‹ GustaveChapitre 25 sur 28 · CHAPITRE XXIIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIIII

Le gouverneur, accompagné d’une forte garde, venait de faire son entrée dans la ville, et avait pris possession de son bureau. Son premier soin fut de remettre en liberté tous les prisonniers faits par les mormons, lors de leurs excursions de l’automne précédent.

Une fois libres, ces prisonniers, parmi lesquels il y avait des Canadiens, se dispersèrent dans la ville pour acheter des provisions. Grande fut leur joie lorsqu’ils rencontrèrent M. Dumont et Gustave ; ils leur adressaient mille questions sur le Canada, le clocher du village, le père, la mère, le frère, la sœur.

— Oui, disaient-ils, nous allons retourner dans notre beau pays : là, nous les reverrons tous.

Deux jours après, le gouverneur lança une proclamation, avertissant ceux qui voulaient quitter le territoire de venir inscrire leurs noms à son bureau, leur donnant l’assurance de la protection du gouvernement pendant leur voyage de retour.

M. Dumont et son fils furent des premiers à s’y rendre ; les prisonniers en firent autant ainsi qu’un grand nombre de mécontents, et bientôt toute la vallée à l’est de la ville se couvrait de wagons, de tentes, de chevaux et de bœufs, et au delà d’un millier de personnes s’organisaient et se formaient en caravanes pour le long voyage.

Les prisonniers, ayant reçu des chevaux et des pro-

visions du gouverneur, décidèrent de partir immédiatement et choisirent M. Dumont pour leur capitaine.

Gustave était au comble de la joie.

— Bientôt, se disait-il, je vais revoir ma mère, ma sœur, et mes bons vieux parents de Montréal. Quel bonheur pour moi ! Merci, mon Dieu, de cette faveur.

Mais s’il était heureux, il n’en était pas ainsi de George et Arthur, qui auraient voulu suivre leur ami dans sa nouvelle pérégrination.

— Cher ami, dit George avec émotion, vous allez donc nous quitter ; une grande distance va bientôt nous séparer. Et, qui sait ? nous ne nous reverrons peut-être jamais.

— Ne parlez pas ainsi, dit Gustave ; votre père ne me paraît pas décidé à rester ici, et nous pourrons nous revoir. Que je serais heureux si vous veniez avec nous !

— Mais, où nous retrouverons-nous? Où serez-vous ? Notre père n’attend qu’une occasion favorable pour vendre sa propriété, et alors nous quitterons cette ville pour suivre le même chemin.

— Oui, ajoute Arthur, nous la quitterons au plus vite cette sainte ville. La seule chose que nous craignons, c’est de ne pouvoir vous retrouver, vous que nous aimons comme un frère.

— Je le sais, chers amis, dit Gustave ému, et la pensée de me séparer de vous me cause beaucoup de peine. Promettez-moi de m’écrire, je vous tiendrai au courant de tout, et vous pourrez me revoir à Saint- Louis ou à Montréal ; je serai dans l’une ou l’autre de ces villes.

M. Dumont avait donné le signal du départ, et notre caravane, composée de trois cents hommes à cheval, s’était mise en route.

Elle était déjà à perte de vue, et Gustave serrait encore la main de ses amis.

— Adieu donc, cher ami, dirent George et Arthur avec émotion.

—Non, pas adieu, mais au revoir, dit Gustave en leur faisant un signe de la main ; et il piqua son cheval

pour rejoindre la caravane.

Tristes et pensifs, George et Arthur reprirent le chemin de la ville, bien décidés à faire tout en leur pouvoir pour suivre bientôt le même chemin.

Gustave rejoint la caravane au pied de la première montagne. En arrivant au sommet, une pensée le saisit et, tirant son pistolet, il en décharge tous les coups. L’écho de ces coups répétés attire l’attention de son père, qui lui demande en souriant :

— Pourquoi as-tu tiré ainsi ?

Vous vous souvenez, mon père, que 1 automne

dernier, le capitaine fit tirer toutes les carabines des gens de la caravane en signe de la joie qu ils éprouvaient d’entrer dans la nouvelle Jérusalem. Eh n en . moi, j’en fais autant en signe de la joie que j épreuve

d’en sortir. , .

