‹ Gustave CourbetChapitre 2 sur 2 · BONJOUR, MONSIEUR COURBET · texte numérisé non relu

BONJOUR, MONSIEUR COURBET

Octobre i855

En octobre dernier, j'errais dans la campagne Juge\ V impression que je dus en avoit : Telle qu'une négresse âgée avec son pagne, Ce jour-là, la nature était horrible à voir.

Vainement fleurissaient le myrte et l'hyacinthe ; Car au ciel, écrasant les astres rabougris. Le profil de Grassot et le ne\ d'Hyacinthe Se dessinaient partout dans les nuages gris.

Des bâillements affreux défiguraient les antres, Et les saules montraient, pareils à des tritons, Tant de gibbosités, de goitres et de ventres, Que je les prenais tous pour d'anciens barytons.

Les fleurs de la prairie, espoir des herboristes ! — Car ce siècle sans foi ne veut plus qu'acheter ', — Semblables aux tableaux des gens trop coloristes, Arboraient des tons crus de pains à cacheter.

Et, comme un paysage arrangé pour des Kurdes, Les ormes se montraient en bonnets d'hospodar ; C'étaient dans les ruisseaux des murmures absurdes, Et Von eût dit les rocs esquissés par Nadar !

Moi, saisi de douleur, je ni'écriai : « Cybèlel « Ouvrière qui fais la farine et le vin! « Toi que j'ai vue hier si puissante et si belle, « Qui fa tordue ainsi, nourrice au flanc divin ? »

Et je disais : « O nuit qui rafraîchis les ondes, « Aurores, clairs rayons, astres purs dont le cours c Vivifiait son cœur et ses lèvres fécondes, t Etoiles et soleils, vene\ à mon secours ! »

La déesse entendant que je criais à Vaide,

Fut touchée, et voici comme elle me parla.

« Ami, si tu me vois à ce point triste et laide,

« C est que monsieur Courbet vient dépasser par-là! »

Et le sombre feuillage, évidé comme un cintre, Les galons, le rameau qu'un fruit pansu courbait, Chantaient : « Bonjour, M. Courbet, le maître peintre] Monsieur Courbet, salut! Bonjour, M. Courbet !

Et les saules bossus, plus mornes et plus graves Que feu les écrivains du Journal de Trévoux, Chantaient en chœur avec des gestes de burgraves : « Bonjour, M. Courbet! Comment vous portez-vous ? »

Une voix au lointain, de joie et d'orgueil pleine, Faisait pleur er le cerf, ce paisible animal, Et répondait, mêlée aux brises de la plaine : « Merci! Bien le bonjour, cela ne va pas mal.. .

Tournant de ce côté mes yeux, — en diligence, Je vis à V horizon ce groupe essentiel : Courbet qui remontait dans une diligence, Et sa barbe pointue escaladant le ciel !

De mes odes plus tard ayant grossi les listes Et sur nos Hélicons vivant enZingaro, J'ai composé ces vers, asse\ peu réalistes, Pour un petit journal appelé Figaro .

Retiré en Suisse, à la Tour-de-Peiltz, Courbet s'occupait peu de politique. A la suite d'un jugement rendu en avril 1877, il avait été condamné à rembourser à l'Etat, la somme de 323,091 francs, pour les frais occasionnés par le rétablissement de la colonne Vendôme. Une transaction assez bizarre 'intervint entre le

gouvernement et l'artiste, qui fut autorisé à rentrer en France sans être inquiété pour son amende, à la condition de payer jusqu'à, l'acquittement intégral, une somme annuelle de dix mille francs.

Courbet est mort à la Tour-de-Peiltz, entouré de quelques amis, le 7 janvier 1878.

