LYSANDRE, SCAPIN
( Tous deux entrent en rèrant , et marchent* pendant la ritournelle
de Tair.)
SCAPII^.
AIR
Promenerons-nous bien long-temps?
Monsieur !... au moins une parole :
A Scapin contez vos tourmens; Parler de ses maux en console :
II vous écoutera , Yous plaindra, Gëmir^ , Pestera, Jurera...
Et, s'il vous prenait quelqu'envie , De terminer le cours de votre vie, A temps il vous arrêtera.
Hein? quoi? rien, votre cœu^ soupire, Le mien répond par un soupir...
Promenons-nous donc sans rien dire , Puisque telle est votre plaisir.
Promenons-nous donc sans rien dire , Puisque tel est votre bon plaisir.
( Gaiment.)
Promenons-nous donc , Promenons-nous donc.
TOH. II. la
i82 L'IRATO,
LT&AKBRE , noblement et en charge.
Assez,
SGAPIN,
Votre oncle, le seigaeur Pimdoi^he, tous a envoyé chercher.
LTSANDRE.
Je le sais.
SCAPIN
Et vous savez aussi que lorsqu'on le fait attendre...
LTSANDEE.
Il attend?
SCAPIN
C'est incontestable. Mais il peut aussi , dans son
impatience, nous...
I4TSANDBE.
Ah ! de grâce , Scapin , respecte ma douleur ! tu la connais , tu la sens , tu la partages ! Vingt fois nous en avons pleure ensemble , et si tu n^as rien de mieux à faire en ce moment , nous confondrons encore nos larmes.
SCAPIN , tirant son mçMcboîr.
Ah, Monsieur! si cela peut vous faire plaisir; me voilà tout prêt , et vous pouvez commencer.
LYSANDRE , après l'avoir regardé en soupirant.
Est-il un mortel plus malheureux que moi !
SCAPIN
Je ne vous ai j;amais dit k contriiire.
IiTSANDRE.
D'abord un oncle qui m^aime , que j'aime!...
SÇAPlN.
Que nous aimons!
OPÉRA-COMIQUE. i83
Maïs dont le caractère , bizarre , colère , emporté !...
SGAPIN.
Contraste merveilleusement avec votre calme , votre sang-froid imperturbable.
LTSANDRE.
Qui, a la moindre contrariété, peste, gronde, jure, bat...
SCAPIN
Il dit que cela est nécessaire à sa santé.
LYSANDRE
Ah ! mon cher Scapin , puisses-tu souvent contribuer à prolonger ses jours!
SCAPIN
Je vous remercie de la préférence !
LYSANDRE , reprepant le ton noble.
De plus 9 ma maîtresse... la charmante Isabelle...
SCAPIN
Nous y voilà !
LYSANDRE
Depuis un mois , je n'ai reçu aucune nouvelle de cette tendre amante.
SCAPIN
Et un mois , c^est un siècle pour des cœurs tels que les nôtres!
LYSANDHE.
Dans le fond de Fltalie! s'il lui était arrivé quelque malheur ! elle était sans fortune ! . . .
SCAPIN
Et par conséquent sans embarras... Les filles
i84 L'IRATO,
jolies ne manquent jamais absolument de ressources. Il y a toujours le chapitre des événemens.
LYSANDRE , avec indignation, et mettant la main sur ton ép<^e.
Scapin !
SCAPIN
Pardon , Seigneur! Oui , je connais romme vous la vertu de la respectable Isabelle , et je sais...
LTSANDRE.
Elle n^a pas répondu à la lettre la plus passionnée , la plus . . .
SCAPIN
Une lettre que j'ai mise moi-même à la poste !
LYSANDRE
Ah , mon cher Scapin !
Ah, mon cher maître! (Voyant que son maître reste appuyé' sur lui, il se dégage.) A mon tOUr , s'il VOUS plsut.
En confident discret, j'ai écouté vos chagrins, qu'il me soit permis à présent d'exiger que vous entendiez le récit lamentable de mon sensible cœur.
