‹ Gustave Morin et son œuvreChapitre 1 sur 21 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

ous publiei, nous dira-t-on en achetant ce livre, si on Vachète, le catalogue de Vœuvre d*un artiste vivant! A quoi bon?

Pourquoi ne pas attendre quil ait terminé sa carrière? A cette question, il y a plusieurs réponses, La première, cest quen agissant ainsiy nous usons de notre droit et satisfaisons à notre bon plaisir. La deuxième, cest que nous n'avons pas Vhonneur de Vinitiative et qu'il y a des précédents heureux. En effet, depuis quelque temps ont paru les catalogues des œuvres

de MM. Charles Jacque et Paul Huet, et dernièrement encore, M. L. Gonse publia dans la Gazette des Beaux-Arts un catalogue très-intéressant de r œuvre de M. Jules Jacquemart, un aquafortiste des plus éminents et, grâce à Dieu, des plus vivants. Ces ouvrages, d'ailleurs, hâtons-nous de le dire, sont très-recherchés, ce qui prouve qu'ils sont loin d'être inutiles. Faits et publiés du vivant de l'artiste, ils ont V incontestable mérite d'être complets, au moins jusqu' au jour de leur apparition, et de contenir certaines particularités intéressantes qui échapperaient probablement à tout rédacteur, dont le travail serait postérieur à la mort du maître. Ajoutons enfin pour dernière excuse que ces catalogues ont leur raison d'être^ puisque, s'il y a des amateurs d'estampes anciennes, il existe aussi des collectionneurs très-sérieux des productions de nos artistes modernes, auxquels un guide consciencieusement fait pourra être fort utile.

Si maintenant il m' est permis de dire un mot de l'artiste auquel ce petit livre est consacré, f exprimerai toute ma pensée en reconnaissant en lui une

nature d* élite, Che\ V homme comme chei V artiste, il y a dignité et vaillance. Fils de ses œuvres, il est parvenu, à force de travail, à se créer une situation aussi distinguée que méritée, non-seulement parmi ses compatriotes, mais encore parmi le monde artistique de la capitale. C'est à lui que notre ville est redevable de V extension que prennent chaque jour et /’ Académie de Peinture et le Musée. Sous sa direction, le premier de ces établissements est devenu une école modèle, et le second a pris un développement tel, qu aujourd'hui la nécessité d'un nouveau local s' est imposée à nos édiles. Grâce à sa bonne administration et à son initiative intelligente, nous avons dans notre galerie municipale une école moderne dignement représentée (ce qui nous avait fait défaut jusqu'ici) et des éléments très-sérieux pour constituer une collection intéressante de tableaux signés de peintres rouennais ou normands.

Comme peintre, M. G. Morin n'est pas moins remarquable', il est un de nos artistes les plus originaux et les plus fins, Habile dessinateur, coloriste harmonieux, il sait imprimer à ses ouvrages

un cachet personnel. V amateur ne cherche jamais la signature sur les toiles qu'expose notre compatriote. Comme on reconnaît à première vue les toiles de Decamps ow rfe Ph. Rousseau^

on distingue aussi celles du Conservateur de notre Musée. Du reste, pas une défaillance dans sa vie artistique, et nous sommes heureux de constater que toujours le talent du peintre a été en grandis^ sant, ce qui est le propre des fortes natures. Aussi ne fit~on qu'œuvre de justice lorsqu'on lui con^ féra le grade de Chevalier de la Légion d'Hon--

neur.

Quelques lignes maintenant sur l'œuvre que nous allons décrire et que nous avons divisée en trois parties. La première comprend les quatre Eaux-fortes que M. G. Morin grava sous l'in-^ fluence de I école romantique de 1 83 o. Ces pièces ne sont pas irréprochables et se sentent un peu de la jeunesse de Fauteur, mais on y trouve déjà une préoccupation sérieuse de la composition et de r effet. M. G. Morin avait essayé auparavant de graver au burin, en copiant des estampes anciennes, mais, pour une cause ou pour une autre, ces ten-

tatives n'eurent pas de suite, et nous n'avons pu, même avec le concours de l'artiste, en trouver trace. Nous devons donCy à notre grand regret, nous borner à constater V existence de ces essais, sans pouvoir les analyser.

Voici, toutefois, la liste sommaire de ces études premières : ^

Deux têtes d’enfants, diaprés Greuze.

Portrait de Turenne^ diaprés Nanteuil.

La Bonne Mère de Normandie^ diaprés Wille.

Hercule et Omphale^ diaprés Carrache.

H. o'^.2 24, L. o“. ig3.

Pan instruisant F Amour, d'après Carrache.

H. o'^.ij2. L. o'^.i53.

Ces quelques gravures ont été faites comme études en 1822 ou 1828, alors que l'artiste avait dou\e ou treize ans. Les quatre premières pièces furent vendues à un ancien imprimeur, nommé Bloquel, et domicilié rue Saint-Lô. Que sont’elles devenues, comme les deux autres? Nous nen savons rien, ainsi que nous venons de le dire.

mais il est à espérer quun jour un chercheur heureux finira par en retrouver quelques épreuves. Vart et la réputation de l'artiste n'auront probablement rien à y gagner, mais il ne serait pas sans intérêt de voir quelles étaient les aptitudes précoces du futur peintre.