Vue d'ensemble. — Les réformateurs en peinture. — Ingres et Delacroix. — Apparition de Courbet. — Scandale de ses débuts. — Portée de ses doctrines. — Etait-ce un révolutionnaire en matière d'art ? — Courbet et E. Manet. — L'école des impressionnistes. — Dernier coup d'oeil jeté sur l'œuvre du maître d'Ornans. — Le jugement de la postérité.

de ses détracteurs, voyons-le tel qu'il était et non tel que l'avait fait l'entourage auquel l'avait si malheureusement livré sa faiblesse naturelle et sa naïve présomption. Laissons de côté l'œuvre picturale gâtée par le système et le parti pris ; méprisons les visées grotesques d'une politique dévoyée et ne cherchons dans cette

a mort de Courbet nous permet de planer au-dessus des misères de son existence. Après avoir reproduit les jugements de. ses amis et

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figure que la dominante, cest-à-dire l'artiste de tempérament, l'ouvrier de premier jet, le novateur convaincu, qui, après s'être fortement trempé dans la tradition et les salutaires études, n'aspirait comme il l'a dit lui-même et comme il Ta si bien justifié, qu'à faire de l'art vivant.

C'est là tout ce que nous entendons retenir de sa profession de foi. Ceux qui ont perdu Courbetj en art comme en politique, ce sont les conseillers qu'il nous serait trop facile de désigner et qu'on trouve, au moins en partie, dans son tableau V Atelier du peintre. — Ce sont eux qui lui soufflèrent une esthétique puisée aux sources d'un socialisme doctrinaire dont il ne parvint jamais à se débarrasser. En dehors de ces influences pernicieuses, le maître d'Ornans est demeuré un interprète merveilleux de la nature. Une intuition de paysan contemplateur, un génie d'artiste primesautier, un esprit d'observation exercé par le travail et une incroyable exactitude de main, voilà Courbet!

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Notre peintre procède toujours d'égale façon et n'est jamais inférieur à lui-même. La fougue de sa brosse, sa couleur sobre et chaude, son dessin savant et ferme, ne subissent pas de modifications. Seuls, ses sujets changent et plaisent plus ou moins. Quant à lui, il reste immuable.

Thoré, son éminent critique, qui avait trop le fanatisme de l'art pour rester toujours impartial, est-il plus dans le vrai en critiquant la Famille de Proudhon qu'en se pâmant d'admiration devant la Remise des chevreuils? Nous ne le pensons pas. Certes, nous reconnaissons que, généralement, le second de ses tableaux sera préféré au premier, mais à qui la faute ? Une famille de chevreuils surprise dans l'épaisseur d'un bois, nous émeut et nous charme sans doute plus profondément qu'une famille de philosophe prenant bourgeoisement le frais sur le devant de sa porte et détachée en gris sale sur le fond d'un mur de jardin banal ; mais l'une est-elle plus exacte que l'autre, et la scène de la

rue d'Enfer accuse-t-elle quelque défaillance du maître? Non, cent fois non. L'impression donnée est aussi juste que le ton dans ces deux toiles si complètement dissemblables. Seulement, l'une est sympathique, vive, chatoyante, joyeuse comme la vie animale rendue avec son inconscience native et placée dans un milieu de végétation luxuriante ; l'autre est grise, triste, assombrie par le combat de la vie et la responsabilité qui pèse sur le front d'un terrible remueur d'idées.

Si nous avons pris cet exemple, c'est qu'il nous paraît le plus saisissant. Toutefois, à y regarder de près, ce que nous avons dit s'applique à l'œuvre entière. Le Rut des Cerfs, ce chefd'œuvre d'un naturalisme audacieux, imprégné de la saine poésie qui s'échappe des halhers fécondés, n'est pas autrement peint que la Baigneuse aux reins capitonnés ou que les Casseurs de pierres, ce poëme de résignation douce, où, comme le disait Courbet lui-même, il avait sans

le vouloir, rien qu'en accusant une injustice, soulevé la question sociale.

Ils sont rares les artistes qui peuvent ainsi, sans préparation, à l'improviste, aborder tous les sujets, traiter tous les genres, reproduire sans distinction les spectacles multiples déroulés sous nos yeux avec cette puissance d'interprétation et cette infaillibilité de main. Assez longtemps on avait enfermé la nature dans un corset. La grande et solennelle école de l'allégorie mythologique, religieuse, historique, n'avait plus sa raison d'être dans une société qui ne croit ni à l'Olympe, ni à Dieu, ni aux rois, hélas ! et la petite école de la fantaisie galante et sensuelle, comme celle du genre appropriée aux mœurs et au mobilier n'attirera jamais que les petits esprits. L'art, suivant sa loi, obéissant au courant du jour, devait fatalement se démocratiser.

