MONS
(Belgique)
Imprimerie Générale
Rue Chisaire
DU ROLE QUE L'INTELLIGENCE A JOUÉ DANS SA VIE ET DANS SON ŒUVRE (i)
On fait encore de Flaubert tantôt un romantique et un naturaliste qui se seraient succédé régulièrement trois ou quatre fois, tantôt un naturaliste qui aurait succédé une fois pour toutes à un romantique (2). Ces façons de voir sont trop extérieures et elles ont l'inconvénient de morceler la vie et l'œuvre de l'écrivain. En réalité l'œuvre de Flaubert présente le spectacle d'une imagination puissante et d'une sensibilité très vive que l'intelligence et la réflexion n'ont cessé de combattre jusqu'à ce que celles-ci aient complètement maîtrisé celles-là. « Flaubert, écrivait Zola, un poète qui a le sang-froid de voir juste ,» (3). Rien n'est plus vrai.. Malgré un temparément très peu scientifique, Flaubert a voulu porter et il a réussi partiellement à porter en littérature la mentalité et les méthodes des savants. On comprend ainsi les qualités et les défauts de son œuvre. Les différentes parties en sont toutes précises, polies et magnifiques, mais de plus en plus froides et,
(1) Les pages qui suivent ont fait le fond et l'unité des cinq conférences que l'auteur a données à l'Université Nouvelle de Bruxelles en février et mars 1910. Il s'y ajoutait naturellement d'autres considérations ou détails qui eussent été ici superflus ou insuffisamment neufs. ^
(2) La première thèse est celle de M. Faguet : « Flaubert ». Encore est-il que l'éminent critique y apporte une restriction notable en étudiant dans un des derniers chapitres ce qui reste du romantique dans le naturaliste. La seconde thèse est plutôt celle de M. Descharmes : « Flaubert, sa vie, son caractère et ses idées avant 1857 ». — Nous nous rapprochons certainement plus de M. G. Lanson qui écrit avec beaucoup de pénétration : « En réalité, il n'y a pas de contradiction entre les deux parties de l'œuvre de Flaubert. Il a tout simplement « appliqué à l'antiquité les procédés du roman moderne » et « La Tentation » ou « Salammbô » ne sont pas construits autrement que « Madame Bovary » ou « Le Cœur simple. » (« Histoire de la Littérature française », p. 1058 ; Paris, 1908.)
<3) « Les Romanciers naturalistes », p. 137.
disons le mot, ennuyeuses à mesure surtout qu'on avance vers la fin, c'est-à-dire à mesure que l'intelligence et la réflexion y jouent un rôle plus grand et quasi exclusif. Il faut excepter La Tentation de Saint-Antoine et deux des Trois Contes ; nous verrons pourquoi. Le point de vue auquel nous nous plaçons a aussi l'avantage de confirmer ou de rectifier bon nombre d'opinions particulières sur les ouvrages de Flaubert et les parties de ces ouvrages. Il permet de voir clairement une foule de qualités ou de défauts particuliers qu'on sent en lisant l'écrivain, mais que la puissance et la beauté générales de l'œuvre ou des opinions régnantes empêchent de confesser avec franchise. L'on pense communément, par exemple, que Charles et Emma sont les personnages les mieux réussis de Madafne Bovary ^ que les épisodes de ce livre en sont le complément et la richesse nécessaires, que Salammbô est, à rencontre de Madame Bovary, une œuvre romantique, que U Education sentimentale, fruit d'un labeur et d'un métier prodigieux, ne mérite pas l'oubli où elle est tombée, etc., etc. (i). Charles et Emma Bovary étaient peut-être des personnages très difficiles à réussir^ mais ils sont, le premier surtout, trop insignifiants pour assurer tout le temps l'intérêt du livre. Aussi les épisodes qu'on vante ont-ils été appelés, en quelque sorte, par l'insignifiance du sujet et des personnages principaux. Ils sont beaux, mais tous sont trop longs et beaucoup n'étaient pas nécessaires. UEdiccalio?i sentime?ttale, malgré le labeur dont elle témoigne^ reste confuse et ennuyeuse. Elle rejoindra de plus en plus ces œuvres compactes et quelquefois pleines de mérites que l'histoire littéraire cite mais qu'on ne lit plus guère.
