PARIS
E. DENTU, LIBRAlRE-fiDITEUR
PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE u'ORLÉAUS
18G9 Tous droits résertés.
Nous sommes, quoi qu'on dise ou écrive, à une époque d'art sérieux, et surtout à une époque d'instruction. Jamais le désir de savoir n'a été poussé plus loin. Il se manifeste partout, et la science, de son côté, prend toutes les formes pour le satisfaire.
Pour être plus accessible, elle se fait plus familière : elle n'enseigne plus doctoralement, elle parle; elle ne prêche plus son lecteur, elle cause avec lui. De là sont venus tant d'excellents livres à la bonhomie causeuse, moins écrits que parlés, d'où la science découle, comme d'une conversation d'encyclopédiste en belle humeur.
Ceux de H. Berlhoud et ceux de Louis Figuier ont ouvert la route, et, les premiers en date, sont restés les premiers en talent. De leur forme alerte à celle du dialogue, il n'y a qu'un pas, et du dialogue au drame, il y a encore moins loin.
Madame Louis Figuier, qui est une romancière de valeur, ne pouvait vivre toujours auprès de tant de savoir sans que l'envie lui vînt d'en mettre une partie en roman, en légende ou en drame.
C'est cette dernière forme, si voisine, comme je l'ai dit, de celle dont se revêt la science agréablement parlée de M. Figuier, qu'elle adopta enfin, et parmi les Grands Inventeurs, dont son mari est l'habile historien, c'est Gutenbery qu'elle préféra.
Je ne lui en ferai pas reproche, puisque vers le même leuips, pris aussi du désir de vulgariser une grande vie par le théâtre, j'eus la même préférence et m'évertuai laborieusement à mettre en vers ce que sa plume facile découpait alertement en prose.
Son drame n'a pu jusqu à présent être joué; le mien vient de l'être, et le plus heureux des deux n'est pas celui qu'on pense!
Le livre, a-ton dit, me vengera, et comme le donnait à penser, avec la bienveillance la plus spirituelle, M. Théodore de Banville^, Gutenberg aura ainsi inventé l'imprimerie pour que celui qui a rimé sa vie en drame, ait uue pleine revanche des brutalités du théâtre.
Puisse il avoir dit vrai !
La pièce de madame Figuier s'est plutôt prise à l'inventeur qu'à l'invention. L'autre, la mienne, a fait tout le contraire, et s'est créé par là de plus grandes, de plus inextricables difficultés.
Le Gutenberg en prosa reprend et prolonge dans le drame la biographie, telle que les meilleurs chercheurs, M. Figuier en tête, nous l'ont faite. Le roman s'y mêle à peine par quelques in idcnts d'une fiction douce et toujours vraisemblable. Quant à 1 histoire même du temps, où la grande invention éclata comme un coup de foudre dans un coup de soleil, elle n'y jette que d'imperceptibles et prudents rellets.
Le Gutenberg en vers a voulu faire davantage, et c'est peut être ce qui l'a compromis.
L" homme y est plutôt mesuré d'après son temps, que d'après sa vie ; il y est taillé sur son invention géante, bien plus que sur lui-même.
N'ayant à son service que la forme, toujours un peu ténébreuse du vers, qui ne révèle jamais complètement
t Su I tonal du 10 avril 1800.
ce qu elle cnvoloppc, rauteur l'a iiitrcpideiiiciit, témérairement peut-être posé au milieu de son époque pleine de ténèbres.
f/osl un rayon fini liillc avec Uinlt s l<vs onil»ic> ;
mais qui, au lieu de les dissiper toutes, s'en recouvre parfois lui-même, au point d'en être un peu éclipsé.
L'auteur s'était imposé tant de choses à manier, tant de détails à grouper dans un petit espace, tant de faits à lier en gerbe, (pi'il peut avoir par instants oublié le nécessaire pour le superflu, et dérobé sous l'accessoire ce qui était l'important.
Trop gêné de ses mains, il a mal tenu la bougie, et n'a pas toujours éclairé ce qui aurait dû l'être le mieux.
