‹ Guillaume Tell [microforme]Chapitre 23 sur 37 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

FRIESSHARDT et LEUTHOLD montent la garde.

LEUTHOLD.

C’est bien vainement que nous veillons ici; per- ‘sonne ne veut y passer ni faire sa révérence au chapeau. Il y avait pourtant d’ordinaire autant de monde ici qu’à une foire; maintenant que cet épouvantail est suspendu à cette perche, la place est devenue déserte.

FRIESSHARDT.

Ils sont forcés de passer ici à midi, quand ils sortent de la maison de ville.

LEUTHOLD, après un moment de silence.

Ecoute, camarade, je commence à trouver que nous sommes là comme au carcan devant ce chapeau; n'est-ce pas une honte pour un homme d’armes que d’être en faction devant un chapeau vide? et tout honnête homme doit nous mépriser! Faire la révérence à un chapeau, il faut avouer que c’est une extravagante consigne.

FRIESSHARDT.

Et pourquoi ne pas saluer un chapeau vide et creux? ne t’est-il pas arrivé souvent de saluer une tête sans cervelle?

(Des enfants arrivent et tournent autour du mât.)

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LEUTHOLD.

Tu es un zélé et officieux valet, et tu ferais volontiers du mal à ces braves gens. Pour moi, passe qui voudra devant ce chapeau, je ferme les yeux et ne vois rien.

1er ENFANT.

Là est pendu le gouverneur, ayons du respect, camarades!

8e ENFANT.

Dieu veuille qu’il nous quitte en ne nous laissant que son chapeau! le pays n’en sera pas plus malheureux.

FRIESSHARDT les renvoie.

Hors d'ici! allez-vous-en, misérable troupeau de gamins, on n’a pas besoin de vous ici; envoyez vos papas, s’ils se sentent le courage de braver la consigne.

(Ils s’en vont.)

(Tell paraît; il tient son arbalète et donne la main à son enfant. Ils passent devant le chapeau sans je voir, et arrivent sur le devant de la scène.)

WALTHER, en montrant les montagnes de Bannberg.

Père, est-il vrai que dans ces montagnes le sang coule des arbres, lorsqu'on les frappe avec la hache?

TELT.

Qui t’a dit cela, mon enfant ?

WALTHER

C’est le maître berger. Il raconte qu’il y a un charme dans ces arbres, et que si quelqu’un leur a fait du mal, sa main sort de la fosse après sa mort.

TELL

Ces arbres sont sacrés, il est vrai. Vois-tu, là-bas dans le lointain, ces hautes montagnes blanches dont la pointe se perd dans le ciel?

WALTHER

Ce sont les glaciers où l’on entend de si grands bruits pendant la nuit, et d’où tombent les avalanches.

TELL

Oui, mon enfant, et ces avalanches auraient depuis longtemps enseveli sous leur masse le bourg d’Altdorf, si la forêt là-haut n’était comme une garde sûre qui le préserve.

WALTHER, après un moment de réflexion.

Père, y a-t-il des pays où l’on ne voit pas de montagnes?

TELL

Quand l’on descend de nos montagnes, et qu’on va toujours plus bas en suivant les cours d’eaux, on arrive dans une vaste contrée où le sol est uni, où les rivières coulent doucement et cessent d’être des torrents écumeux. La vue s’y étend librement vers tous les points du ciel. Les moissons y verdissent dans d'immenses et magnifiques plaines, et le pays semble un jardin bien cultivé.

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WALTHER

Alors, père, pourquoi ne descendons-nous pas bien vite dans ce beau pays, au lieu de nous inquiéter et de nous tourmenter ici?

TELL, Le pays est beau et bon comme le ciel, mais ceux

qui l’habitent ne jouissent pas des moissons qu'ils ont semées.

WALTHER

Est-ce qu’ils ne vivent pas libres comme toi sur leur propre héritage?

TELL

La terre appartient au roi.

WALTHER

Il leur est pourtant permis de chasser librement dans les forêts?

TELL

Le gibier et les oiseaux appartiennent au seigneur. WALTHER.

Mais il peuvent pêcher librement dans les rivières?

TELL

Les rivières, la mer, le sel, appartiennent au roi.

EU WALTHER

Quel est donc ce roi si redoutable pour tous?

C’est celui qui les protège et les nourrit.

WALTHER

N'ont-ils pas assez de courage pour se protéger eux-mêmes ?

TELL

Chez eux, le voisin ne peut se fier à son voisin. WALTHER.

Ah! mon père, on doit se sentir gêné dans ce vaste pays; j'aime mieux habiter sous les avalanches.

TELL

Oui, mon enfant, mieux vaut la menace des glaciers que la méchanceté des hommes.

(Ils veulent continuer leur chemin.) WALTHER.

Ah! père, vois done ce chapeau sur la perche. TELL.

Que nous fait ce chapeau? Viens. Allons.

(Freisshardt marche à sa rencontre, sa hallebarde en avant.)

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