La science, en effet, et le métier ne sont point le tout de l'art ; ils n'en constituent même pas la partie la plus importante. La vie, le mouvement lui sont plus nécessaires. Or la réflexion est négatrice de la vie et du mouvement. Aussi l'artiste ne doit-il utiliser celle-là qu'avec précaution. Flaubert en a abusé. Son œuvre y a perdu, souvent en beauté, toujours en intérêt.
Notons déjà que Flaubert tenait de ses ancêtres champenois et normands un tempérament plus solide et plus réfléchi que léger.
(1) Voir Flaubert : « Correspondance » ; E. Zola : « Les Romanciers naturalistes » ; G. de Maupassant : Notice mise en tête de G. Flaubert ; « Lettres à G. Sand » (Charpentier) ; E. Faguet et R. Descharmes, ouvrages cités, etc.
« Issu d'un Champenois et d'une Normande, écrit M™« Commanville, Gustave Flaubert offre les signes caractéristiques de ces deux races, dans son tempérament à la fois très expansif et enveloppé de la mélancolie vague des peuples du Nord...»(i) Flaubert dira aussi de lui-même : « Tu veux faire de moi un païen, ô ma muse... Mais j'ai beau m'y exciter par l'imagination et par le parti-pris, j'ai au fond de l'âme le brouillard du Nord que j'ai respiré à ma naissance ; je porte en moi la mélancolie des races barbares, avec leurs instincts de migrations et leurs dégoûts innés de la vie qui leur faisait quitter leur pays comme pour se quitter eux-mêmes » (2). De ce mélange inné de sensibilité et de réflexion, la première enfance témoigne également.
L'enfant adore les histoires. Il y rêve de longues heures, un doigt dans la bouche, « l'air presque bête » (3). Celles qu'il lit l'absorbent au point qu'il se laisse choir (4). Surtout il en projette et il en compose avec une ardeur et un enthousiasme qui sont tout à fait remarquables chez un enfant : « Mon cher ami,... je ferai des romans que j'ai dans la tête qui sont la belle Andalouse, le bal masqué, Cardenio, Dorothée, la Mauresque, le curieux impertinent, le mari prudent (5). Je te prie de me répondre et de me dire si tu veut nous associer pour écrire des histoires, je t'en prie dismoi-le, parce que ci tu veux bien nous associer je t'enverrai des cahiers que j'ai commencé à écrire et je te prirait de me les renvoyer si tu veux écrire quelque chose dedans... » (6) Voilà pour l'imagination. — Voici pour la réflexion. Ces compositions précoces ne sont pas des fantaisies pures, mais des romans, des pièces de théâtres dépeignant une réalité extérieure ou intérieure (7). De plus les lettres de cette époque, même les toutes premières, attestent une observation et une réflexion très attentives et déjà très pénétrantes : « ...Un amour... fraternel nous unit. Oui moi qui a du sentiment oui je ferais mille lieues pour aller rejoindre le meilleur de mes amis, car rien est si doux que l'amitié oh douce amitié combien a-t-on vu de fait par ce sentiment, sans la liaison comment viverons-nous ? On voit ce sentiment jusque dans les animaux les plus petits, sans l'amitié comment les faibles viveraient-ils com-
(1) « Souvenirs intimes » dans G. Flaubert : « Correspondance », I, ix.
(2) « Correspondance », I, 115.
(3) Madame Commanville : « Souvenirs intimes », II.
(4) Concourt : « Journal », II, 80.
(5) « Correspondance », I, 2.
(6) Ibid., I, 3. Nous avons respecté l'orthographe. Flaubert a alors 10 ans.
