appris quelque chose de plus horrible, c'est ce qui s'est passé à Sarnen; le cœur doit en saigner à tout honnête homme.
walther furst, avec attention.
Dites, qu'est-ce?
STAUFFACHER
A rentrée du Melchthal, auprès de Kerns, habite un homme juste qui se nomme Henry de Halden; ses paroles ont un grand crédit sur le peuple.
WALTHER FURST
Qui ne le connaît pas ? Eh bien, que lui est-il arrivé? achevez.
STAUFFACHER
Landenberg, pour punir son fils d'une faute légère, a ordonné que Ton prendrait à la charrue ses deux plus beaux taureaux; le jeune homme a frappé Tenvoyé de Landenberg et s'est enfui.
walther furst, dans la plus grande anxiété. Et le père, dites, que lui est-il arrivé?
STAUFFACHER
Landenberg a ordonné au père de lui envoyer son fils sur-le-champ; et comme le vieillard a protesté avec vérité qu'il n'avait aucune nouvelle du fugitif, le gouverneur a fait venir les bourreaux.
walther furst s'élance, et le conduit de Vautre côté de la scène.
Oh! silence; n'ajoutez rien de plus.
stauffacher, élevant la voix.
" Le fils m'est échappé, a-t-il dit, mais tu es en mon pouvoir: " et il donna l'ordre de l'étendre à terre et d'enfoncer dans ses yeux une pointe d'acier.
WALTHER FURST
Ah! miséricorde du cielî
MELCHTHAL s'élance de sa cachette.
Dans ses yeux, dites-vous?
STAUFFACHER Surpris.
Quel est ce jeune homme?
melchthal le saisit avec un empressement convulsif. Dans ses yeux?. . . parlez
WALTHER FURST
Oh! le malheureux.
STAUFFACHER
Qui est-ce? (Waltlier Furst lui fait un signe.) — C'est le fils, ô juste Dieu!
MELCHTHAL.
Et j'étais absent! — Dans les deux yeux?
WALTHER FURST
Possédez-vous; supportez cette douleur en homme.
MELCHTHAL.
Et c'est à cause de mon imprudence, de mon emportement! Quoi! aveugle tout à fait, entièrement aveugle?
STAUFFACHER
Je vous l'ai dit, la source de la vue est tarie pour lui, il ne verra plus jamais la lumière du soleil.
WALTHER FURST
Ménagez sa douleur.
MELCHTHAL.
Jamais!. . . jamais plus. (Il met sa main sur ses yeux, et se tait un moment; puis il va de l'un à Vautre, et dit d'une voix douce, suffoquée par les pleurs.) Oh! c'est un noble don du ciel que la lumière des yeux!... Tous les êtres vivent de la lumière, toutes les créatures heureuses!. . . La plante elle-même se tourne vers la lumière avec amour; et lui, il devra se sentir plongé dans la nuit, dans une obscurité éternelle . . . il ne sera plus réjoui par la verdure des prés, par l'éclat des fleurs; il ne pourra plus contempler la cime dorée des glaciers. . . Mourir n'est rien. . . mais vivre et ne plus voir, c'est là le malheur!. . . Pourquoi me regardez-vous avec tant de pitié? Je jouis de mes yeux; et je ne puis partager ce bonheur avec mon père aveugle! je ne puis lui donner une goutte de cet océan de lumière éblouissante où nagent mes regards!
STAUFFACHER
Hélas! au lieu de calmer votre désespoir, j'ai encore à l'accroître. . . Votre père est plus malheureux encore: le gouverneur lui a tout ravi; il ne lui a laissé qu'un bâton pour se traîner de porte en porte, aveugle et dépouillé.
MELCHTHAL.
Eien qu'un bâton au vieillard aveugle!. . . Il lui a tout ravi, même la lumière du jour, ce bien dont jouissent les plus misérables!. . . Maintenant ne me parlez plus de rester ici, de me cacher. Quel misérable lâche j'ai été de songer à ma sûreté, et non à la tienne! . . . de laisser ta tête chérie comme un gage dans les mains de ce barbare! Plus de lâches précautions. . Je ne veux plus penser qu'à une vengeance sanglante; je veux retourner là-bas. Eien ne m'arrêtera; je veux aller redemander au gouverneur les yeux de mon père. Je saurai le trouver au milieu de tous ses gardes. . . Que m'importe la vie, pourvu que j'éteigne dans son sang l'ardeur de mon affreux désespoir!
(Il veut sortir.)
WALTHEB FURST.
Demeurez; que pouvez-vous contre lui? Il habite à Sarnen ; et du haut de son château, dans sa forteresse impénétrable, il mépriserait votre impuissante colère.
MELCHTHAL.
Et quand il habiterait les palais de glace du Schreckhorn. là où la Jungfrau s'enveloppe de ses voiles éternels. . . je m'ouvrirai un chemin jusqu'à lui: et, avec vingt jeunes hommes résolus comme moi, je renverserai sa forteresse. Et si personne ne veut me suivre, si, tremblant pour vos cabanes et vos troupeaux, vous vous courbez sous le joug de la tyrannie, je monterai sur la montagne, j'y rassemblerai à grands cris les bergers, et là, sous la libre voûte des cieux, dans ces lieux où le cœur se conserve pur, où le sentiment ne s'altère point, je leur conterai cette horrible cruauté.
stauffacher, à Watther Furst.
La tyrannie est à son comble. Voulons-nous attendre qu'on en vienne aux derniers excès?
MELCHTHAL.
