SCÈNE X
LES PRÉCÉDENS , M. NELCOUR , suivi de quelques amis , ies domestiques sont assis sur la banquette , Alexis est près d^Ambroise. *
NELCOUR.
Que tout le monde s asseoie, écoute... mais, Caroline, je ne vois pas ton maître...
.( Un domestique entre et remet un billet. ) CAROLINE.
O ciel! une indisposition subite Tempêche de venir et de chanter avec moi le duo que je désirais tant vous faire entendre.
NELCOUR.
Je conçois ta peine , ma Caroline , mais enfin un autre morceau.
CAROLINE
Un autre , ça sera bien différent , celui-ci était fait pour votre fêté-, c'était l'expression de ma tendresse pour vous...
Alexis , à .par.t. .
De sa tendresse, pour lui ; {lis«contieatàpeine.) qu'elle est heureuse !
CAROLINE
Et je suis désolée.
ALEXIS , à part , et s'agitant sur son 3ieg<
Elle est désolée ; ah ! dieux.
OPÉ R A- COM IQU E. 89
AMBROISE , h Alexis, qui se remue et s^agite.
Eh bien , qu'est-ce que tu as donc , que tu trépignes là , tu me marches sur les pieds ; mais tiens-toi donc«
ALEXIS , sans écouteri et tout k son idée.
( Bas et à part. ) Ah ! si j'osais... si j'osais...
AMBROISE
Encore ! mais qu^est-ce que tu as ? est-ce que tu veux aller chanter le duo , toi ?
ALEXIS, vivement et haut.
Et pourquoi pas? ( Tous les domestiques partent d*un ëclat
de rire. )
AMBROISE , bas à Alexis.
Ah ! rnoii dieu , qu'est - ce que tu as été dire là.
NELCOUR.
Qu'y a-t-il donc ?
AMBROISE
Rien , Monsieur , rien ; ( a part. ) et aujourd'hui encore , si ce n est pas un sort.
NELGOUR.
Je veux savoir.-
AMBROISE
C'est cet enfant qui disait en hadinant : mon dieu ! il ne faut pas prendre garde à ça / Monsieur.
NELCOUR.
Que disait-il, cet enfant? j'exige,,.
AMBROISE
Il disait une sottise , Monsieur , il disait qu'il chanterait peut-être bien ; c'est le désir qu'il en a , à cause que Mam'zelle paraissait si fâchée.
NELCOt^R, se levant.
Eh bien ! Alexis , avancez.
AMBROISE, Parrêtanl.
Non, Monsieur... (Tous les domestiques le poussent en
Jui disant. ) Vas donc , vas donc...
AMBROISE , en colère , aux gens.
La jalousie ! la jalousie , ( A Alexis. ) tu vois à quoi mène de parler, c'est le diable qui s'en mêle.
( Alexis, timide et tremblant, mais pourtant avec grâce et noblessse, s*avance vers le piano. )
NELCOUR.
Approche , et fais-nous voir ta science , ( A ses amis. ) cela doit être curieux; (Bas.) Caroline, prêtetoi à cette plaisanterie, cela nous amusera. (Alexis
entend , et Ton voit son embarras et son désir de réussir. )
AMBROISE, à part.
Je voudrais être à cent lieues d'ici...
GAROUNE , à part.
Ah ! combien je suis troublée ! quelle humiliation pour le pauvre Alexis ! ( Bas à Alexis. ) qu'allezvous faire? vous n'avez pas réfléchi...
AlEXIS, bas.
Mademoiselle, n'ayez pas peur, cela ira bien.
NELCOUR « à ses amis , et se rassayant.
Le voilà un peu embarrassé.
CAROLINE, bas.
Mais il faut savoir la musique...
ALEXIS
J'en saurai assez , Mademoiselle , n'ayez pas peur.
OPÉRA-COA£IQUE. »^i
CAROIiNE , bas , et avec impatience.
Il faut monter jusqu^au si , et....
AMBROISË , entendant cela , et se retournant ; il est appuyé sur
Tépaule de son voisin.
Ah, mon dieu, monter jusqu'au si... s'il ne faut pas être fou !... jamais il ne s'en tirera.
ALEXIS y souriant , et bas.
Je crois que j'irai jusqu'au si...
CAROLINE
£h bien , puisque vous tous obstinez , voilà votre partie...
ALEXIS
Âh ! voyons ( Il se met h solfier, et fait un trait fort brillant.) AMBROISË , riant , et pleurant presque.