— Une bonne idée, dit M. Dumont, et si nos munitions n’étaient pas aussi rares, nous ferions de meme.

Notre caravane faisait de rapides piogies , ,e soir elle campait à la rivière de l’Ours (Bear River).

—C’est ici, se dit Gustave, que, voulant sauver Arthur, j’ai failli périr moi-même.

Un nuage de tristesse passe sur sa figure , 1 drait avoir ses deux amis avec lui. Il entendait son père raconter cet événement et, voulant fuir les regards, il entra dans sa tente. Le lendemain, en passant au ravin oh il avait si bien donné la consigne, ü entendait les éclats de rire de son pere et de ceux

oui l’écoutaient raconter comment son fils s y était

pris pour pénétrer dans le camp des mormons.

P A Devins Gâte, il voit son père montrer 1 endroit oh notre héros avait accroché le câble, et comment les

sauvages avaient fait la pirouette. . •

Toujours humble, il aurait voulu etre invisible, et ce fut avec joie qu’il apprit la décision de son perede suivre la route de la rive sud de la nviere Piatte.

— Là, du moins, se dit-il, les souvenirs du derniei voyage s’effaceront, et tout sera nouveau pour moi.

Quoique notre caravane avançât rapidement, faisant en moyenne cinquante milles par jour, Gustave trouvait qu’elle n’allait pas assez vite. Dans l’élan de son ardeur, il comptait les jours, les heures et les minutes qui le séparaient encore de Saint-Louis.

— Dans trois semaines, se disait-il, je vais revoir ma mère et ma sœur. Oh ! quel bonheur ! et il ajoutait : Faites, mon Dieu, que ce voyage s’accomplisse sans accident pour aucun de nous.

Dix jours après le départ, ils entraient dans le fort Laramée, à mi-chemin entre la ville du Lac-Salé et Omaha.

Rien de fâcheux ne s’était passé durant le trajet ; d’ailleurs, les sauvages n’auraient pas osé attaquer une caravane de trois cents hommes à cheval et bien armés.

Un arrêt de deux jours dans ce fort fut jugé nécessaire pour renouveler les provisions et laisser reposer les chevaux.

M. Dumont, ayant été prié par le colonel, commandant de ce fort, de surveiller la construction de plusieurs casernes et entrepôts déjà commencés, moyennant un fort salaire, s’empressa d’accepter. Cette décision fut comme un coup de foudre pour Gustave.

Il va trouver son père, et lui dit, les larmes aux yeux :

Continuons donc notre route, je vous en prie.

—Non, répond M. Dumont d’un ton impératif ; j’ai une bonne occasion de faire de l’argent ici pendant quelques mois, et je vais en profiter.

Mais, cher pere, maman et ma sœur nous . . . fm ine parle pas de ta mère, dit M. Dumont en 1 interrompant ; je ne lui pardonnerai jamais de m’avoir laissé partir sans m’accompagner.

— Ah ! je vous en prie . . .

Mais M. Dumont s’éloigna rapidement pour ne pas l’entendre.

Cet arrêt fit une telle impression sur Gustave, qu’il tomba malade et dut garder le lit pendant plusieurs semaines.

M. Dumont, inquiet, ne le quittait pas, sauf lorsque ses hommes réclamaient ses ordres. Durant ces absences, notre jeune homme donnait libre cours à ses pensées et les larmes venaient alors inonder son oreiller. . .

— Dans trois mois, se répétait-il souvent, j’aurai vingt ans, et j’ai promis d’aller voir mes bons vieux parents à Montréal. Comment remplir ma promesse? me voici cloué sur mon lit par la maladie ; Dieu seul sait quand je serai en état de me lever, et lorsque je serai mieux, mon père ne voudra peut-être pas partir d’ici.

