‹ GuingampChapitre 17 sur 23 · NOTRE-DAME · texte numérisé non relu

NOTRE-DAME

DÉCOUVERTES AMENÉES PAR LES TRAVAUX EXÉCUTÉS AUX MOIS DE JUIN, JUILLET ET AOUT 1859.

Pendant que Ton poursuivait Pimpression de cet ouvrage , et alors que le chapitre relatif à Notre- Dame était entièrement terminé , M. le Curé de Guingamp , confiant dans la générosité des pèlerins , et dans le zèle éprouvé de ses paroissiens , osait entreprendre , à lui seul 9 et sans demander à la Fabrique un concours impossible, de purger son église du badigeon qui la souillait depuis trop longtemps. Ce grand travail a été conduit avec une activité et une intelligence dignes de tous éloges, par M. A. Le Jolly , trésorier de la Fabrique , et Ton peut dire que Notre-Dame se révèle aujourd'hui sous un aspect tout nouveau et complètement imprévu, même de ses plus fervents admirateurs.

Néanmoins , comme je n'ai pas la prétention de tenir un livre de la nature de celui-ci au courant des modifications apportées , par le temps ou les hommes , aux monuments qu'il décrit , je n'aurais rien dit de ce qui a été fait à Notre-Dame , si je n'avais eu qu'à constater l'élan admirable montré par mes compatriotes dans cette circonstance , qui a rappelé la foi et la générosité des vieux bourgeois pour leur chère église. (1).

Mais les travaux ont amené la découverte de plusieurs monuments anciens , dont je dois entretenir mes lecteurs : je veux parler du tombeau de Pierre Morel , évêque de Tréguier ; de celui de Rolland de Coatgourheden , sénéchal de Bretagne , et des autres sépultures moins importantes dont les titres seuls faisaient mention, et que Ton supposait absolument détruites. Le vandalisme , après d'atroces mutilations , s'était contenté de combler le vide de ces enfeux avec de l'argile et des gravois , et de faire passer sur le tout le niveau égaiitaire du badigeon. Ce sont ces intéressants débris qui viennent d'être mis au jour.

(1) Avant que la présente année s'achève, la voûte sera entièrement peinte; l'abside garnie de vitraux historiés ; l'autel du Rosaire remplacé ; l'autel de la Vierge terminé. Le vitrail du fond de l'abside, exécuté par M. Gsell , sur les cartons de A. Le Hénaff , est des plus beaux que nous ayons vus en Bretagne. Deux charmantes statuettes polychromes d'Ogé sont venues, depuis peu de jours, compléter la décoration de cette partie si riche de l'église.

! Le tombeau de Pierre Morel est situé, comme je Pavais dit, d'après les titres, à l'extrémité orientale de la chapelle Saint-Jacques. Ce prélat, selon du Paz, mourut le 3 mai i4ot. Il est permis de supposer que l'érection de son tombeau suivit d'assez prés son décès, et rien dans le style du monument ne dément cette supposition. La statue du défunt , en plein relief , revêtue d'habits pontificaux , mutilée et décapitée , est couchée sur le cercueil ; au fond de la labbe , un bas-relief, qui fut peint et doré , figure un évêque , sans aucun doute saint Tugdual , qui se retrouve aussi sur le sceau de Pierre Morel (1) , et deux femmes , sans doute deux vertus familières au prélat , qui présentent le défunt , agenouillé et en habits de chœur, à la sainte Vierge, assise sur un trône et tenant l'enfant Jésus dans ses bras ; à la clef de voûte , on voit les armes, jusqu'ici inconnues , de cet évèque : d'argent au léopard de gueules. La face externe du sépulcre était ornée de statuettes en demi-relief, tellement mutilées qu'il est impossible dy rien reconnaître. Une particularité remarquable , c'est que , dans le bas-relief du fond de la labbe, on voit des trous découpés à trois et quatre lobes, qui traversent la muraille extérieure de part en part, et donnent jour sur la rue. Je pense que ces trous devaient être garnis de petits morceaux de verre colorié , qui imitaient

(1) Voir ce sceau dans nos planches.

— 283 ~~ des incrustations de pierres précieuses. Dans l'ensemble comme dans les détails , on le voit, cet enfeu était d'une très-grande richesse.