Malgré tout, quand on prend la peine de regarder dans sa pénombre, il n'est rien, j'en réponds, qu'on n'y puisse distinguer. Pour peu qu'on écoute, on comprend : c'est malheureusement ce qu'on n'a pas fait le premier soir.
la connaissance de l'époque où le drame s'agite est aussi assez indispensable à sa compréhension, et l'auteur a peut-être trop compté en cela sur le savoir de ceux qui auraient du l'écouter, puisqu'ils étaient venus pour l'entendre.
Son Gutenberg, complexe comme le temps où il vécut, a surpris par ses allures de patricien ouvrier, de chevalier artisan et d'alchimiste inventeur.
C'est pourtant ce qu'il fut.
Sa famille, celle des Genfleisch^, comptait parmi les plus anciennes et des plus nobles de Mayence, et, comme l'a fort bien remarqué M. Léon de Laborde', une partie de l'originalité de Gutenberg vient justement de ce fait alors
* Ce nom signifie chair d'oie. Le grand lionimc ne perdit pas à prendre celui de sa mère, qu'il ne quitta plus : Gutenberg, (ju'on prononce Goulcnebergue, veut dire bonne montagne.
* Débuts de l imprimerie à Strasbourg, 18i0. gr. in- 8°, p. 5i.
imprévu : l'alliance du savoir avec la noblesse, de Faristocratie avec le travail qui si longtemps impliqua une dérogeancc : « Cet oubli, dit-il, de la dignité des nobles du mo\en âge, qui dédaignaient les occupations scientifiques ou manuelles, offre quelque cbose d'exceptionnel qui caractérise l'esprit inventif et sied au génie. »
Quand j'ai fait Gutenherg noble de naissance, inventeur et ouvrier par vocation, j'avais donc l'histoire avec moi. Je l'abandonnai un peu quand, par une déduction tirée de la seule vraisemblance, je fis de lui un chevalier, et l'attachai à l'association mystérieuse des Juges westphaliens, d'un côté, et de l'autre à l'une des fractions de ce grand ordre Teutonique, qui, après avoir protégé l'Allemagne contre les gens du Nord, finit par vouloir s'approprier ce qu'il avait défendu.
Pour que mon personnage fut complet, et représentât bien, en lui seul, toute l'Allemagne aristocratique et guerrière de son temps, il ne me fallait pas moins. Ai-je trop forcé la vérité? peut être, mais je n'ai pas violé la vraisemblance.
Le titre de chevalier est formellement donné à Gutenherg dans une chronique française*. Selon quelques-uns, il était originaire de Bohème^, et par là, il entrait dans le ressort des ordres Teutoniques, qui, mystérieux comme celui des Templiers, avait, on le sait, une intimité cachée avec les tribunaux secrets de la Sainte-Yehme, dont la puissance sur toute l'Allemagne, et particulièrement à Strasbourg, pendant le quinzième siècle, est assez connue^. Dans tout ceci donc, je serrais de près l'histoire, si je n'y
• Mss delà BiMiolh. de l'Arsenal, sect. histor., n» 467, fol. 163.
- V. la ciiiic'use brochure de M. Cli. de Winaricky, Jean Gulenberg, né en Mn, à KuUenberff, en Bohême, 1847, in-12.
'V. rexcollonUravail de M. Ch. Giraud, Des Tribunaux secrets ou Vehmiqiies, lu dnns la si-anco aniiueile des cinq Acadéiiiiov*, le '25 ocl. 1849
«Mais (Ml plein, mais je lavais |)our moi tMuorc plus Iraiicliciiiciil, lorsijue je faisais de (Iutenber«,' un alchimiste.
Le ^rand œuvre était alors le rcve unique de tous ceux <|ui cherchaient, et Gutenherg cherchait toujours*. A'ulle science n'était plus enviée de (juiconque voulait apprendre.
On ne désirait savoir que pour avoir, aussi se jetait-on dans ralchimie, qui, après ses épreuves, vous laissait plus pauvre de For désiré, mais plus riche aussi de la nmltiple science qu on y avait ylanée en passant, et connue mali^vé soi.
