LE
Le s ’endormit avec peine la nuit suivante. Dans son sommeil troublé et imparfait, il eu eut un rêve. Ce
+ rêve, il le raconta luimelie ensuite à ses amis. Ce “
rêve était si prophétique et si près de la vérité, qu'on #
“peut douter en le lisant si ce n’él était pas autant le ‘4
pressentiment réfléchi d'un sage éveillé que le songe . à Bi
févrepx d’un artisan endormi. e
% L 4 dr 5 Voici Le Le récit ou la légende de ce rêve, telle qu elle | S ÿ ée dans da bibliothèque du conseiller "à
L'enthousiasme de son succès s'empara de lui; 4
ga Le. FA Lie du. cite d’Arbogaster, un.
Eee sys , d. De
homme au front pâle, à la barbe longue, au regard fixe, se tenait devant une table, la tête dans sa main; cet homme s'appelait Jean Gutenberg. Parfois il levait la tête, et ses yeux brillaient comme illuminés d’une clarté intérieure. Dans ces instants, Jean passait ses doigts dans sa barbe, avec un mouvement rapide de joie. C’est que l’ermite de la cellule cherchait un problème dont il entrevoyait la solu- {ion. Soudain Gutenberg se lève, et un cri sort de sa poitrine : c'était comme le soulagement d’une pensée longtemps comprimée. Jean court vers un bahut, l’ouvre.et en tire un instrument tranchant; puis, en proie à des mouvements saccadés, il se met à découper un petit morceau de bois; dans tous ses mouvements il y avait de la joie et de l'anxiété, comme s’il craignait de voir s'échapper son idée, diamant qu’il avait trouvé et qu'il voulait fixer et tailler pour la postérité. Jean taillait rudement et avec une activité fébrile ; son ont se couvrait de gouttes de sueur, tandis que ses yeux suivaient avec ardeur le progrès de son travail. 1 travailla ainsi longtemps, mais ce temps lui parut
court. Enfin il trempe le boïs dans une liqueur
-noirâtre, le pose sur un parchemin, et, pesant de
ee
el un second cri, plein de l'extase du génie satisfait,
tout le poids de son corps sur sa main , il s’en sert comme d’une presse, il imprime la première lettre qu ‘il avait taillée en relief. Il contemplésonetre il
e, 2" or.
Ft
s’exhale de sa bouche. Il ferme les yeux avec un air de béatitude telle que les saints du paradis pouvaient en être jaloux, et tombe épuisé sur un
escabeau ; et quand le sommeil s’'empara de lui, il
. murmurait : « Je suis immortel! »
| « Alors il eut un songe qui troubla son âme.
et d’un timbre différent, qui me parlaient alternativement dans l’âme. L'une me dit: « Réjouis-toi,
« Jean; tu es immortel! Désormais toute lumière se 4 « répandra par toi dans le monde! Les peuples qui
- «vivent à des milliers de.lieues de toi, étrangers «aux pensées de notre pays, liront et compren- « dront toutes les pensées aujourd’hui muettes, ré- « pandues et multipliées coname la réverbération du L « feu par toi, par ton œuvre! :
« Réjouis-toi, Jean; tu es immortel : car tu es l'in-
« terprète qu n fianaibntaté nations pour converser «entre elles! Tu es immortel, car ta découverte va « donner la vie perpétuelle aux génies qui seraient « mort- -nés sans toi, et qui tous par reconnais- __« sance proclameront à leur tour l'immortalité de
«,gelui qui les immortalise ! » +8
« La voix se tut et me laissa dans le délire de la
Fe . d'entendis l’autre voix. Elle me dit. .
« s Qui, F5 tu es immortel! mais à quel prix ? «a pére die Le semblables est-elle donc loujours
Le.