(7) En voir la liste très soigneusement dressée dans R. Descharmes : « Flaubert », pp. IV et suiv.
ment la femme et les enfants subsisteraient-ils ? » (i). — Enfin les propos, les occupations et les amis du D^ Flaubert, père de Gustave, ont certainement accentué chez l'enfant ce penchant à la réflexion. Ici encore M™^ Comman ville et Flaubert écriront respectivement : « De son père , il avait reçu sa tendance à l'expérimentalisme, cette observation minutieuse des choses qui le faisait passer des temps infinis à se rendre compte du plus petit détail et ce goût de toute connaissance qui le rendait un érudit aussi bien qu'un artiste (2). — Ce sont de bonnes impressions à avoir jeune, elles vieillissent ; ...l'amphithéâtre de l'Hôtel-Dieu donnait sur notre jardin ; que de fois avec ma sœur n'avons-nous pas grimpé au treillage et, suspendus entre la vigne, regardé curieusement les cadavres étalés : le soleil donnait dessus ; les mêmes mouches qui voltigeaient sur nous et sur les fleurs allaient s'abattre là !... » (3) Il est clair d'autre part qu'un enfant, chez qui le penchant à la réflexion eut été moins développé, eut pu vivre gai et insoucient au milieu d'un amphithéâtre et d'un hôpital.
Au collège — 1832 à 1839 — la réflexion continue d'empiéter sur l'imagination. — Sans doute celle-ci agit encore. L'écolier a, de son « moi », un sentiment excessif : « Je me vois encore assis sur les bancs de la classe, absorbé dans mes rêves d'avenir, pensant à ce que l'imagination d'un enfant peut rêver de plus sublime, tandis que le pédagogue se moquait de mes vers latins, que mes camarades me regardaient en ricanant. Les imbéciles ! eux, rire de moi I eux, si faibles, si communs, au cerveau si étroit » (4). Les goûts littéraires de l'écolier sont très vifs et vont d'abord aux écrivains les plus lyriques et les plus fantaisistes, Rabelais, Montaigne, Chateaubriand, BjTon, V. Hugo, Alf. de Musset. « Je me rappelle avec quelle volupté je dévorais alors les pages de Byron et de Werther ; avec quels transports je lus Harnlet, Ro?néo, et les ouvrages les plus brûlants de notre époque, toutes ces œuvres enfin qui fondent l'âme en délices, ou la brûlent d'enthousiasme » (5). Les lettres d'alors à Ernest Chevalier sont une véritable chronique littéraire. Enfin les mathématiques, trop vides pour une imagination concrète, n'intéressent pas l'élève (6). — Par contre la réalité historique le passionne et il l'écrira un jour presque magnifiquement : « Je percevais l'antique époque des siècles qui ne
(1) « Correspondance », I, 6.
(2) « Souvenirs intimes », X.
(3) Ibid., II, 268.
(4) « Mémoires d'un fou », cité par R. Descharmes : « Flaubert », p, 28.
(5) Ibid., p. 38.
(6) « Correspondance », I, 11 et 28.