L^auteur d'une des plus excellentes études sur Gutenberg, M. l'hilarcte Chasles, n'a eu garde d'oublier cette source première du savoir du grand inventeur. Il donne une place considérable au creuset d'alchimiste dans sa vie et dans ses études*. Or, le fait, sans importance pour tout autre chercbeur du même temps, devient d'une curiosité singulière et presque providentielle dans la vie de Gutenberg. N'est il pas curieux que celui qui devait créer l'art où le rrjeunissement du monde était en germe, se fût jeté d'abord dans la science du grand œuvre, qui, vous le savez, promettait réternellc jeunesse en même temps que la richesse inépuisable, et vous disait, comme l'alchimiste de L'érangcr montrant sa fournaise :
Le P.iclole et JouvcDce Dans ce ciciisjt vont marier leurs eaux.
Gutenberg fut donc un chercheur d'or en son temps et à sa manière. J ai voulu que sur le point de trouver l'or il
' V L de I.a'-.«r.lc, Origine de Vimprin. à Strasbourg, p. 51. 55.
- « Ou croit en lui, dit M. Philarète Chasles, à propos de Giiionbor<:, on espère en lui. il a le gran 1 aic.uio, il est soiiffltuir, a'chiniisle et sorcier, » puis il ajoute, comme pressentant les scènos, où nous faisons harceler le maille par les juifs axides de son savoir : « C'est quelque chose de comique et que le dramaturge anglais Ben-Jonson a Irès-liien peint dans son alchimiste, <pie c<^ flot de bons bourgeois âpres au gain, se disputant d'avance l'or que fera h\ | ossesseur du précieux si^cret. d Études sur les premiers temps du Chrislianisme et le moijen âge, l}<i7, in -18. p. TAVÎ.
l'ait dédaigné pour chercher et découvrir mieux. Ai-je eu tort? L'histoire vient-elle me démentir? Je ne crois pas. M. Auguste Bernard dit positivement^ « qu'à une heure donnée, il laissa de côté, pour ne s'occuper que de l'imprimerie, tous ses autres secrets. » Or nous venons devoir que la recherche du grand œuvre en était le j)lus envié.
Tout dans sa vie, comme dans celle des chercheurs, est, d:i reste, à la marque du désintéressement et de l'abnégation absolus. « Il n'était nullement soucieux de ses intérêts, » dit M. Didot en sa notice si curieusement étudiée^. L'esprit pratique lui manquait. Contemplatif, solitaire et rêveur, suivant M. Philarète Chasles et Yallet de Viriville ^, « il était, selon Auguste Bernard, beaucoup moins praticien que théoricien \ »
C'était l'inventeur idéal, trop perdu dans le rêve de son invention, et trop mal gardé par ses dédains de noble et sa probité d'honnête homme pour n'être pas bien vite la proie des spéculateurs qui guettaient déjà : Pauvre maître! fais-je dire à Pierre, son élève,
Pauvre maître, il ne peut a;lmetlre que l'on ciaignc, Qu'on puisse cire trompj par ce que l'on déd.iigne,
Il le fut donc, mais sans en garder d'aigreur ni de rancune; sa fierté le gardait de ces bassesses. Elle fut telle, selon M. Philarète Chasles ^ que s'il n'attacha pas son nom à son œuvre et ne signa aucun des livres sortis de ses presses, ce fut par un dédain de cet orgueil négligent.
J'ai préféré y voir un effet de la modestie, cette fleur de l'abnégation et de l'oubli de soi-même, qui semblent lui avoir été si naturels.
• Des origines et des débuts de V imprimerie, 1855, in-8, t. I, p. 155. - liiogr. générale, art. Gulenberg.