Tiens , ce petit drôle , comme il tape ça!...
CAROLINE , se remet vite au piano, et avec transport.
C'est cela, c'est cela, Messieurs, l'entendezvous ?...
NELCOUR.
Très bien , et je suis d'un étonnement...
AMBROISË , se relevant.
Courage , mon garçon , cour... ( Il Fapplaudit en frappant des mains , et > tout honteux , va se mettre à sa ^lace , ensuite
dtant son chapeau.) Pardon , la Compagnie!...
ALEXIS , à Caroline.
Allons, Mademoiselle, quand vous voudrez ..
, caroijnï;.
Allons , monsieur Alexis , je suis à vos ordres.
92 ALEXIS
DUO
Doux momens, plaisir enchanteur!
Je puis ctonc peindre ma tendresse.
ALEXIS répète avec chaleur.
Doilx mômens , etc.
GAROLIKE.
Je puis dire à mon bienfaiteur Tout ce que j'éprouve sans cesse!...
ALEXIS
Je puis dire , etc<
ENSEMBLE
Ciel , veille sur les destinées De ce mortel que je chéris , Puisse-t-il vivre autant d'années Qu'on pourrait lui compter d'amis !
CAROUNE.
Et vous dôtit j'entends le ramage , Hôtes charmans de nos bois , Mêlez vos accens â nos voix ; A notre ami rendez hommage.
( Alexis répète ces quatre vers alternativement.) NELCOUR.
C'est surprenant! Alexis! Caroline ! je ne sais lequel des deux ?...
AMBROISE
Il a joliment travaillé , faut en convenir... j'en pleure , moi... que j'en pleure comme un enfant.
(Il embrasse tous ses camarades.) SanS ranCUnC ; TOUS ne
TOUS attendiez pas à ça... vous autres, mais je ne VOUS en veux pas , et je reçois les cômplimens.
( En effet , Ions les domestiques le félicitent , et il salue avec Taîr d'importance , en passant le long des banquettes. )
OPÉRA-COMIQUE. gS
'NELCOUR 9 s*avaDçaiit , dit à Caroline et à Alexis.
Mes chers amis!... je vous remercie, et des choses tendres que vous m^avez dites, et de la manière aimable. ( £d se retournant il voit le portrait de son bisaïeul charge de fleurs.) Mais , quC Vois-je ?... CesfleurS !
serait-ce aussi la fête de mon bisaïeul?...
AMBROISE, à part.
Vlà le moment ! on n'a pas le temps de respirer.
NELCOTJR.
Qui a pu lui faire cette galanterie? serait-ce encore Alexis?...
ALEXIS
Oui, Monsieur, c*est moi qui ai imaginé...
mais si vous voulez... il n^y a rien de si aisé que de défaire... Mademoiselle Caroline, voudrez-vous
J)ien m aider... (U commence à défaire les guirlandes d'en bas.)
GAROUNll.
Moi.
ALEXIS
Oui, vous*.é vous seule... je vous en prie... Te^ nez, montez sur ce siège... pendant que de mon côté je vais...
AMBROISE , donnant des bouquets aux gens.
Attention , mes amis,!.*^
(Caroline monte pour ôter les guirlandes; à Pinslant même, Alexis fait toviber le tableau du bisaïeul de Nelcour, et Ton aperçoit à la place le portrait de Nelcour lui-même; la' guirlande que voulait détacher Caroline se trouve une couronne de fleurs ; Alexis , un genou en terre , offre la guirlande qui se trouve au bas du tableau ; tous les domestiques , Ambroise à leur tète , avec des bouquets à la main, semblent les offrir à leur maître.)
94 ALEXIS
NKix:ouR.
Mon portrait !•••
CAROUNE 9 voulant descendre.
Quel prodige !..•
AMBROISE , à Caroline.
N'allez pas vous déranger, Mam'zelle , ça ne nuit pas au tableau, demandez plutôt à tout le monde.
ENSEMBLE
ALEXIS, à Nelcour.
Reçois lin hommage bien dû , Oue f offre la reconnaissance ; C'était de droit, à la vertu De couronner la bienfaîéance.
CAROLINE , descendant.
Non , non , c'est la reconnaissance Qui couronne ici la vertu.
m ( Elle ofTre la couronne à Nelcour.) • i
NELCOUR.
Caroline , par quel mystère...
Par quel miracle a-t-on pu faire , Sans qu'on le sache , mon portrait?
Caroline est bien du secret.