Une autre fois, il se disait :

—Je veux cependant tenir ma promesse, si Dieu me conserve la vie. J e n’ai pas vu ma inere et ma soeur depuis un an. Comment sont-elles en ce moment? Qu’il est donc triste de vivre ainsi éloignés les uns des autres ! Comme tout serait facile à arranger si mon père le voulait \ nous irions tous deux a JSaint-Louis d’abord voir maman et ma sœur, puis tous ensemble nous irions à Montéal. Quelle joie pour ces bons vieillards ! Quel bonheur pour ma mère et ma sœur ! Quelle grande faveur pour moi ! Mais, non, je n’ose y penser, Dieu me rendrait trop heureux. ,

Ces pensées, trop fortes pour son état, l’affaiblirent à un tel point, qu’une fièvre violente s’empara de lui

et il fut comme frappé de délire.

M. Dumont, effrayé, court chez le médecin du régiment, et revient en toute hâte avec lui.

Ils entrent et entendent Gustave dire dune voix

faible : ,

—Ah ! mon Dieu, permettez donc que mon pere, si

bon d’ailleurs, revienne à vous et à la sainte Eglise qu’il

a abandonnée. Veuillez qu’il retourne à son épouse, ma mere, laissée sans appui. Hâtez, je vous prie, le jour de notre réunion.

Et il se tut, comme épuisé: un silence profond suivit cette priere. M. Dumont pleurait ; le médecin même était ému.

Que pensez-vous de la maladie ? demande M. Dumont avec anxiété.

7 Votre fils est bien faible ; j’espère cependant pouvoir le sauver. Voici des remèdes que vous lui donnerez d’heure en heure, sans y manquer.

Oui, monsieur ; faites tout ce que vous pourrez pour le rétablir.

Le médecin revint le lendemain.

— Comment le trouvez-vous ce matin ? se hâte de demander M. Dumont.

Il me paraît un peu mieux, cependant je crains une rechute. Ne le quittez pas un seul instant, car s il se réveillait sans vous voir, il pourrait arriver un malheur.

—A e craignez rien sous ce rapport, dit M. Dumont, pale comme la mort. Cet enfant est pour moi ce qu il y a de plus cher au monde ; et je ne puis penser qu il peut m’être enlevé.

—Evitez de le contrarier ou de lui faire de la peine dit le médecin en regardant fixement JH. Dumont i

avec du soin, j’espère qu’il sera rétabli dans quelques' jours. 1

M Dumont avait compris le regard du médecin et il baissa la vue.

La fièvre ne quitta pas Gustave pendant plusieurs jours, bon pere se tenait constamment à côté de son lit, sans prendre de repos ni jour ni nuit.

Cette maladie de son fils faisait une vive impression sur lui et, malgré les assurances du médecin il craignait de perdre cet enfant qu’il aimait plus que

lui-même ; il tremblait à la pensée qu’il pourrait lui etre enlevé.

— Oui, se disait-il, si Dieu le ramène à la santé, je ferai tout ce que je pourrai pour lui faire plaisir.

Un matir, Gustave, ayant dormi profondément toute la nuit précédente, se réveille beaucoup mieux.

Sa première pensée est pour son père; il se tourne de son côté, et voit qu’il est pâle, que ses yeux trahissent la fatigue et les pleurs.

— Comme vous êtes pâle ! lui dit-il, et je vois vos yeux remplis de larmes.

— Non, cher enfant, dit M. Dumont ; mais comment es-tu ce matin ?

— Beaucoup mieux, cher père; je suis encore faible, il est vrai ; mais j’espère qu’un bon déjeuner va ranimer mes forces.

— Dieu soit loué ! s’écrie M. Dumont tout joyeux en embrassant son fils ; que je suis heureux de te voir ainsi !

Deux jours plus tard, Gustave suivait son père à ses chantiers. Ce dernier ne savait que faire pour l’égayer et le distraire.

Gustave lui en témoigna sa reconnaissance en reprenant sa gaieté habituelle et en cherchant tous les moyens pour aller au-devant de ses désirs.

Un jour, le colonel le fait venir et lui dit :

— J’ai entendu parler de vous, jeune homme, et je sais que vous avez un grand désir d’aller voir votre mère à Saint-Louis.

Gustave, surpris, n’ose lever la vue, et une vive rougeur lui couvre la figure.

— Je ne veux point vous faire de peine, reprend le colonel ; vous êtes un brave jeune homme ; j’ai connu votre histoire par les gens qui sont revenus avec vous de la ville du Lac-Salé.

— Nous n’en n’avons parlé à personne, dit Gustave en hésitant.

