ANCIENNE MAISON LECÈNE, OUDIN ET 15, RUE DR CLUNY
INTRODUCTION
« Il y a plaisir d’être dans un vaisseau battu de l’orage, lorsqu’on est assuré qu’il ne périra point. »
Ces paroles de Pascal, Guizot les donnait, en 1820, comme épigraphe à son livre Du Gouverne^ ment de la France depuis la Restauration. Le choix en est expressif ; elles découvrent assez profondément l’état d’esprit de l’homme qui les distingua, et, par une application inattendue, elles se trouvent convenir à sa propre fortune.
Le goût impérieux de l’auteur pour les émotions de la vie publique, sa sérénité dans le péril, son intense curiosité des choses du gouvernement et des affaires humaines, et (faut-il le dire ?) cet excès de confiance, qui deviendra présomption, il y a de tout cela dans ces quelques lignes.
Le talent de Guizot' était déjà éprouvé, et son caractère arrêté, quand il prit à Pascal cet aveu. S’il n’avait pas donné encore l’exacte mesure de
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ses ambitions, il en savait la force et la portée. 11 aimait d’une ardeur très vive les choses de la politique ; il éprouvait, à s’en approcher, ce frémissement mystérieux qui est, en tout, la marque des élus; la saveur des grandes responsabilités ne lui était point amère. Comme il avait déjà une doctrine de gouvernement, et qu’il connaissait à la fois l’excellente trempe de son esprit et de son caractère, il se reposait dans la certitude qu’un « vaisseau battu de l’orage », mais guidé par un tel pilote, s’il n’était pas épargné parla tempête, ne risquerait jamais de faire naufrage.
La catastrophe est venue cependant. L’éclat en fut soudain ; mais les signes avaient brillé depuis longtemps. Le peuple entier les avait vus ; et, sans doute, le conducteur du peuple, comme les autres ; mais on eût dit qu’il fermait les yeux pour ne les point voir. Une brusque secousse et quelques heures de tumulte dans la rue renversèrent le gouvernement de l’homme qui avait cru établir sur de solides bases un régime de force et de raison.
Il est, et il sera longtemps encore malaisé de bien parler de Guizot. Ce fut un grand esprit, un noble cœur, un historien depremier ordre; homme d’Etat, il eût sans doute, avec fort peu de chose
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en plus ou en moins, marqué sa place au premier rang. Mais il restera peut-être toujours sur sa mémoire ce je ne sais quoi qui est le signe des réprouvés de la faveur publique.
Guizot a traversé, après 1848, l’abîme des grandes baines. La masse du peuple, qui ne pouvait le comprendre, voua son nom à l’exécration des tyrans ; le parti pour lequel il avait pensé et gouverné, ne lui pardonnait pas de l’avoir jeté dans les fondrières. Un demi-sièclq est passé; le temps a fait son œuvre et le calme est peu à peu descendu dans les âmes. Mais si les passions sont éteintes, les conflits intellectuels ne se sont nullement apaisés; le désaccord se creuse de plus en plus profond entre les idées politiques de Guizot et les nôtres.
Plutarque prête au vieux Caton ce mot tout pénétré du sentiment de la mobilité des générations humaines : « Il est difficile de rendre raison de sa vie devant des hommes d’un autre temps que celui où l’on a vécu. » Ce mot peut s’appliquer à Guizot, mieux qu’à tout autre. Trente ans ne se sont pas écoulés depuis sa mort, et il nous paraît déjà s’éloigner de notre âge dans un sombre et lointain recul. C’est la faute et de son temps et de lui-même.
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Le monde politique dans lequel agit Guizot et qu’il gouverna appartient tout entier au passé. Le peuple s’est substitué, comme principal moteur, au groupe restreint qui était, il y a cinquante ans encore, le principe de la vie publique. L’idée royale paraît n’être plus désormais qu’une forme démodée de notre histoire et une des curiosités de notre passé ; l’esprit de la démocratie a pénétré partout ; il anime et change tout avec une rapidité surprenante ; et cette grande expérience sociale se poursuit au sein de la paix, sous le regard d’une Europe longtemps hostile, contenue par la digijité de notre attitude et intéressée par la nouveauté du spectacle.