L'enfeu de Lokmaria , au côté droit du chœur, proche l'abside , ne lui cède en rien. C'est absolument le même modèle , mais non le même ciseau : Feu feu de Lokmaria est plus grandiose et plus riche encore que celui de Pierre Morel. Je le crois aussi plus ancien , et je pense que ce monument a été érigé à la mémoire de Rolland de Coatgourheden , sénéchal universel de Bretagne sous Charles de Biois , et l'un des plus considérables et des plus fidèles partisans de ce prince, 11 est très-certainement antérieur à la construction du chevet, et dans le procès mu à cette époque , Madame Jehanne de Coatgourheden le décrivait ainsi : « Au mur assez près du dict aultier estant en la dicte chapelle, la dicte dame et ses prédécesseurs para van t elle avoint une voulte en laquelle y avoit une tombe élevée avec présentation d'homme , et sur la dicte tombe y avoit deux tymbres où estoint assises les armes de la dicte Jehanne et de ses prédécesseurs. » Cet en feu fut conservé lors de la construction de l'abside , ainsi que le constate la transaction : « Et au regard de l'enfeu ancien d'icelle dame et ses prédécesseurs , quel est au mur hors le cœur d^celle esglise devers Fepistre et en l'endroit du pignon , quel enfeu est eu manière de voulte et labbe , la dicte dame pour elle et ses hoirs en jouira , ainsi

que de la vittre estant en l'endroit au dessus d'icelle voulte et en laquelle sont les armes d'icelle dame et de ses prédécesseurs. )> Ainsi , il est bien certain que la iabbe aujourd'hui découverte est antérieure au temps où la maison de Coatgourheden de Lokmaria s'éteignit dans Du Parc , par le mariage de la dame Jehanne de Coatgourheden dont nous venons de lire les procédures , avec Guillaume Du Parc , dont elle était veuve au moment du procès. Par le fait, cette sépulture est constellée d'écussons aux armes de Coatgourheden , de gueules à la croix engreslée d'argent , et je n'y ai vu nulle part les jumelles des Du Parc. Il y a bien , au côté droit du bas-relief qui fait le fond de la labbe , un casque ayant pour cimier un coq au naturel , qui est, dans les divers armoriaux, le cimier des Du Parc; mais, en examinant de plus près le iieaume, on voit qu'il esl recouvert d'un chaperon où brille la croix dentelée , et en comparant ce timbre au sceau de Jehan de Coatgourheden , en 1 449 ? alors qu'il n'était pas question des Du Parc à Lokmaria (1), on voit que le coq au naturel surmonte déjà le blason des Coatgourheden, comme dans l'enfeu. D'où il faut conclure , ou que les Coatgourheden et les Du Parc avaient , dès l'origine , le même cimier , ce qui n'a rien d'impossible; ou que les Du Parc ont emprunté le cimier des Coatgourheden , ce qui n'a rien que

(1) Voyez ce sceau , parmi nos gravures.

de très-probable. Mais j'ai ajouté que , dans mon opinion , le monument qui nous occupe était consacré à la mémoire de Rolland, sénéchal de Charles de Blois , et la plus haute illustration de la famille Coatgourheden. Ce qui me donne cette conviction, c'est la petite figurine , parfaitement intacte , qui est gravée dans la paroi orientale de l'enfeu, et qui représente un guerrier la tête ceinte d'une couronne ducale , et aussi la figure qui présente le défunt à Notre-Dame, dans le bas-relief du fond, laquelle, toute mutilée qu'elle est , laisse facilement deviner un personnage en costume noble et militaire , et même, si je ne me trompe, un personnage couronné. Je crois qu'il est impossible de voir dans la figurine couronnée autre chose que l'image de Charles de Blois ; de plus , à Guingamp , la conviction de la sainteté du pieux duc était assez populaire, pour que l'artiste ne jugeât pas impie de lui confier le soin d'introduire son sénéchal en paradis , et ce serait Charles de Blois encore que je verrais dans le présentateur du bas-relief.