CAROLINE
Non , je vous jure , J'ai cru que c'était vous ^ Qui , comblant mes vœux les plus doux...
NELCOUR,
Non, ce n'est pas moi, je Ta&sute...
Ambroîse , exptiqucfz-nous...
AMBROISE
La trouvez-vous ben , c^te peinture ?
Lia trouvez-vous ben , dit'-le nous ?.,.
TOUS
C'est frappant ! oui , c'est la nature !
AMBROISE
Eh ben? j'n'en savons pas plus qu' vous, Mais Alexis F saura peut-être ; Je r croyons , car il a rougi ; Puisqu'il chante , il peut peindre aussi.
ALEXIS
Le cœur est un bon maître ?
TOUS
Quoi ! vous auriez fait ce portrait ?
Le cœur est un bon maître , Et le cœur a tout fait.
NELCOUR.
Il m'étonne , il m'enchante ; Oue de talens il a!...
AMBROISE
Il lui plaît !... il l'enchante!...
Il restera... il restera!...
J'éprouve une joie , une allégresse...
J' crois qu' j'ons perdu la raison...
Partagez tretous mon ivresse , Chantez avec moi sans façon...
(Chant de ronde.)
Quand après la peine
On goûte du plaisir; Le plaisir alors fait plus d' plaisir, Que le plaisir ferait déplaisir, Si l'on n'avait pas eu de peine.
C'est-il pas joli, ça... Eh bien? répétez avec mol
( On reprend la ronde en dansant. )
AMBROISE, basàNelcour.
Vous ne le renverrez pas, à prissent?--
gS ALEXIS,
NELCOUR, bas.
Tais-toi.
AMBROISE, bas.
Je veux beii— ( A Alexis. ) et voilà donc pourquoi tu t^enfermais... sarpédié, t'as ben gentiment arrangé tout ça... tu feras ton chemin, c'est moi qui te le dis...
NELCOUR.
A présent , sachons comment il se peut que ton neveu ait tous les talens?...
AMBROISE
Ah y ah! comment il se peut ? qui est-ce que cela fait à présent?... pourvu qu'il les ait , et que cela vous amuse...
NELCOIJB.
Cela n'empêche pas que je sache de toi...
AMBROISE
De moi !... non , ma fine.. . tenez, c'est lui qui vous contera tout ça , s'il veut ; il sait tant de choses ce neveu-là, que moi je trouve que jen'saisplus rien...
NELCOUR.
Alexis , parlez donc , puisque votre oncle...
ALEXIS
Permettez, Monsieur, que je ne réponde pas en ce moment sur cet article , j'ai des raisons essentielles, et que vous approuverez... j'en suis sur ; mon secret est mon bien , il est aussi celui d'une personne qui ne me pardonnerait peutêtre pas d'avoir parlé.
NELCOUR.
J'aime cette réponse, sa petite fierté me plaît...
Alexis a des secrets , allons , j^attendrai de sa confiance...
ALEXIS
Tout... tout... pour M. Nelcour.
NELCOUE.
Mesdames f j^en suis bien fâché, mais c^est moi seul qui serai son confident...
ALEXIS
Oh oui , et tant que je respirerai...
NELCOUE.
Je t^en aime davantage ; viens m'embrasser.
ALEXIS
Monsieur!...
NELCOUR.
Viens donc, point de timidité... (lise jette dans
SCS bras. )
ALEXIS , à part » après.
C'est le neveu d'Ambroise qu'il embrasse... et non pas son fils!...
NELCOUR.
Je n'oublie point que je dois payer le portrait , et je vais chercher...
Ah ! Monsieur , vous venez de m'accorder toutà-l'heure le prix le plus flatteur!...
NELCOUR y Tembrassant une seconde fois.
Et je recommence... mais c'est pour toi ça, et je veux que ta famille se ressente de la satisfaction que j'éprouve... O mes amis! .. que cette journée... que cette jélirnée serait douce, si elle né me rappelait en même temps une époque de
98 ALEXIS
ma vie bien cruelle ; oui, c'est à pareil jour... il y a sept ans , que mon indigne fils se sauvant du lieu...
AMBROISE
Eh , morgue ! pourquoi se rappeler ça , eh ! ne sommes -nous pas tous vos enfans? v'ià-il pas mamz'elle Caroline , que vous aimez , et qui en est ben digne.
NELCOUR.
Oui , oui , oublions l'ingratitude , et récompensons l'amitié et la reconnaissance. Je reviens à Tinstant..