CHAPITRE III
Vue à vol d'oiseau.
S'il est un pèlerin attardé qui n'ait pas quitté Guingamp avec la foule des gens de son canton , dévotement venus pour la fête ; si ce pèlerin est lettré et soucieux des souvenirs de la vieille Bretagne et de ses pittoresques paysages , je l'engage à gravir les cent degrés de pierre de la Tour des cloches. Debout sur la plate-forme , voici ce qu'il verra en parcourant du regard le magique panorama qui l'entoure :
Ici , des collines ; là , des montagnes ; partout , l'horizon élevé comme un rempart autour de la ville, coquettement assise sur les dernières pentes, et baignant ses pieds dans les eaux du Trieux. On dit que des vignes nombreuses mûrissaient autre-
fois sur ces coteaux , et c'est de là que viendrait ie nom de Guin-camp , champ du vin. Aujourd'hui, hélas ! sur bien des points , les ronces et l'ajonc ont remplacé les vignes. Ce n'est point à dire néanmoins que les environs de Guingamp ne soient que friches et landes : l'œil y voit , au contraire , la majeure partie des terres cultivées , et bien cultivées ; de beaux vergers , dont le cidre vaut , j'imagine , le vin récolté par nos ancêtres ; de vastes prairies , le long du Trieux , où paissent de nombreux troupeaux de belles vaches et d'excellents chevaux. Sous le rapport de la fertilité , le canton de Guingamp tient le milieu entre les grasses cultures de la côte , et le sol appauvri des montagnes de Cornouailles.
Les artistes rangeront , avec raison , le paysage que vous avez sous les yeux , au premier rang des sites romantiques de la Bretagne , si riche pourtant sous ce rapport.
Ce panorama tant aimé, je renonce à le décrire : je le dissèque , c'est plus utile et plus facile tout à la fois.
Devant vous , à l'ouest , l'horizon est borné par la montagne de Menez-Bré , gigantesque mamelon qui semble avoir été violemment séparé de la chaîne des Montagnes-Noires, comme une goutte de métal en fusion qui s'échappe du creuset et va se figer à quelques pas. La tradition rapporte que Gwenc'hian, ce barde prophète du ve siècle dont on croit avoir retrouvé de nos jours les poésies , vécut habituel-
— 1G — lcment sur cette montagne inspiratrice. Une petite chapelle est assise sur le sommet : c'est de là que saint Hervé et les évêques de la Domnonée jetèrent Fanathème à Commore le maudit ; c'est là que se tiennent, quatre fois Fan , des foires célèbres dans toute la province. Des deux routes que vous distinguez dans cette direction, celle qui se perd à l'ouest, c'est celle de Morlaix ; Fautre , qui gagne au nord, c'est celle de Lannion. Au second plan , vous voyez un village, c'est Saint-Jean-Kergrist ; une chapelle, avec sa flèche aérienne , c'est Grâces, dont nous vous dirons Fhistoire : Grâces , un de ces joyaux ciselés en granit dont notre Bretagne est Fécrin. A droite, ce château aux formes grandioses , c'est Karnabat , royale demeure des d'Acigné , dont Le Nôtre dessina les jardins , dont Le Brun, Rigaud et Mignard peuplèrent les galeries. Le campanile de Plouisy domine les bois. Plouisy veut dire peuple (Vlsis : si je n'avais horreur des dissertations , j'en ferais une sur cette étymologie. Plus bas , voilà Goasharnont. La tradition , cette fois complètement erronnée , rattache à ce manoir , qui n'est plus qu'une ferme , te souvenir de la duchesse Anne. On y remarque , outre les ruines du parc , une pierre énorme , creusée en bassin , dans le milieu de laquelle il y avait une figure de bronze ou de plomb qui distribuait les jets d'eau : ce curieux monolythe a gardé dans le peuple le nom de cuvette de la duçhesse, Plus bas encore , voici le Roudouroux , pittoresque
loresque villa du dix-huitième siècle, dont le Trieux arrose les luxuriantes prairies.
Au sud , au plus lointain horizon , ce sont les montagnes de Bourbriac , que traverse la route de Corlay, et qui se rattachent à la chaîne sauvage et ardue dont est partagée la péninsule armoricaine. Dans une vallée , a l'ouest , vous trouverez Bourbriac. Briac , disciple et compagnon de saint Tugdual , et premier apôtre du pays de Guingamp , y fonda un monastère : on conserve son tombeau dans la belle et vaste église de cette bourgade.
Au second plan , parmi les bois qui couronnent un aride paysage , tout à coteaux escarpés et à profonds ravins, dont la moitié appartient au domaine de Kerauffrety vous voyez s'élever un donjon isolé : c'est le Bois de la Roche. Ses châtelains ont joué un rôle remarquable dans l'histoire guingampaise à diverses époques , et nous les retrouverons. Le vandalisme révolutionnaire , qui a détruit de fond en comble , au Bois de la Boche , un magnifique château que o3 trouva inachevé , a respecté cette tour féodale : je voudrais lui savoir gré de ses préférences. A droite du Bois de la Boche, la route de Callac et de Bostrenen longe, tour-à-tour, les Salles, Keribo , Kerano et le Groesker} avant d'arriver au Mousterus , qui doit son nom au manteau rouge des Templiers.
Au sud encore , et plus près de nous , à l'extrtrnité de cette charmante vallée , ce village où vous
remarquez les ruines d'une chapelle et (Vun monastère, c'est ie bourg noble et la royale abbaye de Sainte-Croix : la suite de ce livre vous en entretiendra longuement. La maison blanche qui se mire coquettement dans la rivière est bâtie sur remplacement de la chapelle de Rochefort.