— Je le sais, mais vos conversations ont été entendues. Laissons cela pour le moment ; aimeriez-vous aller voir votre mère ?

— Ce serait mon plus grand bonheur.

— Alors, vous pouvez compter sur moi, l’occasion ne tardera pas à venir.

Deux heures plus tard, le colonel se rendit aux chantiers de M. Dumont et eut une longue conversation avec lui. Ce dernier consentit enfin à laisser partir Gustave.

— Bien, dit le colonel, j’ai des documents à faire parvenir au commandant du fort Leavenworth, et comme je ne pourrais laisser partir aucun de mes officiers, je vais confier cette mission à votre fils.

Le lendemain, il fait venir Gustave à son bureau et lui dit :

— J e vais vous confier une mission ; il s’agit de documents importants que je vais vous donner pour remettre au commandant du fort Leavenworth. Ce fort va vous rapprocher de Saint -Louis d’au delà de cinq cents milles, et, comme ce fort se trouve sur la rivière Missouri, vous pourrez, après avoir rempli votre mission et reçu votre honoraire, prendre passage à bord d’un vapeur pour vous rendre à cette ville. D’ici au fort Leavenworth, une compagnie de cavalerie va vous escorter. Acceptez-vous ?

— Je serais trop heureux d’accepter votre offre, monsieur, mais il faut que j’obtienne le consentement de mon père.

— Votre père a déjà donné son consentement; il craint cependant qu’en vous laissant partir, vous ne reveniez pas.

— Quand voulez -vous que je parte ?

— Dès demain, mon ami ; mais voici votre père qui vient, il va vous parler lui-même. Monsieur, ajoute-t-il en s’adressant à M. Dumont, votre fils a accepté ma proposition et doit partir demain ; vous voudrez bien faire préparer son linge ; le reste me regarde.

—Et reviendras-tu \ dit M. Dumont en s’adressant à Gustave.

— Pensez-vous que je pourrais vous abandonner,

mon père ? répond Gustave avec émotion. Mais vous voudrez bien, j’espère, me permettre d’aller à Saint- Louis pour voir maman et ma sœur.

— Je te le permettrai, mais à une condition.

— Quelle est votre condition ? demande Gustave en pâlissant.

— Que tu ne leur dises pas où je suis.

— Pourquoi donc, cher père ?

— Je. . . je. . . Mais quand seras-tu de retour.?

— Je reviendrai à la fin de septembre, répond Gustave, en essuyant une larme.

— Et tu me promets de ne pas faire savoir où je suis ?

— Je vous obéirai, mon père, coûte que coûte. Mais quelle peine vous allez causer à maman et à ma sœur ! Je vous en prie, revenez donc sur votre résolution ; donnez-leur donc un peu d’espoir.

— Encore une fois, ne. . . mais assez, et il ajoute en s’adressant au colonel d’une voix qu’il essayait de rendre ferme : V^ous avez entendu la promesse que mon fils vient de faire ; je peux compter sur lui, il ne m’a jamais trompé.

— Ainsi, c’est conclu, dit le colonel.

— Oui, monsieur, répond M. Dumont en s’éloignant rapidement.

Gustave le vit essuyer une larme pendant qu’il s’éloignait ; cette vue le remplit des meilleures espérances. Oui, se dit-il, papa reviendra bientôt sur sa décision.

CHAPITEE XXV

Arrivée de Gustave a Saint-Louis. Entrevue avec M. Lewis. Départ pour Montréal.

Le lendemain, Gustave, monté sur un beau cheval, quittait le fort Laramée en compagnie de cinquante cavaliers bien équipés. Son père, qui se repentait déjà d’avoir donné son consentement, l’avait embrassé à plusieurs reprises et lui avait fait renouveler sa promesse.

— Comptez sur moi, lui avait dit Gustave, priez Dieu qu’il ne m’arrive aucun malheur, et que je trouve ma mère et ma sœur jouissant d’une bonne santé. Au revoir, cher père, ne nous oubliez pas.

Chaque journée le rapprochait de Saint-Louis de plus de soixante milles ; mais Gustave trouvait encore le temps trop long au gré de ses désirs.