sont plus et des races couchées sous l'herbe ; je voyais la bande de pèlerins et de guerriers marcher vers le calvaire, s'arrêter dans le désert, mourant de faim, implorant Dieu qu'ils allaient chercher, et, lassée de ses blasphèmes, marcher toujours vers cet horizon sans bornes, puis, lasse, haletante, arriver enfin au but de son voyage, désespérée et vieille, pour embrasser quelques pierres arides, hommage du monde entier » (i). — L'aventure que le collégien éprouvera alors à Trouville est aussi très significative. Il s'éprend passionnément d'une femme mariée. Dix autres « rhétoriciens » eussent fini par avouer leur amour. Le jeune Gustave déjà trop réfléchi refoule le sien, se tait, se contente de quelques propos ou de quelques promenades en présence du mari et part sans avoir fait connaître sa flamme (2). On doit songer ici à U Education sefitimentale dont cette histoire de Trouville forme la première intrigue et aux perpétuelles hésitations du personnage principal , Frédéric Moreau. — La réflexion enfin continue d'expliquer le pessimisme général des lettres de cette époque. « Les représentants du peuple ne sont autres qu'un tas immonde de vendus. Leur but c'est l'intérêt, leur penchant la bassesse, leur honneur un orgueil stupide, leur âme un tas de boue. J'en suis venu à regarder le monde comme un spectacle et à en rire. Tache d'arriver à la croyance du plan de l'univers, de la moralité, des devoirs de l'homme, de la vie future et du chou colossal, tâche de croire à l'intégrité des ministres..., au bonheur de la vie..., alors tu pourras te dire croyant et aux trois quarts imbécile » (3). — Une étude des premières œuvres — Cha?ît de la Mort, Smahr, Métnoires d'un fou — confirmerait ce que nous avançons. On y trouverait, malgré le ton romantique, autant de raison que d'imagination. Mais nous reviendrons là-dessus un peu plus loin.
Le premier séjour à Paris — 1841 à 1843 — n'offre quasi plus que regrets et pessimisme. — Un premier voyage dans le Midi provoque il est vrai des regrets comme celui-là : « Je suis embêté d'être retourné dans un f... pays où l'on ne voit pas plus de soleil dans l'air que de diamants au derrière des pourceaux. Breu pour la Normandie et pour la belle France I... J'étais né pour être empereur de Cochinchine, pour fumer dans des pipes de trente-six toises, pour avoir six mille femmes, des cimeterres pour faire sauter la tête des gens dont la figure me déplaît^ des cavales numides, des bassins de marbre » (4). — Plus tard, quand l'étudiant s'ennuiera
(1) « Mémoires d'un fou » dans R. Descharmes : « Flaubert », p. 32.
(2) « Mémoires d'un fou » tout entier et aussi « Correspondance », I, 114.
(3) « Correspondance », I, 12, 16 et 18.
(4) « Lettre » citée par R. Descharmes : « Flaubert », p. 40.
sur les bancs de l'Ecole de droit, ses regrets prendront encore la même forme et le même chemin. « Oh ! si j'avais une tente faite de joncs et de bambous au bord du Gange, comme j'écouterais toute la nuit le bruit du courant dans les roseaux, le roucoulement des oiseaux qui perchent sur des arbres jaunes... Est-ce que jamais je ne marcherai... sur le sable de Syrie, quand l'horizon rouge éblouit, quand la terre s'enlève en spirales ardentes et que les aigles planent dans le ciel en feu ?» (i) — La cause première de ces regrets n'est pourtant que le retour de l'esprit sur les choses. Si le jeune homme regrette ainsi Croisset, la bonne table de famille, la compagnie de son père et de sa sœur, comme il regrette le midi, c'est parce qu'il ne les possède plus et qu'il n'y est plus actuellement (2). — Novembre et la première Ediication sentimentale confirment cette manière de voir. Novembre est un monologue désolé de l'auteur sur sa propre existence et la première Education se7îtimentale , met en scène deux jeunes gens conduisant leur vie l'un d'une façon sentimentale, l'autre d'une façon réfléchie. Tous deux finissent par être également malheureux. Cette dernière œuvre est donc éminemment sceptique et réfléchie (3).
La période comprise entre les années 1843 et 1880 nous conduit jusqu'à la mort de Flaubert.