( Il recule , et marche en acteur tragique.) Ventre ! té te ! sang !
VOUS souvient-il de la suivante d'Isabelle, compagne et amie de sa maîtresse, plutôt que sa femme de chambre ? Elle était la dépositaire de tous ses secrets ; c'est dans son sein qu'Isabelle avoua qu'elle vous aimait , et sans doute c'est dans le sein d'IsabeUe que Nérine déposa ses tendriessentimens pour Taimable Scapin. Eh bien ! Seigneur , eh bien! le croirez-vous? Depuis un mois séparés, fugitifs, errans, Nérine n'a pas instruit son amant
OPÉRA-COMIQUE. i85
de son sort ; son amant n*a pas reçu une seule lettre de la belle main deNérine. Et, pourquoi n'en a-t-il pas reçu ? Pourquoi ? C'est que Nérine sait aimer et ne sait pas écrire.
LYSANBRE.
As-tu. tout dît?
SGAPIN,
Tout.
LYSANDRE
Tant mieux ! Je reprends : Oui , divine Isabelle » vous m'aimez encore !
SCAPIN
Je continue : Oui , céleste Nérine , vous... Mais pourquoi nous gêner, Monsieur ? Parlons tous les deux à-la-fois, pour qu'aucun des deux ne soit obligé d'écouter Tautre ?
LYSANDRE
Je le veux bien. Parlons à-la-fois-
DUO
ENSEMBLE
Jurons de les aimer toujours ; Promettons-leur les plus tendres amours.
LYSANDRE
Je perdrais mille fois la vie...
SCAPIN
I^ soleil fioii*a son cours...
ENSEMBLE
O maîtresse chérie !
Avant que je t'oublie.
LTSANDHE.
Puisse le ciel et sa vengeance , Me poursuivre jusqu'au tombeau!
i86 L'IRATO,
^ SCAPIN
Puisse mon mâttre et sa prudence Me poursuivre jusqu'au... caveau. •
ETÏSEMELE.
O maîtresse chérie ! Avant que je t'oublie.
LTSÂI9DRE.
Toutes deux méritent un cœur.
SCAPIN
C'est peu qu'un cœurl... une couronne !
LTSANDRE.
Bien plus encor !
SCAPIN
Bien plus , Seigneur.^
LTSANDRE.
Oui, bien plus.
SCAPIN
C'est...
LtSANDRE*
Notre personne !
ENSEMBLE
Jurons de les aimer toujours ; Promettons-leur les plus, tendres amours.
Bonheur et tendresse!
Soupirs et caresse, Transports , allégresse , Trop heureuse ivresse , Doux épanchemens , Doux ravissemens !
Non , jamais sur terre , On n'aura goûté De félicité Plus extraordinaire.
Mais que dites -vous du projet de votre oncle?
On assure qu^il fait venir de je ne sais où , je ne sais quelle parente de sa femme, dont nous n'avons jamais entendu parler.
lysanDre.
Ni lui non plus !
SCAPIN
Et pour la marier à votre ancien précepteur , le docteur Balouard , vénitien de naissafice , pédant de profession , sot par natute , rampafnt paor habitude « et qui se laisse quereller et battre , datis' l'espoif de vous souffler la succe^ioti.
LTSAKDRE , prenant sa tabatière.
Scâpin , sais-tu bien que je <^ains qu'il ii*y réu^ sisse?
SCAPIN
QueUe trancpiillité! peut-on. . •
LYSAKDRE , prensmt dti Uitat,
Moi , tranquille ! Tu t'y connais ! je suis fu* rieux !
SCAPIN
Il y parsdt!
LTSANDRE , frmdement, et tirant sa montre.
Mais à propos , je crois me rappeler que tu m'as dit que mon cher oncle m'attendait depuis une heure... J'y cours, (il reste.) Je te laisse, Scapin, rêve, imagine, trouve surtout, et soutiens -toi que , dans les affaires importantes , rien n'est plus dangereux que de perdre un seul instant
i88 L'IRATO,