Etait-ce la première fois du reste, que l'art descendait ainsi des régions sereines pour s'hu-

maniser? Non pas, et déjà de timides essais avaient été tentés par des maîtres hors ligne comme Gaudenzio Ferrari, le peintre piémontais, le Bassan, Holbein et Rembrandt, par toute rÉcole hollandaise, et les grands coloristes de l'Espagne ; par Valentin et Chardin en France. Toutefois les efforts de ces artistes pour ramener Fart à la nature n'avaient été que relatifs et ne dépassaient pas les limites d'un genre tout personnel. C'était comme une fable de La Fontaine à côté d'une tragédie de Racine ou d'une oraison funèbre de Bossuet, comme un drame de Diderot tapi sous l'Encyclopédie. La préoccupation du style au xvne siècle, celle du philosophisme au xvme primaient tout, et l'art au xixe, les pieds encore dans le sang versé par la Révolution et le premier Empire, ne se dégageait qu'avec peine des langes où l'avaient garrotté ses devanciers. Aux classiques cependant succédèrent bientôt les romantiques qui élargirent l'horizon, mais qui, par leurs excès mêmes, devaient amener u

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réaction. Elle se produisit, et Courbet, en peinture, en fut le grand initiateur. Il avait à lutter à la fois, quand il apparut, contre le spiritualisme dont Ingres était le chef incontesté et le romantisme triomphant qui arborait la flamboyante bannière d'Eugène Delacroix. A côté du magicien de la couleur, marchait un brillant étatmajor, composé de Decamps, Théodore Rousseau, Jules Dupré, Diaz et Rosa Bonheur. Courbet n'hésita pas un instant. Après avoir étudié les anciens, il sonda ses rein s et se sentit la force d'entrer en lice. Ses débuts, V Après-Dînée à Omans, furent un scandale, et l'année suivante, r Enterrement à Omans, une épopée rustique déroulée comme la frise d'un bas-relief colossal, provoqua des rires fous parmi les imbéciles et tous les moutons de Panurge de la basse bourgeoisie et de la haute finance. C'était à qui s'ébrouerait le plus bruyamment devant cette peinture aussi sincère d'expression, qu'éclatante de couleur. Quelques critiques firent grâce au

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chœur des femmes éplorées, à la petite fille aux joues marbrées par les larmes, et ce fut tout. Ce jour-là, Courbet était sacré grand peintre par le mépris public ! Quel novateur ne passe pas sous ces fourches caudines ! Delacroix y ensanglanta son front radieux-, Rousseau fut longtemps consigné à la porte des Expositions et aujourd'hui encore, Manet est en quarantaine.

A ces manifestations excessives d'un artiste qui ne voulait pas attendre, succédèrent les Casseurs de pierres, les Demoiselles de village, le portrait de V Homme à la pipe et force fut bien, même aux plus endurcis, de reconnaître que ce sauvage ivre, ce paysan puant l'étable, avait une certaine valeur. Bientôt on compta avec lui. Sans même se préoccuper de ce retour de l'opinion, Courbet, avec une impassible sérénité, poursuivait son œuvre simultanée d'innovation et de reconstruction. Il produisait sans cesse avec cette heureuse fécondité qui est le propre du génie, et s'il n'a pas vaincu ces maîtres

illustres, Ingres et Delacroix, que leur haute personnalité mettait à l'abri de toute atteinte, il n'en a pas moins ébréché leurs doctrines, ruiné leurs écoles et l'armée révolutionnaire qu'il a recrutée, s'est déjà emparée de plus d'une citadelle.

Il y a plus, pour la première fois peut-être, la peinture a donné l'impulsion à la littérature. Autrefois, c'était celle-ci qui allait de l'avant et les peintres qui marchaient à sa remorque. J.-J. Rousseau avait influencé la peinture au xvme siècle et Victor Hugo au commencement du xixe. Aujourd'hui c'est le contraire, et on peut dire que Courbet a inspiré l'école d'où sont sortis MM. de Goncourt, Daudet et Zola.