De 1843 à 1846, Flaubert habite surtout Croisset. — Un voyage en Italie, un en Bretagne, un troisième en Orient l'arrachent d'abord à la solitude. Mais durant le premier et le second voyage, que de regrets et de réflexions pessimistes de toutes sortes ! (4) D'Italie, Flaubert rapportera aussi l'idée de La Te?itatio?i de Saint-Antoine. Cette idée était lyrique s'il en fut. Mais l'on sait que la première Tentation de Saint- Antoine aboutira à la défaite du lyrisme chez Flaubert et le poussera vers un sujet positif comme Madame Bovary (5). — Quant au voyage en Orient, le soleil, l'espace, « les balles » et les costumes étranges éveillent d'abord l'enthousiasme du touriste. Puis les regrets que nous avons déjà notés deux fois reparaissent. Les bords du Nil étaient trop jaunes et trop desséchés pour celui qui venait de quitter les rives verdoyantes de la Seine (6). — Un moraliste se révèle également à côté de l'artiste épris de beaux paysages et de costumes rares. « Mon genre d'observation est surtout moral. Je n'aurais jamais soupçonné ce côté au voyage. Le
(1) « Correspondance », I, 48.
(2) Ibid., I, 38 et suiv.
(3) M. du Camp : « Souvenirs littéraires », I, 219 (édit. in-12.)
(4) Voir la « Correspondance », I, et « Par les Champs et par les Grèves. »
(5) Voir M. du Camp : « Souvenirs littéraires », I, xii, et la « Correspondance. »
(6) « Correspondance », I, 214 et surtout II au début.
côté psychologique^ humain, comique y est abondant. On rencontre des balles splendides, des existences gorge-pigeon très chatoyantes à l'œil... Et au fond toujours cette vieille canaillerie immuable et inébranlable. C'est là la base » (i). — La beauté classique lui apparaît pour la première fois et ses charmes réfléchis le conquièrent définitivement. On croirait entendre Renan : « Parmi les morceaux de sculpture, écrit-il, que l'on a trouvés dans l'Acropole, j'ai surtout remarqué... un tronçon de torse. Il ne reste plus que les deux seins depuis la naissance du cou jusqu'au dessus du nombril. L'un des seins est voilé, l'autre est découvert... Il est rond-pomme, plein, abondant, détaché de l'autre et pesant dans la main. Il y a là des maternités fécondes et des douceurs d'amour à faire mourir... Comme on se serait roulé là-dessus en pleurant I... Comme on serait tombé devant à genoux en croisant les mains I... Un peu plus, j'aurais prié» (2). — L'horaire que l'écrivain s'était imposé à Croisset et qui est bien connu doit enfin retenir l'attention. C'était celui d'un bénédictin, d'un homme qui n'espérait ni ne désespérait plus, dont l'Art était devenu la seule consolation et qui savait que le travail seul fait avancer le travail (3).
A partir de 1856, Flaubert habitera plutôt Paris. — On notera encore les fantaisies de l'imagination etles exubérances de l'individu sous la forme des dîners Magny, de ceux des auteurs siffles, de coquetterie vis-à-vis de l'Académie française, d'un quasi refus de la Légion d'honneur, etc. (4). — Mais le trait dominant est de plus en plus un pessimisme voulu , profond , résultant de la réflexion. « Il faut, si l'on veut vivre, renoncer à avoir une idée nette de quoi que ce soit... La vie est une chose tellement hideuse que le seul moyen de la supporter, c'est de l'éviter » (5). — Nous n'insistons pas. Outre que le détail de ces choses est connu, nous allons les retrouver à propos des premières œuvres et des autres.
Les premières œuvres, c'est-à-dire les écrits antérieurs à Madame Bovary, sont nombreuses. On peut en retenir une dizaine qu'on groupera de la façon suivante. Deux articles : U^te leço7i d'histoire naturelle, geyire Commis; Rabelais. Trois mystères : Le Cha7it de la Mort ; Smahr ; La Tentation de Saint-Antoine
(1) Ibid., II, p. 9.
(2) Ibid., II, p. 45.
(3) Madame Commanville : « Souvenirs intimes », XXI et suiv.
(4) Voir surtout E. Zola : « Les Romanciers naturalistes », Gustave Flaubert.
(5) « Correspondance », III, 85.
(i'« rédaction). Trois romans : Mémoires d'un Fou ; Novembre ; L'Education seiitimentale (dont le titre seul est commun avec le roman qui paraîtra en 1862). Deux récits de voyage : Par les Champs et par les Grèves ; A bord de la Caiige.
