M. PROSPER MÉRIMÉE
de l'Aradcmie fran(aiic
Format grand in-1 8 anglais.
Nous sommes heureux d'annoncer enfin , après bien des recherches, et sous les auspices des plus iniimes et des plus chers amis de l'auteur, une édition des œuvres complètes d’un des plus beaux esprits de ce siècle, M. de Stendhal, pour garder à M. Beyle le nom littéraire que lui-même il avait choisi.
Parmi les écrivains de ce temps-ci, il en est peu qui aient occupé au même degré rattcntion publique et qui l’aient tenue plus en éveil. Cette inquiétude que M. Beylc donnait au lecteur, et cette curiosité soulevée par les moindres traits de cette plume acépée, se peuvent expliquer facilement par la nouveauté, par la fantaisie et par la variété des sujets qui se présentaient sans cesse et sans fin au voyageur, au rêveur, à l’artiste. * au sceptique enfin : il réunissait en lui-même tous les contrastes; il doutait de l'amour, et il était à genoux devant Rossini.
Les lecteurs de cette génération ne se rappellent pas sans un vif sentiment de reconnaissance les livres de M. de Stendhal, tout remplis d’observations ingénieuses, de récits inattendus, de sentiments tout nouveaux et surtout féconds en surprises
de tout genre, soit que l’auteur nous promène dans la Rome éternelle, soit qu’il étudie et compare à loisir l’une à l’autre, Rome à Florence ; soit que, dans une suite de pages brillantes, du style le plus fin et de la raillerie la plus vive, il raconte, à la façon d’un artiste, ses’ peines, ses espérances et ses impressions de chaque jour.
Homme du monde, homme à part dans le monde ; actif et paresseux, plein de zèle aujourd’hui et le lendemain endormi à moitié, improvisateur ardent, écrivain plein d’art et de recherche, il a tous les mérites du style , il en a tous les défauts : aujourd’hui Tacite et demain Crébillon fils,
Parmi les romans de M. de Stendhal, il en est plusieurs dont la trace est restée vive et dont l’empreinte est ineffaçable. Le Rouge et le Noir, par exemple, où l’on nous montre à quels excès peut se porter la témérité de l’impuissance, est un formidable roman dans son genre, et peu d’histoires ont été publiées, plus complètes, des vanités de la Restauration. Elle croyait bâtir sur le roc, elle bâtissait sur le sable. En véritable disciple de Voltaire, M. de Stendhal touchait la plaie et la faisait saigner sous sa main sans pitié.
Que dirons-nous de la Chartreuse de Parme qui n’ait été dit cent fuis mieux que nous ne saurions faire? Un pareil livre est une épopée : au milieu des plus chères déceptions de la jeunesse et des plus tendres réminiscences de l’amour, vous rencontrez soudain le plus merveilleux récit de bataille qui ait été entrepris depuis les batailles d’Alexandre et de César. En ce livre épique apparaît, radieuse et sanglante, dans ses espérances et dans ses désespoirs, la journée entière de Waterloo; vousenlendez tous ces grands bruits, vous comprenez tous ces détails, vous suivez à la trace les phalanges de l’Europe, et vous vous étonnez, épouvanté du charme indéfinissable qui peut se rçticonlrer dans ces pages dignes des plus sincères historiens.
Voilà un livre, cette Chartreuse de Parme! Ce sont là aussi des livres dignes d'être conservés, les Promenades dans Rome, . Rome, Naples et Florence, ['Histoire de la peinture en Italie, la Vie de Rossini et la Vie de Haydn, Mozart et Métastase, et enfin ce livre charmant de i’ .dmour, qui a tant occupé les amoureux... les philosophes de ce temps-ci.
Dans notre édition, ce livre de l’Amour est augmenté de moitié, pour ainsi dire; car l’auteur a refait son livre, et comme le texte en était inépuisable, il n’a quitté son livre qu’à la mort.
C’est donc un ouvrage tout nouveau que nous annonçons à nos lecteurs, et ce qu’ils ont pu en lire déjà n’clait que le premier trait du tableau.
Dans notre édition, nous avons réuni, sous le titre de Mélanges, un grand nombre de pages, précieuses pour le fond autant que pour la forme, que M. de Stendhal jetait çà et là d’une main prodigue, et qu’il signait de vingt noms différents. Ce sont là les archives de sa vie, et il a fallu véritablement rencontrer un archiviste et un ami pour que ces belles pages ne fussent pas perdues. Notre édition les sauve. Elle sauve aussi, dans deux volumes publiés sous ce titre : Correspondance de M. de Stendhal, une suite de lettres à ses amis des deux sexes, et même une suite de lettres plus tendres qui montreront ce bel esprit sous un jour tout nouveau.
Quiconque, au reste, voudra connaître le mouvement littéraire et politique des derniers jours de la Restauration, devra lire nécessairement cette correspondance inédite de M. de Stendhal; non-seulement on y voit l’homme qui juge et qui juge bien, mais encore l’homme qui sait voir et prévoir, et dont les instincts ne le trompent guère. 11 avait l'esprit libéral eu toutes choses, il aimait la libre pensée, et ça l’amusait de marcher en avant ;
a Vous marchez d’un tel pas qu’on a peine à vous suivre,
lui disaient ses amis. — Et qui m’aime me suive, » répondait-il.
Hélas! on l’a suivi tant qu'il a pu marcher, on l’a lu tant qu'il a pu écrire. Nous donnerons, parmi toutes ces choses inédites, deux volumes de Nouvelles, mises en leur ordre, à leur place, et sc faisant valoir l’une l’autre par la diversité même de leur génie et de leurs origines. Parmi ces nouvelles, on distinguera, cette fois encore, l’Abbesse de Castro, les Cenci, le Philtre, à côté d’autres nouvelles entièrement inédites.
La mort prématurée de M. de Stendhal, frappé d’un coup de foudre au moment où sa vie était encore pleine et féconde, a attristé tous les amis des lettres. Elle a été un deuil sincère de tous les honnêtes gens qui aiment les livres bien faits, les saines paroles, l’esprit sincère, un style correct même dans ses excès, et sérieux même dans ses élégances les plus cherchées. M. de Balzac, lui-même, un bon juge, quand il apprit la mort de M. de Stendhal : « C’était un des esprits les plus remarquables
de ce lempS'Ci, disait-il... La Chartreuse de Parme est un livre merveilleux, le livre des esprits distingués. »
A cette louange suprême nous n’avons rien à ajouter. M. Prosper Mérimée s’est chargé d’écrire pour notre édition la vie de M. de Stendhal, dont il est resté l’ami fidèle et l'admirateur dévoué. Cette notice sera pour notre livre un précieux ornement, et d’un prix inestimable. Enfin, la louange de notre écrivain se retrouvera surabondammen^dans les dix-huit volumes que nous annonçons, et qui seront [tout à fait dignes, nous l’espérons du moins, par les soins de tout genre qui leur seront donnés, de représenter dans l’avenir les œuvres de ce charmant penseur, de ce rare esprit, de ce merveilleux écrivain.
CONDITIONS DE LA S0r$CRIPTI0N
Les Œuvres complètes de Stendhal, y compris les Œuvres inédites, formeront dix-huit volumes grand in- 18 . Un volume paraît tous les mois. On peut acheter chaque volume séparément
Prix da volamey S franes.