Et pourtant, à le bien juger, était-il vraiment un révolutionnaire, cet artiste exceptionnel qui avait rompu avec les traditions d'une façon si éclatante? Selon nous, tout au moins en matière d'art, Courbet n'était rien moins qu'un radical.

Sa réforme ne porta guère que sur le choix des sujets qu'il admettait indistinctement aux

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honneurs de sa brosse égalitaire. Toutefois, la convention domine encore dans sa manière, dans ses procédés d'exécution, en dépit de brutalités voulues , de négligences savamment calculées.

A vrai dire, Courbet ne peignait guère autrement qu'ils ne peignaient, Eux, les Autres, ces membres de lTnstitut, cible de ses plus mordants sarcasmes. Sans doute, il avait la facture plus large, rceil plus sûr, la main plus rapide, c'était un don chez lui -, mais son pinceau se complaisait, comme celui de ses confrères, dans ces demiteintes, ces transparences de ton, ces jeux de lumière, ces glacis, ces empâtements lumineux, ces caresses du clair-obscur qui accusent le modelé, toutes ces habiletés, voire ces supercheries qui trahissent un pinceau savant et supposent l'éducation préalable d'un public d'élite. En effet combien ne savent voir un tableau que d'après les règles imposées par l'usage, l'assentiment général, la routine des habitudes

prises, habitudes d'autant plus difficiles à déraciner qu'elles sont en nous à l'état ancestral et héréditaire. Le jour où un homme du monde et un paysan ignorant verront un tableau des mêmes yeux et confondront leur admiration devant la nature peinte, comme devant lanature vraie, ce jourlà, Part absolument sincère sera fondé! Combien nous sommes loin de ce jour et, d'ailleurs, devons-nous le désirer?

Lorsqu'on rapprocha Courbet et Manet qu'on a parfois maladroitement comparés l'un à l'autre, on s'aperçoit vite qu'un abîme les sépare. L'un, Courbet, paysan madré, est un tempérament robuste, un croyant d'une bonne foi relative, un artiste disposant de facultés exceptionnelles, merveilleuses, dont il use avec une incontestable habileté. Sa peinture se porte bien-, elle a quelque chose de rabelaisien qui indique la vigueur débordante; mais que de concessions, au goût du jour, finement dissimulées sous des airs de provocation présomptueuse!

M. Manet, au contraire, un Parisien affiné, a le tempérament des villes. Sa foi est ardente, sa conviction va jusqu'à l'entêtement. Ses moyens sont plus simples que ceux de Courbet, il semble vouloir les restreindre encore, tant il se défie des pentes où entraîne la dangereuse facilité. Sa peinture est maladive, souffreteuse-, elle trahit la réprobation qui la frappe injustement et s'étale sans orgueil comme sans fausse modestie, avec une entière ingénuité.

Si chef d'école que l'on soit, on procède toujours de quelqu'un. Toutes proportions gardées, le peintre de la Baigneuse rappelle les grands Flamands : Rubens, Jordaens, et l'auteur du Bon Bock, Vélasquez et Goya.

La différence entre Courbet et M. Manet éclate surtout dans l'exécution. Courbet est un naturaliste pour qui tout est bon, aussi bien le lion que le porc, l'aigle que le chat-huant; mais, pour lustrer leur poil ou polir leurs plumes, il aura recours à toutes les recherches du trompe-l'œil.

Ses figures présenteront une silhouette arrêtée, ses arbres des masses harmonieuses, et la lumière n'entrera dans ses tableaux qu'à la condition de n'y point produire de discordance. M. Manet qui, malheureusement, n'aura jamais la souplesse d'exécution du père des Casseurs de pierres est, il faut le dire, autrement naïf et plus sérieusement sincère. Si tout lui est bon, s'il fait aussi, indistinctement, tout ce qu'il voit, il le fait bien tel qu'il le voit, tel que nous le voyons tous dans la nature et ne savons plus le voir sur une toile. Celui-là ne connaît ni la flatterie, ni les compromis : il ne posera pas ses figures sur un fond propre à les faire ressortir, il les fera tourner en plein air, et, si la ligne lui échappe dans ces rondeurs baignées de jour, tant pis pour la ligne : on ne saurait marquer ce qui n'existe pas. Les personnages sont arrêtés, saisis dans leur mouvement et doivent, comme dans l'objectif du photographe, refléter une impression instantanée. Quant à ses tons, il ne les fondra

qu'autant que l'exigera la lumière qui se plaît aux contrastes brusques, manque de ménagements et procède dans la nature par taches plus que par demi-teintes.

