LIVRE I
Edmëe^ lui répond Tell , ne prononce point le nom de bonheur ; tu rendrais plos affreux le poids qui m'oppresse à toutes les heures. Que je te plains , infortunée y si tu peux croire à la félicité, si tu comptes pour quelque chose cet humiliant repos dont notre obscurité nous fait jouir y lorsque la Suisse est asservie , lorsque le barbare Gcsler , cet émissaire insolent d'un despote plus superbe encore , nous commande , frappe nos fronts avec une verge de fer ! Tu me montres cette moisscm que mes travaux ont fait naître; Gésier d'un mot peut me 'la ravir. Tu me montres cette chaumière où mes pères depuis trois cents ans ont pratiqué la vertu ; Gésier peut m'en arracher ; et cet enfant que j'adore^ cette portion de toi-même > qui y en s'emparant de tout mon amour , le redouble cependant pour toi, cet enfant dépend de Gésier. Ma terre, ma femme, mon fils, jusqu'au tombeau de mon père, rien n'est à moi , tout est au tyran ! L'air que nous respirons à son insu est un vol £iit à sa puissance. O comble de l'ignominie! un peuple entier, une nation est soumise aux caprices d'un homme. ••• Qu'ai- je dit? d^un homme*;*, o mon Dieu ! pardonne-moi d'avoir profané le nom de ton plus bel ouvrage. L'humanité ne peut avoir rien de commun avec les tjrans. Elle d«it être leur victime jusqu'au moment où, reprenant ses droits, elle venge dans un seul jour les outrages de mille siècles. Ce désir, cet es-' poir m'animent. Toute mon*âme ne peut suffire à la grandeur de mes desseins. Garde-toi de m'en distraire , gardetoi de vouloir m'attendrir en m'occupant de toi , de mon fils. Un esclave n'a point d'enfant ; un esclave n'a point de femme. Je le suis, toute la nature a cessé d'exister
i8 GUILLAUME TELL ,
pour moi* Tei yeox , aveaglés par l'amour , se promènent avec complaisance sur cette chaumière , sur ce beau pajs , oïl jadis nous fûmes heureux : les miens f oUTerts par la vertu , ne peuvent rien voir que ce fort tefrihie bâti sur le haut de ce roc pour tenir Uri dans les fers.
As-tu pensé , lui dit Edméo > que mon cœur indigne du tien n'était pas flétri dès long^^temps par Id seul nom de la servitude ? As^tu pensé que je pouvais aimer Tell sans détester les tyrans? Ahl garde^oi de tnépriser ces âmes douces et naïves qui semblent ne se nourrir que de tendres sentimens! Va^ la sensibilité , quelquefois mère des fiôblesses, l'est plus souvent des grandes vertus* Celui qui pleure à l'aspect du malheur , au récit d'une belle action 9 prouve qu'il veut soulager Tun , et qu'il est capable de l'autre. Juge ta femme par toi-même : est^'il deux «très en nous ? Tu adorés ta patrie ; juge si je dois la diérir , puisqu'elle est è la toÎÉ ta patrie et la mienne. Toutes ks qualités de ton âme ont à mes yeux , par-dessus leur beauté , celle dé t'appartenir. Sans toi , j'eusse été vertueuse^ en t'aimant je le suis deux fois. Parle donc avec confiance , dévoile-moi tes desseins. Mon sexe m'ôte l'espoir de t'offirir un secours utile î mais m<m sexe ne m'empeehe point de mourir pour te seconder.
Tell , à ces mots , embrasse Edmée , et se prép^ure à lui ouvrir son âme , lorsque des cris mêlés de sftnglotà se ibnt entendre du coté de sa bbaum^re* Les deux épo&x se lèvent précipitamment ; ils aperçoivent leur fils , pâle', tout couvert de larmes , les bras élevés au ciel | courant vers eux avec effiroi : mon père , disait-il d'une voix entrecoupée ^ venez ^ venez à son secours.*.. Melctal , le