Quels excès pouvons-nous craindre encore, quand la prunelle de l'œil n'est plus en sûreté dans son orbite?. . . Sommes-nous donc sans défense? Pourquoi aurions-nous appris à tendre l'arbalète et à manier la pesante hache d'armes? Chaque créature trouve toujours une défense dans les angoisses du désespoir; le cerf épuisé s'arrête et tourne contre la meute ses bois redoutables; le chamois entraîne le chasseur dans les précipices; le bœuf lui-même, ce paisible serviteur de l'homme, qui courbe patiemment la force de son cou sous le joug, bondit s'il vient à être irrité, aiguise ses cornes puissantes^ et jette son ennemi dans les airs.
WALTHER FURST
Si les trois cantons pensaient comme nous trois, peut-être serions-nous capables de quelque effort.
STAUFFACHER
Si Uri appelle, si Unterwald le secourt, Schwitz se fera honneur d'obéir à l'antique alliance.
MELCHTHAL.
J'ai de nombreux amis dans Untenvald, et chacun risquera avec joie son sang et sa vie, s'il se sent appuyé et défendu par autrui. . 0 respectables pères
de la patrie. . me voici, moi, jeune homme, entre vous qui avez tant d'expérience. . . Je devrais, dans le conseil, garder un modeste silence. . . Cependant, bien que je sois jeune et que j'aie peu vécu, ne dédaignez pas mes avis et mes discours: ce n'est pas l'emportement d'un jeune cœur qui m'inspire, c'est la profondeur de mon désespoir, l'exaltation d'une douleur qui attendrirait des cœurs de pierre. Vous êtes pères et chefs de famille ; vous souhaitez d'avoir un fils vertueux, qui honore un jour vos cheveux blancs, et veille pieusement sur la prunelle de vos yeux. Oh! quoique vous n'ayez rien souffert encore dans votre personne ni dans vos biens, quoique vos yeux jouissent encore pleinement de la lumière du jour, ne restez pas pour cela étrangers à notre malheur. Le glaive de la tyrannie est aussi suspendu sur votre tête. Vous avez détourné le pays de la domination autrichienne : c'était là tout le crime de mon père; vous êtes coupables comme lui, et le même châtiment vous attend.
stauffacher, à Walther Furst.
Décidez: je suis prêt à vous imiter.
* WALTHER FI'RST
Il faudrait savoir ce que pensent les nobles seigneurs de Sillinen et d'Attinghausen; leurs noms, je crois, nous donneraient des amis.
MELCHTHAL.
Quel nom dans nos montagnes est plus noble que les vôtres? Le peuple a toute confiance en de tels noms; ils ont une respectable autorité dans la con-
trée. Vous avez recueilli de vos pères un riche héritage de vertu, et vous l'avez encore augmenté. Qu'estil besoin des gentilshommes? Accomplissons seuls nos desseins. Plût à Dieu que nous fussions seuls dans cette contrée! nous n'aurions pas besoin, je pense, de chercher d'autre appui que nous-mêmes.
STAUFFACHER
Les nobles ne partagent pas nos malheurs. Le torrent qui a dévasté le vallon, jusqu'à présent n'a point ravagé les hauteurs. Cependant leur secours ne nous manquerait pas, s'ils voyaient la contrée se lever en armes.
WALTHEK FURST.
S'il y avait un arbitre entre l'Autriche et nous, nous pourrions nous en remettre à la justice et à la loi; mais celui qui nous opprime, c'est notre empereur, notre juge suprême . . Il faut donc demander secours à Dieu et à nos bras. . . Vous, sondez les gens de Schwitz; moi, j'irai dans Uri rassembler des amis. Mais qui enverrons-nous à Unterwald?
MELCHTHAL.
Envoyez-moi. . . Qui pourrait y prendre plus d'intérêt?
WALTHER FTJRST.
Je ne puis y consentir. Vous vous êtes confié à moi; je dois répondre de votre sûreté.
MELCHTHAL.
Laissez-moi partir; je connais les sentiers et les
passages des rochers. Je trouverai là-bas beaucoup (Tamis qui me donneront asile, et me cacheront à l'ennemi.
STAUFFACHER
Laissez-le aller à la garde de Dieu. . . Là-haut il n'y a pas de traîtres; la tyrannie y est trop abhorrée pour trouver un seul instrument. Baumgarten nous aidera aussi à soulever le pays d'Unterwald et y recrutera des amis.
MELCHTHAL.
Comment nous donnerons-nous mutuellement des avis sans éveiller les soupçons des tyrans?
STAUFFACHER
Xous pourrons nous rassembler à Brunnen ou à Treib, au lieu où abondent les barques des marchands.
V\ALTHER FURST.
Xous ne pouvons pas agir si ouvertement . . . Ecoutez mon avis : à gauche du lac, en allant à Brunnen, vis-à-vis le Mythenstein, est une prairie entourée de bois. Parmi les bergers elle porte le nom de Eutli; parce que la forêt y a été défrichée. C'est la limite d'Uri et d'LTnterwald. (A Stauffaclier.) Yne barque légère vous y conduira de Schwitz rapidement; nous nous y rendrons par des sentiers détournés, pendant l'obcurité. et là nous pourrons délibérer en sûreté. Que chacun de nous y conduise dix hommes bien dévoués, qui soient à nous du fond du cœur; nous traiterons ensemble de l'intérêt commun, et avec l'aide de Dieu nous prendrons une prompte résolution.
STATJFFACHER.
Qu'il en soit ainsi! maintenant mettez votre main dans la mienne, et vous aussi la vôtre; et de même que tous trois nous venons entre nous de nous donner la main en gage d'une sincère union, de même nous conclurons entre nos trois cantons une alliance fidèle à la vie et à la mort.