Un double abîme s’est soudainement creusé à deux reprises entre l’âge de Louis-Philippe et le nôtre: la Révolution de 1848 a bouleversé les formes politiques, et la guerre de 1870, en subordonnant tout au salut de la patrie, a tourné vers l’avenir les pensées et les ambitions, rendu faciles certains sacrifices, nécessaires certains changements, et refait, au double sens du mot, dans le regret comme dans l’espérance, une France nouvelle.
Tout nous éloigne donc du personnage qui fut l’incarnation la plus haute d’un régime que nous
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ne comprenons plus. Le gouvernement de Juillet n’est plus chose des temps présents ; il est déjà du domaine de l’histoire. Il lui arrive même de nous paraître plus « historique », plus vieux que telle ou telle époque antérieure, où nous retrouvons quelque chose de notre esprit, où nous voyons se former comme le premier bouillonnement de nos passions présentes.
Et en même temps, nous le sentons trop près de nous pour lui appliquer le désintéressement absolu de notre pensée ; devant lui, notre impartialité est encore mal à l’aise. Nous sommes volontiers plus justes pour des'époques incomparablement moins favorisées, mais dont tout nous sépare, parce que nous n’avons rien à craindre d’elles et que le fardeau des conséquences ne pèse plus sur nous.
A la défaveur du régime s’ajoute encore l’impopularité de la personne. Guizot s’est toujours tenu dans ces régions hautes et froides où les sympathies populaires ne montent point. La légende, exagérant encore les traits véritables de son caractère, le fait durer dans l’imaginationdes hommes sous des formes raides et sèches qui plaisent peu et déconcertent tout bon vouloir affectueux. ' ■
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Au lieu de se rappeler que Guizot, s’il se trompa quelquefois, eut souvent raison, on est prêt à lui reprocher sa raison presque au même titre que ses erreurs; il est puni d’avoir eu souvent raison avec excès, d’avoir fixé sa pensée en des formules doctrinales qui semblaient usurper pour lui seul le droit à la vérité.
Cette opinion publique qu’il gouverna si puissamment, lui a échappé, et peut-être sans retour. Il ne peut pas compter sur la faveur de la postérité; et les grands services que ce noble serviteur du pays rendit souvent à la cause delà civilisation ne seront jamais payés par Tamour.
Mais il nous paraît, qu’à lui appliquer seulement les règles de la justice, sa part est encore glorieuse. Guizot fut avant tout un politique; et voici que s’ouvre pour le recevoir, la phalange sacrée des classiques, 11 y est à sa place. Si l’écrivain ne se dégagea chez Guizot que tardivement, au prix d’un long travail, sous la pression persistante de la pensée et par l’heureux voisinage de l’effort oratoire, il n’en fut pas moins remarquable par la sincérité, la personnalité et la force. Chez cet homme qui restera le représentant éminent d’un genre, l’histoire philosophique, la pensée a eu longtemps plus de vigueur et d’éclat
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que le style, jusqu’à l’heure assez tardive où l’accord s’est fait et le niveau établi.
L’orateur échappe à cette restriction de l’éloge qui se mesure suivant les dates. Il atteignit très vite les sommets de l’art et s’y maintint sans défaillance pendant la plus grande partie de sa vie publique. Il est donné à peu d’hommes de laisser une trace durable à la fois comme écrivain et comme orateur ; chez ceux qui sont de second ordre, ces deux genres de mérite paraissent même s’exclure. C’est la marque d’un esprit peu commun que d’avoir pu les concilier et de passer classique à deux titres divers, mais de qualité également rare, dans le même ordre que Montesquieu et Lord Chatam, et à leur suite.