Dans la deuxième partie se trouvent décrites les Lithographies que V artiste produisit sans jamais en tirer profit. Le plus grand nombre servit à illustrer des articles parus dans la Revue de Rouen ; quelques-unes furent desssinées pour des petits journaux du temps : ainsi le Frondeur publia les portraits en pied des acteurs Alexandre et Tiliy fce sont les deux meilleures planches de ce jour^ nal), et /"Indiscret eut pour sa part la Confidence et le Costume populaire. Un des rédacteurs de ce journal trouva mauvais que le peintre, dans cette dernière pièce, reproduisît une femme du peuple dans son costume pittoresque, Peut-être aurait-il désiré que la vieille fut affublée d'un costume de velours et de soie sortant de che\ la bonne faiseuse, ce qui n'aurait pas peu étonné le modèle lui-même! T oujours est-il qu'il inséra dans le numéro suivant

quelques lignes par lesquelles il critiquait V habitude qu'avaient les artistes de représenter le peuple avec ses haillons, sans comprendre que ces études étaient faites d'après nature, et que la sincérité, dans ce cas, était un mérite. L'artiste, qui donnait son talent, avait droit à un remerciement tout autre ; aussi, en présence du procédé, cessa-t-il de prêter à /Indiscret un concours qui ne pouvait être que profitable à ce journal dont les jours étaient comptés.

Enfin la dernière partie contient les dessins que M. G. Morin envoya à la Fantaisie Parisienne^ journal que dirigeait M. Parmentier^, son gendre, et dans lequel on trouve aussi des croquis très remarquables de M*”® Parmentier-Morin. Malheureusement la mort est venue, avant Vheure, rompre cette collaboration du père eide la fille, collaboration qui avait déjà attiré l'attention des connaisseurs et des artistes de Paris. Qu il nous soit permis, puisque le nom de M""® Parmentier se présente ici sous notre plume, d'exprimer tous les regrets que la perte prématurée de cette femme jeune et distinguée, de cette artiste déjà si émi-

nente^ a causés à ceux qui s'intéressent à la splendeur de 7iotre Ecole française. En elle^ Vart de la miniature perdit en effet un de ses plus brillants adeptes, peut-être un maître. Que de nobles destinées ainsi brisées avant d'avoir pu remplir leur mission !

Les compositions que M.. G. Morin publia dans la Fantaisie Parisienne furent reproduites par le procédé Lefman. L'artiste dessinait sur un papier préparé quil expédiait ensuite à Paris ^ là, par un procédé qu'il est facile de deviner mais que nous ne sommes pas autorisé à dévoiler, le dessin était reporté sur une planche de métal qui pouvait fournir un fort tirage. Dans V espèce, l'opération ne donna pas de mauvais résultats.^ quoique nous soyons convaincu que le report ne dut qu alourdir le dessin original et lui retirer sa finesse primitive.

Dans le présent Catalogue, nous avons adopté, comme système de classement, V ordre alphabétique pour les Eaux-fortes et les Lithographies ; quant aux planches de la Fantaisie Parisienne, nous les avons laissées dans leur ordre de publica-

tion ; comme elles forment une série complète^ il nous a paru plus rationnel de suivre V ordre chronologique et de mettre la plus ancienne la première, pour ainsi continuer jusqu'à la dernière parue.

Relativement aux différents états des pièces, nous dirons qu'en général les Eaux-fortes étaient tirées sur chine avant la lettre, puis avec la lettre et enfin sur blanc. — Le tirage des Lithographies (sauf pour les journaux) était toujours fait d'abord sur chine monté sur papier grand format, puis sur papier blanc grand format et enfin sur papier format de la Revue de Rouen. — En ce qui concerne les compositions reproduites par le procédé Lefman, quelques épreuves ont dû être tirées sur papier à part avant qu'on ne procédât au tirage du journal. Ces épreuves, qu'on appelle Fumés et qui n'ont point de texte au verso, sont très-rares.

Comme il est toujours intéressant pour l'amateur de connaître les traits du Maître dont il collectionne l'œuvre, nous donnons, en tête de

ce volume, un portrait de M. G. Morin^ gravé parM. A. Gilbert (un artiste dont nous n'avons plus à faire V éloge). On le voit, nous ne pou-vons faire mieux.

Voici notre catalogue. L'avenir seul nous dira si nous avons atteint le double but que nous nous proposons dans nos travaux : stimuler V ardeur de nos collectionneurs et donner ainsi aux productions de nos artistes rouennais la valeur qu'elles ont en réalité. Que les hommes dégoût s'éveillent ou se réveillent et la vieille sapience normande aura vite raison du stupide proverbe : « Nul n est prophète en son pays! »

Jules Hédou.

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