Dans sa joie, il ne cessait- d’égayer ses compagnons par les bons mots et les reparties qu’il savait toujours trouver à propos, se faisant ainsi autant d’amis que de compagnons de voyage.

Huit jours après le départ, il entrait dans le fort Leavenworth.

Il se rend aussitôt au bureau du commandant, qui le reçoit avec bonté.

— Ai -je l’honneur de m’adresser au commandant de ce fort ? demande-t-il en le saluant.

— Oui, jeune homme, répond le commandant ; que puis -je faire pour vous \

— Voici des documents, monsieur, répond Gustave, qui m’ont été confiés par le colonel du fort Laramée

pour vous les remettre directement. Veuillez en prendre connaissance, et dans une heure, je reviendrai en chercher le reçu.

— Très bien, dit le commandant en souriant ; vous paraissez connaître les affaires ; revenez dans une heure et tout sera prêt.

Gustave salue et se retire.

— Puis, sortant du fort, il dirige ses pas vers la principale rue du village qui l’avoisine.

Cette rue conduisait à la rivière Missouri.

Je vais descendre cette rue, se dit-il ; qui sait, il y a peut être un bateau en partance en ce moment.

Cette pensée lui fait hâter le pas. En arrivant au quai, il aperçoit un vapeur en frais d’accoster.

— Quelle heureuse coïncidence, se dit-il joyeusement, c’est le vapeur “ Lucy,” sur lequel nous sommes montés de Saint-Louis à Saint- Joseph ; je vais aller à bord.

Il était à peine sur le pont, que le capitaine le reconnaît et vient lui serrer la main.

— Allez-vous à Saint-Louis ? lui demande le capitaine.

— C’est mon plus grand désir, et j’aurais aimé à faire le voyage avec vous ; mais j’ai encore des affaires à régler ici. Quand partez-vous ?

— Pas avant deux heures, et si vous pouvez régler vos affaires durant ce temps, je serai bien aise de vous avoir pour remplacer le commis qui est malade. Je suis surchargé de travail ; si vous acceptez, je vous paierai un bon salaire.

— J’en suis très heureux, monsieur ; je vais tout de suite terminer mes affaires ; dans une heure je serai de retour.

Il retourne rapidement au fort et arrive tout essoufflé au bureau du commandant.

— Vous venez chercher votre reçu, je suppose, lui dit ce dernier en souriant. Tenez, le voici, ainsi que la somme de cent dollars que le colonel me charge de

vous remettre comme honoraires. Avec ce montant vous pourrez passer gaiement votre séjour à Saint- Louis. Le colonel me dit aussi que vous devez retourner au fort Laramée à la fin de septembre. Soyez ici pour le 25, date du départ de la prochaine caravane pour ce fort. Puis, lui présentant plusieurs billets de banque, il ajoute : Voici vos cent piastres ; comptez-les.

— Merci, monsieur, dit Gustave, je ne puis accepter cet argent ; je ne suis pas en âge, et il appartient à mon père. Soyez assez bon de le lui faire parvenir.

— Mais comment allez-vous faire pour vous rendre à Saint-Louis ?

— Mon voyage est déjà assuré ; le capitaine du “ Lucy ” m’a demandé pour remplacer le commis qui est malade, et, tout en me rendant à Saint-Louis, je vais gagner de l’argent.

— Vous êtes un brave jeune homme, et vous faites bien de respecter ainsi votre père. Tirant alors de sa poche un billet de dix piastres, il ajoute : Prenez ce petit montant, il pourrait vous être utile.

— Pardon, monsieur, dit Gustave en rougissant ; je ne puis accepter.

— Voulez-vous me faire de la peine en refusant ? dit le commandant avec bonté ; ce n’est pas uns charité que je vous offre, mais un petit cadeau ; Allezvous me refuser ce plaisir ?

— Alors ce serait de la mauvaise grâce que de ne pas accepter.

— Bon voyage, jeune homme, dit le commandant en lui serrant la main, et que Dieu vous bénisse.

— Merci, monsieur, dit Gustave avec émotion.

Il sort et, le cœur joyeux, se rend au vapeur qui partit une demi-heure plus tard.