+ Kg
kg” É. (1 *
« J'entendis deux voix, dit-il, deux voix inconnues
29 GUTENBERG. fr € 9
« assez pure et assez sainte pour mériter d'être li- « vrée aux oreilles et aux yeux du genre humain! ? « N°y en a-til pas beaucoup, et le plus grand nom- «bre peut-être, qui mériteraient mille fois plus
« d’être sites et étouffées que répétées et mul à
« tipliées dans le monde ? "+
PORRS L'homme est plus souvent pervers que sage et
À À bon ; il profanera le don que tu lui fais, il abu-
« sera du sens nouveau que tu lui crées! Plus d un
"à «siècle, au lieu de te bénir, te maudira! et
«Des hommes naîtront dont l'esprit sera puis-
pt « sant et séducteur, mais dont le cœur sera su-
« perbe et corrompu; sans toi, ils seraient restés
« dans l'ombre : enfermés dans un cercle étroit,
| » ils n'auraient porté malheur qu’à leurs proches
Ag, * « et à leurs jours ; par toi, ils porteront vertige,
« malheur et crime à tous les hommes et à tous les
« âges !
SE
. « Vois ces milliers d’âmes corrompues de nu ” « corruplion d’une seule! Vois ces jeunes hommes “ « pervertis par des livres dont les pages distillent * + « les poisons de l'esprit! | . 7e r.
«Vois ces jeunes filles devenues immodestes, … % « infidèles et dures aux pauvres, par ces livres où «on leur versera les poisons du cœur! 3 +. «Vois ces mères pleurant leurs fils! “ « Vois ces pères rougissant de leurs filles! … Ve « Jean, res qui coûte tant de larmes 4.
Mr ER .- ?
oi
, GUTENBERG. 23 .« d’angoisses n'est-elle pas trop chère? Envies-tu « Ja £ gloire à -ce prix? N’es-tu pas épouvanté, Jean, « de la responsabilité que cette gloire fera peser « sur ton âme? L
__ « Crois-moi, Jean, vis comme si {u nm avais rien
€ découvert! Regarde ton invention comme un rêve « Séduisant, mais funeste, dont. l'exécution ne se- « rait utile et sainte que si homme était bon! « Mais l'homme est méchant ! et prèter des armes « aux méchants, n’est-ce pas participer soi-même à « leurs crimes? »
« Je me réveillai dans l'horreur du .: J'hésitai un instant; mais je considérai que les dons de Dieu, bien qu ’ilsfussent quelquefois périlleux, , n'étaient jamais mauvais, et que donner un i strument de plus à la raison et à la noble liberté humaine, c'était donner un champ plus vaste à l'intelligence et à la vertu, toutes deux divines!
«Je poursuivis l'exécution de ma découverte ! »
Gutenberg embrassant tout de suite, d’un pre-
4 mi lier COUP d'œil, l'immense portée morale et indus-
na e de son invention, sentit que sa faible main,
sa courte | vie et sa modique fortune s’useraient en : D: | à une pareille œuvre. Il éprouyait à RL
#3 sREe traduit par M. Garand, à Strasbourg, d’ après l'original.
LA
à la fois
MN 24 GUTENBERG. « deux nécessités contradictoires : la nécessité de s'associer des auxiliaires dans ses dépenses et dans ses travaux mécaniques, et la nécessité de dérober à ses associés le secret et le véritable but de leurs travaux, de peur que son invention divulguée ou usurpée ne lui enleyvât la gloire et le mérite de l'invention. Il jeta les yeux sur les nobles et riches patriciens qu’il connaissait à Strasbourg et à
Mayence. Mais, vraisemblablement repoussé partout
à cause du préjugé qui s’attachait alors dans la noblesse au travail des mains, et qui nè permettait pas au noble de devenir artisan sans déroger, il fut obligé de déroger hardiment lui-même, de se faire artisan, de s'associer aux artisans, de se confondre avec le peuple pour élever ce peuple à tous les ni-
veaux de la moralité et de l'intelligence. RE
Sous prétexte de travailler en commun à des ouvrages de merveilleuse et neuve industrie , comme Ja bijouterie, l'horlogerie, la taille et l'enchâssement des pierres précieuses, il conclut un traité d’association avec deux habitants aisés de Strasbourg, André Dritzehen et Jean Riffe, bailli de Lichteneau, et plus tard avec Faust, orfévre et banquier à Mayence, dont le nom, confondu avec celui de
Faust, sorcier populaire et merveilleux de l'Allemagne, familier des mystères et confident des esprits, fit attribuer l'invention de l'imprimerie à la ma-.
gie; enfin, avec Heilman, dont le frère venait de
Va
Las | ri. GUTENBERG. 25 1 « fonder la première fabrique de papier, à Strasbourg. F 4 XIV.
