SCÈNE IV
CAROLINE , ALEXIS , qm veut sortir.
CAROLINE
Alexis, un mot.»
ALEXIS, interdit.
Mademoiselle!...
GAHOUNE.
Vous n'êtes guère soigneux , Alexis...
ALEXIS , confus.
Moi , MademoiseUe !
CAROLIJNE.
Vous lisez dans le jardin ! .
ALEXIS
Quelquefois.
GAROUNE.
Et vous oubliez votre livre.
AIJEXIS
O ciel! j'aurais laisse !...
CAROLINE
Ne vous affligez pas,' je Tai trouve, le voici!... mais il me semble que vous avez choi^ là un ouvrage bien au-dessus de vçtre âge , de votre position ; et l'autçur d'Emile... d'après ce que j'ai entendu dire , ne doit pas vous amuser beaucoup ?
74 ALEXIS
AI£XIS.
Il mHntëres^ , et cela vaut mieux , ah ! Mademoiselle j quand vous connaîtrez Rousseau , vous l'aimerez ; j'en suis sûr, il est cher à toutes les âmes sensibles; et pour moi, je dois l'avouer...
COUPLETS
Dès mon enfance , cet auteur A fait le charme de ma vîe ; £n le Usant, j^étaîs meilleur, Je sentais mon âme agrandie :
Qui chérit, depuis son berceau, Les enfans, les bois, la verdure, L'amant enfin de la nature...
Dut être Fami de Rousseau.
CAROLINE , (rès étonnée.
Quel langage ! ce jeune homme...
ALEXIS
Je sais que de plus d'une erreur Maint censeur austère Taccuse ; Mais il avait un si bon cœur!
Et ce doit être son excuse!
Ce cœur seul guida son pinceau , Pour peindre aussi bien la tendresse ; Qui sait aimer avec ivresse^ Doit être Tami de Rousseau.
CAROLINE f très surprise.
Comment se peut-il ? qu'un jardinier*..
• ALEXIS
Sexe cbarmant, sexe encbanteur!
' Vousqui reçfttes en pfirtage,
OPÉRA-COMIQUE. j5
La bonté jointe à la candeur, Pourriez-v^u8 blâmer mon hommager Plus d^une fois de son tombeau , 11 a dû vous entendre dire :
« Si quelqu'amant peut nous séduire , » Ce n'est qu'an ami de Rousseau. »
GAROLTNE.
Ma surprise est extrême , comment dans votre métier... à dix-huit ans!... celle façon de sentir... de s exprimer... Alexis!...
Abandonné de mes parens ^ des pei*fioi>a4Ziis généreuses ont daigné prendre eom de mon «éducation ; j'ai tâché de répondre à leurs bontés ; tB^sôs la mort me les ayant «ilevées , je me suis ru contraint de irayailier pour vivre ; «et la iedtore et rétude ont souvent contribué à rae faÎM ^ufipotrter mes malheurs.
CAROUKE.
Vous avez été malheureux ?
AÏÏmESIS»
Et je le serai toujours
GAIiOUNE.
Toujours!... vous, Alexis!
AUEKIS.
C'est par les peiiaes mêmes que j^ai éprouvées., que mon âme s^est élevée au-dessus de Sa sitaatiofi.
CASOIITÏE.
£n effet, j'avais cru remarquer «b vo«s ime raison... une sensibilité... Ah ! lorsque M. Nelcour va savoir... - '*
7^ ALEXIS
ALEXIS
Je vous supplie , quHl ignore à jamais... il croirait peut-être que je néglige son jardin...
CAROLINE
Vous voulez donc rester jardinier?
Le sien! et toute ma vie...
CAROLINE
Le sien! au moins... nous nous verrons toujours...
ALEXIS
G^est mon vœu le plus ardent ^ et je voudrais bien ne jamais quitter ce que j'aime... ce que je révère.
CAROLINE
Ne jamais quitter , vous avez raison , et je ne conçois pas, lorsqu'on est bien ensemble, comment on peut... Viendress-vous ici, quand je chanterai ce matin ?...
ALEXIS
Oh ! sûrement! je viendrai , puisque Mademoiselle veut bien me le permettre.
CAROUNE.
Je serai fort aise, si cela peut... (Soupirant.) Si cela peut plaire à mon bienfaiteur ; j'espère enfin obtenir de lui une grâce que j'ai sollicitée en vain jusquUci.
ALEXIS
Son portrait— on me l'a dit.
CAROUNE.
Vous savez tout.
Tout., oh non!... il est des choses que je ne saurai jamais.
CAROLINE
Pourquoi ?
ALEXIS
Cest que je n'oserai jamais les demander.
CAROLINE
Alexis, cessons cet entretien ; vous avez des bouquets à finir pour la fête, je le sais, et je vous ferais perdre votre temps. '
ALEXIS
Si je puis perdre ici quelque chose , ce n'est pas. . .
CAROLINE, Fînterroropant.
( Sëvèrement. ) Alexis , je VOUS prie de me laisser.
( Plus tendrement. ) Adieu , Alcxis. ( Alexis la regarde , veut parler , et s'enfuit. )