Une leçon d'histoire iiaturelle : ge?ire Cojnmis (1837) ^st le premier écrit que l'auteur ait fait paraître (i). Il y ridiculise l'employé de bureau, le « gratte-papier », d'une façon toute jnvénile mais très nettement réaliste. Du reste, l'artifice même par lequel l'employé est comparé à une sorte de bipède impliquait déjà une observation assez positive des faits. — La conclusion surtout nous intéresse dans l'article intitulé Rabelais (1839). Les sciences y sont dénoncées comme impuissantes à satisfaire l'esprit et le cœur humains : « Tant que vous n'aurez pas comblé cet éternel gouffre béant que l'homme a en lui, je me moque de vos efforts, et je ris à mon aise de vos misérables sciences qui ne valent pas un brin d'herbe. Si le poète voulait cacher ses larmes et se mettre à rire, je vous assure que son livre serait le plus terrible et le plus sublime qu'on ait fait » (2). Et sans doute cette aspiration à la Pascal témoigne d'un idéalisme puissant. Mais le scepticisme, le positivisme de Flaubert viendront précisément, non d'un défaut d'idéalisme, mais d'une critique incessante de l'idéalisme par la raison.
Le chant de la Mort (1838) et Smahr (1839) sont plus romantiques et font songer à La Te7itation de Saiiit- Antoine. Encore est-il que leurs développements et le style présentent une retenue qui n'existe pas dans la première Tentation (1845). Voici un passage du Chant : « C'est moi qui emporte les croyances avec les gloires, les amours avec les crimes, tout, tout. Je déchire moimême mon linceul, et une faim atroce me torture sans cesse, comme si un serpent éternel me mordait les entrailles. Et si je jette les yeux derrière moi, je vois la fumée de l'incendie, la nuit du jour, l'agonie de la vie. Je vois les tombes qui sont sorties de mes mains et le champ du passé si plein de néant. Alors je m'asseois, je repose mes reins si fatigués, ma tète si lourde, mes pieds si las, et je regarde dans un horizon rouge, immense, sans bornes, qui s'enfonce toujours et s'élargit sans cesse. Je le dévorerai comme les autres » (3). — Nous avons dit que la première Tentation de
(1) R. Descharmes l'a réédité dans « Flaubert », p. 551,
(2) « Par les Champs et par les Grèves (Rabelais), p. 314-315.
(3) Ibid., p. 267.
Sai7it'A7îtoine (1845) était plus lyrique encore que les deux œuvres précédentes. On se fait une bonne idée de ce lyrisme si l'on songe d'abord à l'étendue de l'œuvre. Le manuscrit ne comprend pas moins de 500 pages. On peut aussi comparer un passage de ce manuscrit avec les passages analogues de la deuxième et de la troisième Tentation. Le travail de resserrement que l'auteur a fait subir à sa pensée est surprenant. Voici les trois endroits où la Volupté et la Mort discutent ensemble, v^ rédaction. La Luxure. « Dis-moi ! frémissante et déshabillée, as-tu tenu quelquefois sur tes genoux la catin rieuse qui se regardait dans tes prunelles ? Avait-elle sur la peau de bonnes odeurs de violettes flétries... (i) ? La Mort. On passe des bâtons sous la bière et l'on s'en va. On la voit, quand on la suit, qui se balance de droite et de gauche et semble, à chaque pas, plonger comme une chaloupe. Le mort, là-dedans, se fait chavirer paresseusement... (2) — 2"^« rédaction, La Luxure. C'est ma grande voix qui fait le murmure des capitales et le battement de mon cœur n'est que la palpitation du genre humain. La Mort. La série continue des choses forme le tourbillon du néant, et tout le tapage du monde n'est que le claquement de ma mâchoire (3). — 5'"^ rédaction. La Mort (ouvrant les bras) : Viens, je suis la consolation, le repos, l'oubli, l'éternelle sérénité ! La Luxure (en offrant ses seins) : Je suis l'endormeuse, la joie, la vie, le bonheur inépuisable I (4) Ce travail de resserrement est ce qui justifie ici notre thèse. La première façon de l'écrivain est lyriquement échevelée. Mais celui-ci quoique jeune encore ne se laisse pas aller. — On dira que les critiques de L. Bouilhet et de M. du Camp furent pour beaucoup dans cette retenue. Ces critiques n'eussent pas réussi avec un auteur moins préparé à les comprendre. M. du Camp n'a pas déterminé chez Flaubert le changement soudain et complet dont il se flatte (5). En orientant son ami sur Madame Bovary il l'engageait dans une voie où Flaubert marchait déjà mais où il devait se fatiguer au détriment de son œuvre. Le fond chez l'auteur de Madame Bovary était lyrique. Ce lyrisme se serait atténué peu à peu. Il n'était pas nécessaire que l'auteur le comprimât en quelque sorte volontairement ni surtout qu'on le lui représentât comme mauvais. On y eut gagné quelques Tentations comme la troisième et UEducatioîi sentimentale de 1862 n'eut peut-être pas été écrite.