On le voit, c'est le renversement de toutes nos illusions picturales, une optique nouvelle appliquée à l'examen d'une toile, et nos yeux, qui ont pris l'habitude du faux, ne se remettront pas de longtemps de la surprise. C'est qu'en effet il est besoin de faire appel à la raison, de tout oublier, de comparer longtemps, d'observer beaucoup pour se rendre compte du sérieux de la tentative hardie de M. Manet; mais, on ne saurait trop tôt le reconnaître, il faut compter avec ce révolutionnaire, et déjà celui qu'on a pu appeler l'Attila de la peinture traîne à sa suite une telle armée de barbares envahisseurs, que force sera de lui faire place .

Ce qui le prouve, c'est que, parmi les maîtres incontestés de l'art contemporain, il en est qui ont compris la doctrine nouvelle et en tirent

même un parti d'autant plus heureux, qu'ils atténuent la transition et savent, tout en conservant leur individualité, accentuer leurs effets. Ceux-là sont les éclectiques, les malins rompus à tous les tours de force. Baudry dans ses derniers portraits, Henner dans son Christ mort, Bonnat avec sa figure de M. Thiers, Carolus Duran dans toutes ses œuvres, sont des impressionnistes. Ils ont trouvé d'emblée la mesure vraie et n'ont sacrifié ni la nature, ni l'idéal. N'eût-il amené que ce résultat, il faudrait en remercier M. Manet.

D'autres, au contraire, malgré leur talent très-notoire : Mlle Morisot, MM. Degas, Monet, Bellet du Poisat, Renoir, etc., ont encore exagéré le système de l'Ecole impressionniste. Seuls, MM. Lepic, Desboutin et quelques autres gardent une sage réserve et représentent le centre gauche dans ce club d'intransigeants.

Revenons bien vite à Courbet, dont cette

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digression amenée par notre sujet nous avait écarté. Courbet est resté en deçà du mouvement provoqué par M. Manet, mais comme il a préparé les voies! 11 a été le précurseur de l'École naturaliste, et la postérité verra en lui son apôtre ou son tribun le plus éloquent, le mieux inspiré. Son œuvre si touffue accuse une largeur d'envergure tout à fait hors ligne. On respire dans ses paysanneries une saine odeur de champs en culture, et le sentiment de poésie que porte en soi-même inconsciemment tout amant de la nature, rayonne à travers les grands spectacles de forêts, de rochers, d'eaux courantes et de mer, qu'il excelle à reproduire avec l'impression qui leur est propre. S'il peint les bois, il en rendra la profondeur humide, le mystère, l'effroi, et qu'il y mêle des scènes de la vie animale, personne n'interprétera mieux que lui les élégances farouches d'un chevreuil, l'ahurissement d'un renard, l'épouvante d'un lièvre, la vitesse d'un chien aux allures vives, la prestance d'un cheval de chasse,

les joies résignées d'une bête de somme. Quant à la figure humaine, ce dernier mot de Part, il la peint sans flatterie, avec une grande intensité de vie physique, mais il semble prendre plus de souci des phénomènes de la digestion que des mouvements de l'âme humaine. Il est matérialiste en peinture et rend mieux les appétits que les sentiments. Il excelle, par exemple, à donner à ses figures un caractère de race. Son Espagnole, si maltraitée par M. About, cette bohémienne aux yeux brûlants, cuite au soleil de l'Andalousie, sèche, nerveuse, toute en muscles, révèle aussi clairement la race des gitanas dont il a fixé le type que les Demoiselles des bords de la Seine accusent, par leur embonpoint alourdi et leurs grands yeux de bêtes somnolentes , les lourdeurs de sang, l'esprit assoupi, les paresses sensuelles des aventurières de l'Ile de France.