Le Trieux , qui anime ce romantique paysage , prend sa source au-delà du vaste étang de l'abbaye de Coatmalouen , et va se jeter dans la Manche , à Lézardrieux , là môme où l'industrie moderne a si hardiment jeté une légère passerelle , que le vent balance à quatre-vingt-dix pieds au-dessus de la mer. Le cours du Trieux est d'environ douze lieues. Je n'ai besoin de dire pour personne qu'il est navigable jusqu'à Pontrieux , et les gourmets n'ignorent pas que le saumon s'y hasarde parfois. Ce que je dirai , dans l'espoir que ces pages tomberont quelque jour entre les mains d'un artiste , c'est que mon cher fleuve peut, à bon droit, être fier de ses rives pittoresques , et que , de Coatmalouen à la Roche- Jagu , la bonne nature armoricaine garde pour ses adorateurs d'innombrables trésors encore inexploités.— Dois-je rappeler que cette jolie rivière a aussi ses fureurs ? Pontrieux fut plusieurs fois victime de ses inondations : Ogée rapporte que, le 3 avril 1777, le torrent débordé enleva les ponts , et la pauvre ville fut engloutie sous douze pieds d'eau.
Or sus , lecteur , qui m'avez suivi sur la plateforme, tournez vos regards à l'est. Cette tour car-
— ïï) —
rée , surmontée d'une flèche plus ou moins disparate , c'est l'église toute moderne de Ploumagoar. Plus loin , dans la même direction , au milieu des bois, est le château de Lokmaria, nom historique. Ce joli petit manoir , avec sa tourelle , se nomme Kergré, Cette large route, qui coupe un bois à l'ho • rizon , c'est la route de Rennes , dans la forêt de Malaunay* Le cordeau du duc d'Aiguillon a tracé cette route : on reconnaît bien là cet implacable amoureux de la ligne droite , qui voulut un beau jour raser toutes les rues à porches surplombés et à pignons aigus de Dinan , parce que cela n'était pas symétrique. Malaunay était , au xvne siècle , le repaire de Courcueil , le Mandrin de nos contrées : c'est pour éviter les embûches de ce terrible brigand et de ses pareils que l'on a donné tant de largeur au chemin, dans toute la traversée de la forêt. - — Au nord-est , et plus rapprochée de nous , l'élégante église de Sainl-Agathon , achevée d'hier, se cache dans un massif d'ormeaux. L'hippodrome de Coat-aULan est situé dans cette paroisse : on y va par la route de Lanvollon , que vous apercevez devant vous.
Au nord , enfin , le côté le plus borné du panorama, voilà les coteaux abrupts de Mont-Bareil : c'est de là que descendent les eaux qui viennent jaillir au centre de la ville, par cet aqueduc dont vous voyez les grandes arches. A gauche , cette chapelle , avec un calvaire , à côté d'un château ,
c'est Saint-Léonard, Si vous suiviez la roule de Pontrieux qui gravit le faubourg de Moutbareil , vous rencontreriez bientôt le joli château de Munehors et le bourg de Pabu-la-Poterie, où Ton fabrique une faïence grossière avec des procédés aussi simples et aussi primitifs que ceux décrits dans les livres bibliques.
Que si , mon cher lecteur, vous abaissez vos yeux fatigués sur la mer bizarre de toits et de cheminées qui fument à vos pieds, vous distinguerez, de temps à autre , quelques pans de murailles encore crénelées , qui vous permettront de reconstruire la ligne demi-circulaire des fortifications. En dehors de cette enceinte, au nord, ce grand édifice, c'est le couvent de Moutbareil ; au pied , la maison des Freines ; un peu à gauche , ces jardins sont remplacement des Cordeliers. En allant du nord à Test, voilà V Hôpital et la maison des Augustincs Hospitalières , avec le grand chêne de l'enclos qui ombrage les Cantons et le Champ au Roi. Là bas , c'est le faubourg de Porz Anauen, la Prison , le Quartier des Remontes, qui a pour magasins l'élégante chapelle des Ursulines ; le Cimetière, et remplacement de l'église de la Trinité , qui donne son nom à toute la rue. Plus loin encore , les Capucins , et , entre les routes de Lanvollon et de Paris , Sainte- Anne ; à Fendroit où se bifurquent ces deux routes , tout près de l'Hôpital , le Collège. Cette belle promenade plantée , c'est le Vally ; derrière , Cadolan et la chapelle de
Saint-Nicolas ; sous nos pieds, le long de la rivière, la pauvre, très-pauvre rue de Tro-Trieux. A l'ouest étaient jadis les églises de Saint-Michel et de Saint- Sauveur.
Dans l'enceinte , voilà le Château , la rue Notre- Dame , la Place avec la Fontaine , le Tribunal , les Halles. Des trois rues qui s'ouvrent aux deux angles et au milieu de la place , celle de droite s'appelle rue de la Pompe ; celle du milieu , rue du Fot-d) Argent ; celle de gauche , rue de Saint- Yves : cette dernière longeait l'enclos des Carmélites et la chapelle de Saint-Yves , à qui elle emprunte son nom.
Maintenant , lecteur bénévole , qui avez enduré l'ennui de cette longue description , sèche et fidèle comme une table des matières ou une leçon de géographie , nous allons descendre de notre observatoire , et visiter, l'un après l'autre , ces monuments que je vous ai nommés. Je vous en dirai sommairement l'origine et l'histoire ; mais je veux , pour ne pas couper ce discours descriptif par de trop longs récits épisodiques , rejeter dans une autre partie du volume la narration plus détaillée des événements historiques dont, à différentes époques, Guingamp a été le théâtre.