Si mon sentiment est fondé , l'enfeu découvert à Guingamp aurait ce mérite de contenir la seule représentation à peu près contemporaine de Charles de Blois que nous connaissions. Sur l'épée même de la grande figure couchée sur le tombeau , on lit : Yv% Tionen. f. On pourrait croire , d'après nos habitudes modernes , que c'est là la signature du sculpteur; mais les caractères de cette inscription,

postérieurs de plus de deux siècles au monument, ne laissent pas place à la moindre illusion : il n'y faut voir que la fantaisie d'un maçon en veine d'exercer, sans rime ni raison , la pointe de son marteau.

L'enfeu des Pinart , sieurs de Cadollan, qui fournirent à Guingamp des receveurs de la seigneurie et des procureurs fiscaux , est, comme il convenait, fort modeste , en face de celui de Lokmaria : c'est une simple labbe , construite en même temps que l'abside , et qui n'avait d'autres ornements que des écussons , effacés aujourd'hui.

A côté de la porte de la sacristie , on a mis à jour un autre enfeu , dont je n'ai pas vu de titre. Il était et est encore recouvert d'une pierre où est représenté , avec un très-petit relief , dans un pinacle crête et trilobé, un personnage revêtu d'un costume quasi monastique , qui est celui des partables ou roturiers au xive siècle. Cette tombe, qui n'est évidemment pas faite pour l'enfeu qu'elle recouvre , était entourée d'une inscription qui courait tout à l'entour , mais qui a été au trois quarts détruite , en brisant les bords de la pierre pour la forcer à entrer dans la labbe , trop étroite et trop peu profonde pour elle. On ne peut plus lire ou deviner que ce qui suit : Cy fvst mis le corps — Lespicier

QUI TRESPASSA LE LVNDI AMPRES LE SA.... Ce nOffi de

Lespicier est complètement inconnu dans nos annales : c'est pour la première fois que je le lis , et je le crois étranger à Guingamp.

Sur le plat de la pierre , en caractères du commencement du xvne siècle , un ouvrier, contemporain d'Yves Tionen , et qui , comme lui , ne savait que faire de son marteau , a inscrit le nom de E. Dvrànd. (lj.

Les travaux ont enfin découvert plusieurs de ces armoises dans lesquelles les titulaires de chapelles prohibitives , ou les trésoriers des confréries , serraient les livres et les autres objets destinés au culte, dont ils avaient seuls la garde et la disposition. Ces petites cryptes elles-mêmes deviendront un ornement pour l'église , si on les ferme , comme autrefois, soit par une grille élégamment forgée, soit par des volets peints et armoriés.

Puissent ce zèle se maintenir , cette générosité s'étendre, ces travaux se continuer et s'achever, au double profit et aux doubles applaudissements de la religion et de la science !

(1) Puisque j'ai élé conduit à écrire ici une sorte d'iconographie historique de Notre-Dame, je dirai un mot d'une vieille statue en bois , provenant de notre église, et conservée, depuis la Révolution, dans la famille Clech'-Kerthomas. Cette statue, qui figure un homme d'armes tenant une épée nue de la main droite , posait sur un culde-lampe armorié du blason des Gouicquet, et tout le monde , sauf M. de Garaby, y a vu la représentation du libérateur de Gningamp, sans réfléchir à ce qu'aurait eu d'absolument contraire aux canons , la statue d'un particulier, même d'un héros, dans une église où n'était, pas sa sépulture. Mais le titre publié par M. de Garaby, dans Y Annuaire des Côtes-du-Nord, et que nous avons nous-méme imprimé à la page 66 de ce volume , ne laisse plus le moindre doute. On y lit.

en effet, que parmi les ornements de l'autel de la Trinité ou de saint Denis , construit , au xvie siècle , par Bertrand Gouyquet et Marie Ghéro , sa compagne , il y avait les « images de saint Yves, d'un gentilhomme et d'un paysan, lesquelles images étoient dans leurs niches, relevées de belles sculptures , avec les armes des dits Gouyquet et Chéro.» Cette statue d'homme d'armes, bien qu'ornée du blason de Gouicquet, n'est donc pas du tout un monument de la reconnaissance des Guingampais , et ne représente pas du tout leur héros ; mais, au contraire, symbolise un mauvais riche, le fais pinvidik , contre les vexations duquel saint Yves , le grand justicier, protège l'humble et le petit, ainsi qu'on le voit figuré, en peinture et en sculpture , dans presque toutes les églises de Bretagne.

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