Et la Pileuse, cette Pénélope rustique dont seule la statue classique de Cavelier, bien que tout autrement traitée, est le digne pendant,

connaît-on beaucoup de figures aussi largement et aussi finement rendues? C'est la vie prise sur le fait. Et ce portrait de Trapadoux, si vrai, si personnel, avec son coloris ambré que dore une lumière si discrète et si chaude. Et V Homme à la pipe qui restera le portrait de Courbet devant la postérité! Et le Jean Journet! Quel autre que le maître d'Grnans pouvait nous montrer avec plus de conviction ce juif errant du socialisme ! Et cette Famille Proudhon qu'on n'a pas voulu comprendre parce qu'elle contrariait des idées préconçues et qui cependant restitue, avec une sincérité absolue et si rare chez le maître, l'auteur de la Propriété, c'est le vol dans sa vie domestique !

On a tout dit sur ses grands tableaux retraçant les scènes de la vie humaine : V Enterrement

dOrnans, les Casseurs de pierres, le Retour de la foire, les Lutteurs, les Cribleuses de blé, la Biche forcée à la neige, le Mendiant, etc.. Partout éclate la même vigueur d'athlète prêt à se

mesurer avec toutes les difficultés, et aussi, avouons-le, cette présomption qui est souvent la vertu des forts parce qu'elle leur inspire confiance, mais qui, souvent aussi, rend la force si haïssable.

Un dernier mot sur les marines de Courbet. Nous avons dit qu'il voyait la mer pour la première fois quand il peignit à Trouville ces trente ou quarante toiles où la mer est saisie sous ses différents aspects. Jamais élément plus changeant n'avait eu un semblable interprète. La mer avait enfin trouvé son dompteur et son maître. Un effet n'apparaissait pas qu'il ne fût pour ainsi dire pris au vol et fixé sur la toile avec cette sûreté de touche qui n'appartenait qu'à lui. En vain la mer cherchait-elle à se dérober, il était aussi prompt qu'elle, et son œil comme sa main ne lui laissaient pas le temps d'échapper. Il s'ensuit que ces ébauches hâtives sont des tableaux incomparables. Seul, parmi les prétendus peintres de marine qui démêlent à domicile la crinière

de leurs vagues, Courbet nous donne la sensation de la mer avec son incessante mobilité, sa fluidité lumineuse, et, de toutes ses toiles, ce sont peutêtre celles où il a imprimé la plus fière empreinte de son tempérament primesautier.

Laissons passer le temps, le temps qui remet tout à sa place en séparant l'œuvre de l'homme, en isolant l'artiste des passions humaines qui ont troublé sa vie. Courbet prendra un rang parmi les peintres illustres de notre École française. Un jury de peinture, égaré par l'esprit de parti, a pu refuser l'entrée de l'Exposition à ses tableaux. La France, plus magnanime et plus équitable, les mettra au Luxembourg et plus tard au Louvre. Nous n'avons pas trop de célébrités artistiques pour les mesurer à la mesure étroite de nos opinions politiques et, même aux yeux des guelfes, Dante, le vieux gibelin, restait l'auteur de la Divine Comédie.

La politique n'a rien de commun avec l'art. Eût-il déboulonné la colonne, ce qu'il nie, l'ami

de Prondhon n'en a pas moins peint, c'est sa gloire et la nôtre, la Remise des Chevreuils , le Rut de Cerfs, la Biche forcée à la neige, le Piqueur, auprès desquels pâliraient étrangement les Desportes et les Oudry, les Casseurs de pierres, la Fileuse, les Demoiselles de pillage, la Femme au perroquet, qui seront l'honneur de nos musées.

La postérité n'en demande pas davantage au maître d'Ornans et laisse aux conseils de guerre le soin de juger le membre de la Commune de Paris. A chacun son lot, mais, tôt ou tard, le génie s'impose, et n'en déplaise aux maîtres qui professent à l'École des Beaux -Arts, Courbet avait du génie.

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