Le trajet du fort Leavenworth à Saint-Louis se fait très rapidement, et notre héros, tout en accomplissant les commissions qui lui avaient été confiées, se disait sans cesse : Oui, dans quelques heures, je

vais revoir ma mère et ma sœur. Quelle surprise pour elles !

Enfin le vapeur s’engage dans le Mississipi. Une demi-heure plus tard, il aperçoit la ville tant désirée.

Lorsque Gustave eut terminé son travail, le capitaine lui donna douze piastres en lui disant de venir le trouver s’il avait besoin de quelque chose.

Gustave le remercie et se dirige vers la demeure de M. Lewis.

11 n’avait fait que quelques pas lorsqu’une pensée subite l’attriste.

— Ah ! se dit-il, dans ma joie, je n’ai pas eu l’idée que maman et ma sœur sont dans l’Etat du Yermont où demeure mon grand-père maternel. Qui sait? Elles y sont depuis longtemps peut-être, puisque ma mère devait s’y rendre avec Alice... Je peux toujours aller voir mon bienfaiteur.

Une autre pensée vient ajouter à son trouble et il s’arrête.

— J’ai presque honte de me présenter devant cet homme si généreux, ce monsieur qui m’a témoigné tant d’intérêt, qui a été si bon pour moi. Que va-t-il dire de mon père et de sa conduite déloyale ? et que pourrai-je répondre ? Mieux vaudrait ne pas le voir. . . . Mais. . . . enfin je n’ai pas à rougir de mes démarches. . . . ma mère doit lui avoir tout expliqué. Oui, je vais me rendre à son bureau ; il ne peut, après tout, penser mal de moi, et si ma mère et ma sœur ne sont pas en cette ville, il ne me refusera pas les renseignements nécessaires pour les trouver.

Il se dirige vers le bureau de M. Lewis qui, en l’apercevant, s’empresse de venir au-devant de lui et de lui serrer la main :

— Je suis heureux de vous voir, mon cher Gustave, lui dit-il. Comment est votre père ? J e suppose qu’il est avec vous ?

—Non, monsieur, dit Gustave en rougissant, je

lai laissé au. . . Mais il se tait tout à coup en se A appelant la promesse faite à son père.

— Vous l’avez laissé où, dites-vous ?

— Ne me le demandez pas, je vous prie ; je lui ai promis de ne pas le laisser savoir.

— Pomquoi donc ? Pour quelle raison veut-il cacher sa résidence. . .?

Je ne puis le dire, dit Gustave en hésitant.

—Je comprends, et je respecte votre décision à remplir votre promesse, mon cher Gustave, dit M. Lewis avec, bonté. Je regrette cependant cette détermination de votre père, qui doit vous causer beaucoup de peine, et il vaudrait mieux ne pas le faire connaître pour le moment à votre bonne mère et à votre sœur.

— Sont-elles en cette ville, monsieur ?

—Sans doute. Votre mère demeure avec nous, et Alice est avec ma fille au couvent.

—Et comment sont-elles ? Comment est madame Lewis, et votre charmante fille, mademoiselle l lara ? Pardonnez-moi, monsieur, si je ne vous l’ai pas demandé plus vite. . . J’oubliais. . .

Ne parlez pas de votre oubli ; vous n’avez pas manqué ; cest moi qui, en vous posant ces questions au sujet de votre pere, ne vous ai pas donné le temps de penser a elles. Madame Lewis jouit d’une assez bonne santé, ainsi que votre mère; cependant le chagnn de cette séparation se lit sur sa figure pâle et amaigrie depuis votre départ. Votre sœur Alice .pleure souvent lorsque, durant ses heures de conoé e ie vient nous voir. Ce qui les ranime quelque peu’ cest la pensée de vous voir revenir avec votre père Elles me disaient, hier encore, qu’elles espéraient vous voir tous les deux au commencement de septembre.

LUe V0Pfc'e^es dire ou penser de me voir sans mon pere ? dit Gustave avec angoisse

—La première question qu’elles vont vous poser

en vous voyant, sera de savoir où est votre père. Qu’allez-vous répondre ?

— Que je ne puis le dire.