* »Afin de tromper plus longtemps ses associés sur l'objet réel de l’entreprise, Gutenberg se livra en effet, avec eux, à plusieurs industries artistiques et . secondaires. Continuant en secret ses recherches
. mécaniques pour limprimerie, il travaillait en
même temps en public à ces autres métiers. Il enseignait à Dritzehen l’art de tailler les pierres précieuses ; il polissait lui-même le verre de Venise pour. en faire des glaces ; il les taillait en facettes; il les enchässait dans A cadres de cuivre, qu’il enrichissait de figurines de bois représentant des
__ personnages de la Fable, dé-la Bible ou de l'Évan-
gile. Ces miroirs, qui se vendaient à la foire d’Aix-
la- Chapelle, alimentaient, les fonds de l’association et | aidaient Gutenberg aux. dépenses secrètes destinées à accomplir et à perfectionner son invention.
Pour mieux la dérober efore à l’inquiète curiosité du public, qui commençait à murmurer des soupçons de sorcellerie contre lui, Gutenberg sortit de la ville; il établit ses ateliers dans les ruines
Lu, d'un vieux monastère abandonné, qu'on appelait
le couvent de Saint-Arbogaste. La solitude du lieu,
- qui n'était habité que par des indigents des fau-
bourgs, couvrit ses premicrs essais. - gg
re
Au fond des vastes cloîtres du monastère livré à ses associés pour leurs travaux moins cachés, Gu- . tenberg s'était réservé à lui seul une cellule, tou. jours fermée de serrures et de verroux, où nul ne pénétrait jamais. Il était censé y dessiner les plans, les arabesques, les figurines de sa bijouterie et de ses cadres de glace; mais il passait ses jours et ses nuits à se consumer d’insomnie et d’ardeur pour l'application de sa découverte. Il y taillait en bois ses lettres mobiles ; il méditait de les fondre en métal ; il y cherchait laborieusement le moyen de les enchâsser dans des formes, tantôt de bois, tantôt de fer, pour en faire des mots, des phrases , des j lignes, des pages espacées sur le papier. ll Œ inventait des enduits colorés, à la fois huileux et pour reproduire ces caractères ; des brosses! he, tampons pour répandre cette encre sur les lettres, des planches pour les contenir, des vis et des poi s pour les comprimer. Les mois et les années se consumaient avec sa fortune et avec les fonds des associés dans ces patiences, dans ces épreuves, dans ces succès et dans ces revers.
Enfin, ayant exécuté en miniature une pre qui lui parut réunir toutes les conditions de Timprimerie, telle qu'il la concevait alors, il cacha ce mo-. dèle sous son manteau, et, entrant dans la ville , il alla chez un habile tourneur en bois et en métal, nommé Conrad Saspach, qui demeurait au céfrefbur
à ft, Tr de.
d … “Mercier, pour le prier de l’exécuter en grand. Il recommanda le secret à l’ouvrier , lui disant seule- € que c’élait une machine à l’aide de laquelle il Se proposait d'accomplir des chefs-d'œuvre d'art et de mécanique dont on connaîtrait plus tard les prodiges. «, 9 É.
Le tourneur , prenant, tournant et retournant le modèle dans ses mains, avec ce sourire de dédain d un artisan consommé pour une Ppauchee lui dit A d’un air un peu railleur :
« Mais c'est tout simplement un pressoir que
| vous me demandez là, messire Jean! — Oui, ré- |
] pr essoir, en effet ; mais c’est un pressoir d’où illira bientôt à flots intarissables la plus abonante et la plus merveilleuse liqueur qui ait jamais coulé pour désaltérer les hommes ! FES lui, Dieu répandra son Verbe ; ilen | découlera une source de pure vérité : comme un nouve astre, il dissipera tes ténèbres de l'ignorance, et fera luire sur les hommes une lumière inconnue jusqu’à présent. » il se retira. Le tourneur , qui ne comprit rien à roles, exécuta la machine et la POSE au Lonastère d'Arbogaste.
fut la première presse.
En la remettant aux mains de Gutenberg, le "à “commença à se douter de quelque ee.
Je vois bien, messire Jean, dit-il à Guten-
LR -
pondit d’un ton grave et exalté Gutenberg : c’est
berg, que vous êtes réellement en commerce avec les esprits célestes ; aussi désormais je vous obéirai comme à un esprit! »