(1) Ibid., p. 295.
(2) La tirade dure une page. — VoirR. Descharmes : « Flaubert », p. 454.
(3) G. Flaubert : « La première (c'est la seconde) Tentation de Saint-Antoine. »
(4) Ibid., p. 272.
(5) M. du Camp : « Souvenirs littéraires », I, vu.
Le tondes Mémoires d^un/ou (1838) et de Novembre est franchement personnel et romantique. Voici un passage des Mémoires qu'on croirait de Lamartine : « Tout se taisait, Maria se mit à parler. Je ne sais ce qu'elle dit... Elle était près de moi, je sentais le contour de son épaule et le contact de sa robe ; elle levait son regard vers le ciel, pur, étoile, resplendissant de diamants et se mirant dans les vagues bleues... J'étais navré d'amour, j'écoutais les deux rames se lever en cadence, les flots battre les flancs de la barque» (i). Il est toutefois remarquable que les Mémoires et Novembre n'ont pas été publiés par l'auteur lui-même et que la Corresp07idance critique quelque part assez vivement la dernière de ces deux œuvres (2). Cette critique du reste que l'écrivain exerçait sur lui-même prouve encore la part que la réflexion prenait dans son travail. — Enfin les Mémoires et Novembre sont pessimistes comme les œuvres qui les ont précédés et qui les suivront. Nous n'avons pas à déterminer si le pessimisme est classique ou romantique. Nous ne devons même pas nous inquiéter si, le romantisme étant quelque chose de très complexe, Flaubert n'est pas romantique par quelque endroit. Ce qu'il importe de remarquer c'est que le pessimisme indique toujours un travail avancé de la réflexion, non pas nécessairement seule, mais ordinairement sur les données d'une sensibilité très vive. — La première Education sentimentale oppose, comme nous l'avons dit, les deux façons de conduire sa vie, la façon sentimentale et la réfléchie. La conclusion dégagée par les aventures du livre est que les deux façons sont également insuffisantes. Nous nous retrouvons donc toujours devant la même réflexion et le même pessimisme.
Par les Champs et par les Grèves (1847), l'un des récits de voyage, donne lieu aux mêmes observations et nous l'avons dit. Il faut noter, en outre, après M. Descharmes lui-même (3), que les développements sont pour une égale part lyriques et classiques. Il n'y a donc guère lieu de distinguer chez Flaubert, comme on l'a fait, une période romantique qui serait antérieure 2. Madame Bovary (4). En réalité, le naturalisme de cette dernière œuvre et la discipline qu'il suppose se retrouvent à des degrés divers dans les œuvres qui l'ont précédée, mais ils y sont moins visibles. L'écrivain n'y est pas encore en possession de toute sa manière.
(1) « Mémoires d'un fou », XIII, dans R. Descharmes : « Flaubert », p. 74.