Alors il vaut mieux que vous n’alliez pas les voir pour le moment. Croyez-moi, cette détermination de votre pere de ne pas leur laisser savoir où il est, leur causerait une peine trop cruelle. Mieux vaut pour elles que vous retourniez tout de suite auprès de votre père pour le prier de revenir sur cette décision qui ne peut être de longue durée. J e suis certain même qu’il pleure votre absence, qu’il a grande hâte de vous revoir. Ainsi, il ne sera pas difficile pour vous de le ramener à votre mère et à votre sœur.

} — J e vais suivre votre avis, monsieur, dit Gustave d’une voix tremblante ; mais vous ne savez quelle peine cruelle j’éprouve de laisser cette ville sans voir ma mère et ma sœur.

— Je comprends votre peine, brave jeune homme, dit M. Lewis avec émotion ; mais il faut être fort, et votre joie de les revoir n’en sera que plus grande lorsque vous aurez votre père avec vous.

— En effet, monsieur, j’ai promis à ma mère de lui ramener mon père, et elle en se douterait qu’il ne veut plus revenir, si je ne puis lui dire où il est. Je vais retourner au fort Leavenworth et de là je prendrai la première caravane en route pour. . Et pour la deuxième fois, il fut sur le point de laisser échapper son secret.

— Ce sera beaucoup mieux, dit M. Lewis. En partant dès aujourd’eui, nous aurons tous plus tôt le plaisir de vous voir au milieu de nous ; et vous aurez rempli votre promesse. Mais, venez avec moi à l’hôtel ; après le dîner, j’irai vous conduire à bord.

Quelques minutes plus tard, Gustave, assis à côté de M. Lewis, auprès d’une table couverte des mets les plus succulents, répondait aux mille questions que lui adressait son bienfaiteur.

On se levait de table, lorsque le premier comtois

de M. Lewis vint le chercher pour une affaire très importante.

— Je suis forcé de vous quitter à l’instant, dit M. Lewis en s’adressant à Gustave ; j’aurais aimé vous voir bien installé à bord du vapeur, mais je vais vous donner de l’argent pour le voyage, et il tira son porte-monnaie.

— Excusez-moi, monsieur, dit Gustave, les paupières humides ; j ai 1 argent qu’il me faut pour faire mon voyage.

— En êtes-vous bien certain ?

— Oui, monsieur.

— Alors je vous souhaite un bon voyage et surtout un prompt retour avec votre père. Lorsque vous serez arrivé, comptez sur moi : je n’ai pas oublié ma promesse à votre égard.

—Et moi votre bonté, noble bienfaiteur. Je. . .

—Assez, mon cher Gustave, dit M. Lewis, en lui serrant les deux mains, et il ajoute avec émotion : Au revoir, à bientôt.

— Comptez sur moi ; ne dites pas à ma mère et à...

— Ne craignez rien ; elles sauront tout lorsque vous serez de retour.

Puis, M. Lewis serra de nouveau la main de notre héros, et ils se séparèrent.

Gustave prend aussitôt la direction de la levée. Chemin faisant, il passe près du bureau de poste. Il y entre et demande s’il y a des lettres à son adresse!

; -^e commis lui en remet une qu’il s’empresse d’ouvrir.

—Une lettre de Montréal, dit-il joyeusement, et datée de la semaine dernière. Mais à peine a-t-il lu

quelques lignes qu une pâleur mortelle lui couvre la figure.

—Ma bonne grand’mère très malade, dit-il, et 6J16 craint de mourir avant do nie voir \ elle me supplie de ne pas oublier ma promesse ; et, en effet, n’ai-ie pas promis d aller voir mes bons vieux parents le 6

août prochain, c’est-à-dire dans quinze jours ? Que faire ?.. .iSe dois-je pas plutôt me rendre au fort Leavenworth pour aller joindre mon père ?

Une pensée subite le fait pâlir de nouveau.

— Et si ma bonne grand’mère mourait. Mon Dieu ! mon Dieu S que faire ?

Aussitôt il entend comme une voix qui lui dit :

“Va à Montréal, c’est là que tu dois aller : tes vieux parents t’attendent.”

Gustave, troublé, reprend sa marche vers la rivière, sans trop savoir ce qu’il allait faire. Ne sachant que décider, il a recours à la prière et demande à Dieu de l’éclairer.

