AC;TE III, SCENE II
MONOCORDE
Je n’en ai rien fait; elles sont chacune chez elle, et elles m’ont chassé !
CUILLER Y
C’est ta faute aussi, tu ne dis rien. On prend la femme avec des paroles, et les muets ne sont bons qu'à garder le sérail.
MONOCORDE
Voilà ce qui te trompe. Tant que je n’ai rien dit, elles m’ont regardé tendrement : j’ouvre la bouche, et l’on me chasse.
C’est ta faute! pourquoi parles-tu?
MONOCORDE, pleurant.
Me voilà bien ! j’ai fait une belle campagne!
Ne pleure pas! tu n’as pas perdu ton temps, tu as appris la grande guerre à mon école, tu as acquis une expérience qui te servira pour l’avenir.
* MONOCORDE
Oui, mais qu’est-ce qui me reste pour le présent?
L’espérance! Alexandre n’avait pas autre chose dans son sac, lorsqu’il partit pour la conquête de l’Asie. Écoute-moi bien : il n’est pas d’amours éternelles. Un jour viendra, que l’une de ces deux dames s’apercevra de tous mes défauts; dès ce moment, tu n’auras plus que des qualités. Toutes les fois que je parlerai un peu haut, on se dira : Monocorde avait la voix si douce! Quand il m’échappera quelque sottise, on regrettera ce bon Monocorde qui ne disait mot : ne t’éloigne pas, tu es sur les rangs, ton tour viendra, c’est comme à l’Académie! Mais, grand enfant! ta part est cent fois plus belle que la mienne, car j’ai tout à perdre, et tu as tout à gagner. Adieu!
MONOCORDE
Tu me laisses tout seul! qu’est-ce que je vais faire?
Comment, ce que tu vas faire ? Mais ton rôle est tout tracé ! faire le guet autour de cette place , crainte que les maris ne me surprennent! surveiller la maison où je ne serai pas, de peur qu’Isabeau ne me voie entrer chez Guillemette , ou que Guillemette ne me voie sortir de chez Isabeau; en un mot,
veiller en ami sur le bonheur d’un ami ! Je te laisse le beau rôle, et tu te plains, ingrat !
MONOCORDE
Tu es bien heureux, toi !
Moi 1 Je suis le plus perplexe de tous les homme ! Ah ! Monocorde, ce n’est pas moi qui suis heureux, c’est le philosophe Pythagore, qui avait le don de se trouver en deux endroits à la fois. Regarde-moi ces deux maisons, songe à ce qu’elles renferment de beauté sans défense et de bonheur tout prêt!... Ah!... si j’étais deux! Trouve-moi deux pailles, nous allons tirer au sort.
MONOCORDE
Alors, il y aura quelque chose pour moi?
Fi donc! je te prends pour juge, et tu crois que je vais te corrompre? Tiens-moi cela dans tes mains; la grande pour Isabeau,. la petite pour la petite, '(il tire une -paille.) La petite!... Tant pis pour maître Brid’oie! Tu ne t’éloigneras pas, Monocox'de?
MONOCORDE
Non , Guillery.
Tu ne t’ennuieras pas, Monocorde?
MONOCOU DE.
Non, Guillery.
Allons, embrasse-moi. Monocorde.
MONOCORDE
Olli, Guillery. (ils s'embrassent. Guillery va frapper à la porte de Guillemette, qui paraît sur son balcon.)