Et cette même voix lui répond :

“Tu dois aller voir tes parents à Montréal.”

Qu’est-ce que cela veut dire ? pense-t-il, cependant... Ah ! j’oubliais : le commandant du fort Leavenworth m’a dit que la première caravane pour le fort Laramée ne partait que le 25 septembre, que vais-je faire d’ici à cette date ?... Encore deux mois à attendre. .. deux mois que je pensais passer auprès de ma mère et de ma sœur, et me voilà seul . . . seul dans cette ville. Je pourrais bien retourner auprès de M. Lewis... mais non. . .Mon Dieu, mon Dieu, que faire ?

Et toujours cette même voix lui dit :

“Va à Montréal voir tes vieux parents.”

Absorbé par ces pensées pénibles, il s’était arrêté eu face d’un vapeur en train de partir pour Cincinnati.

Instinctivement il monte à bord.

A peine a-t-il mis le pied dans l’escalier conduisant à la cabine des passagers, qu’une pensée le saisit et le fait reculer.

— Que vais-je faire ? se dit-il, je n’y pense pas. Je n’ai pas l’argent nécessaire pour le voyage jusqu’à Montréal, et une fois rendu à Cincinnati il ne me restera pas un sou. Non, je vais suivre ma première résolution, je vais retourner au vapeur “Lucy” pour me rendre au fort Leavenworth, et puis, là. . ^ s’il

me faut attendre. . . eh bien ! à la grâce de Dieu.

Il s’apprête à débarquer, mais aussitôt cette voix mystérieuse l’arrête :

“C’est sur ce vapeur que tu dois rester. Ta grand’ mère t’attend.”

Il hésite.. .les câbles se détachent, le vapeur tourne sur lui-même ; alors il se rend au bureau et demande le coût du passage.

— Douze piastres, répond le commis.

Il tire cette somme, et la donne ; mais le commis lui demande s’il ne pouvait lui aider à faire l’entrée de la quantité et la qualité des marchandises à bord.

— Avec grand plaisir, répond Gustave ; veuillez me montrer tout de suite ce que j’ai à faire.

— Attendez après le souper, dit le commis en souriant; reprenez votre argent, et venez avec moi, je vais vous donner une cabine pour y déposer vos effets.

Il entre dans sa cabine et se jette à genoux.

— Oui, mon Dieu, dit-il dans sa prière, vous voulez que j’aille voir mes vieux parents, ces bons vieillards qui m’ont élevé en m’apprenant à vous aimer et à vous servir. Veuillez me protéger pendant ce voyage.

L’homme ne sait jamais ce qui l’attend le lendemain, se disait-il un peu plus tard. Ce matin, j’entrais dans cette ville, le cœur léger et joyeux, pensant bien embrasser ma mère et ma sœur, et voilà que je vais m’en éloigner plus que j’en étais au fort Laramée.

L’homme propose, la fortune semble lui sourire, ses rêves d’ambition sont sur le point de se réaliser ; ses affaires prospèrent, mais voilà des événements imprévus qui déconcertent ses projets, ou les revers viennent tout briser.

Rendu à Cincinnati, le commis lui remet la somme de huit dollars. Après l’avoir remercié, Gustave débarque et se rend à la gare.

Un train devait partir sous peu pour Cleveland, ville située sur les bords du lac Erié. Il achète son billet et bientôt la locomotive fuit à travers l’Etat de

l’Ohio et le dépose à Cleveland le lendemain matin de très bonne heure.

Il débarque et, après avoir demandé la direction des quais, il s’y dirige.

Tout en marchant, il compte l’argent qui lui reste.

—J’ai encore vingt dollars, se dit-il, je crois en avoir assez pour me rendre à Montréal ; cependant j’ai encore près de neuf cents milles à faire.

.Le son d’une cloche se fait entendre. Ah ! ajoutet-il, cette cloche doit appeler les fidèles à la messe, je vais m’y rendre. Il hâte le pas et arrive à une charmante petite église et entre au moment où le prêtre commençait la messe.

Il s’agenouille et prie avec ferveur.

Mais laissons-le dans sa prière et revenons à M. Dumont, que nous avon^ quitté au fort Laramée.

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