^ les inventeurs de l'imprimerie en Allemagne, 1858, in-S, p. '^
* Des origines et des débuts de l'imprimerie, t. I, p. 135. ^ Etudes sur le moyen âge, p. 597,
Il y a (In iloii Uuicliottc dans tout «.nand iriviMitciir ; il y tMi eut dans (iuttMll)e^<^^ M. Cliaslos l'a ronianjuc \ et c'est uiènie à cela qu'on dut la vulgarisation rapide de l'art, qui ciéé par lui, mais bientôt accaparé par d'autres, et mis étroitement en charte [)rivée connue œuvre secrète, y serait sans doute resté bien longtenq)s, si, par un dernier elTort, il ne l'eût délivré de cette prison du monopole égoïste. Il ne lui sirllit pas d'avoir mis l'enlant au monde, il la lut encore qu'il brisât les langes dont d'autres mains, intéressées à son innnobilité, l'avaient aussitôt entouré et qu'il lui dît : Marche! « Liés par serment réciproque, dit M. Paul Lacroix, à propos des ouvriers de l'atelier de Fùst% ils gardèrent le plus longtemps possible le secret de l'invention. Ce secret, au contraire, fut divulgué par les ouvriers de Gutcnberg, que celui-ci avait déliés de tout serment. »
Il eut bien des procès dans sa vie. C'est même par là seulement qu'on la connaît un peu. Presque toujours sa bourse en paya les frais, mais son caractère en eut les honneurs.
Dans le premier, à Strasbourg, le seul (ju'il gagna, il suffit — tant il était connu — de sa parole jurée pour que le juge lui donnât gain de cause ^. Dans la môme affaire, étant aux prises avec des associés sans foi et de faux témoins, les seules paroles loyales qu'on entendit vinrent de lui : « Il faut faire attention, dit-il, à un point essentiel, (|ui est que dans toute chose il y ait égalité*. » Belle parole de la part d'un patricien de ce temps-là ! « Il est bon de s'entendre, dit-il encore, afin que dans une société l'un
^ Origines de l'imprimerie ihns les Curiosités de l'histoire des arts, 1858, iii-18. f. 157.
'' \. I5cni,u\l. Des orirjines et des débuts de f imprimerie, t. I, pigcs 125-12).
*/rf., |. 151.
ne cache rien à l'autre, et que chaque chose soit au profit de tous. »
Ses associés ne parlaient pas du même ton; aussi fut-il toujours dupe.
Je ne suis pas entré dans les détails de ces litiges. J'avais bien assez de la typographie rimée, sans la compliquer de procédure en vers. Ses associations ne m'ont pas non plus beaucoup occupé. De deux, j'en ai fait une seule. J'ai mêlé ensemble sa première société avec Drizen pour l'exploitation de la découverte, et celle qu'il fit plus tard avec Fnst, lorsque, à bout de ressources et non de désir, il s'épuisait à chercher ce qui rendrait son œuvre parfaite, c'est-à-dire le métal, ou l'alliage, nécessaire pour la fonte des caractères, qui jusqu'alors avaient été de bois.
Il ne trouva pas. C'est Pierre Schœffer qui fit la découverte^ : il en eut tous les profits. Fùst lui donna en mariage Christine sa petite-fille, et tua le dernier espoir de Gutenberg par le contre-coup de ce bonheur.
11 le chassa de l'invention qu'il n'avait pu rendre complète. Tous ces faits cruels d'une histoire trop vraie, je les ai conservés dans le drame, en les arrangeant un peu, à l'avantage de Gutenberg dont j'ai sauvé ainsi la gloire d'alchimiste ^ ; et en les atténuant pour Pierre Schœffer.
Il me répugnait de faire de cet amoureux un complice odieux des ruses du vieux Fiist et un élève indigne de Gutenberg^, dont on sait d'ailleurs qu'il garda pieusement le
* Celait, d'après la relation de Faust d'Ascliaffi nlourg, « un alliage de plusieurs autres métaux, capable de soutenir pendant quelque temps la force de la press-!. » Wolf, Monument a Typographie, t. 1, p. 408.
-J'ai voulu que dans le temps qu'il s'occupait du frrand œuvre, Gutenberpr ait trouvé l'alliage, qui devait plus tard servir pour les types; mais que, pnp une conséquence naturelle à l'esprit d'invention, il l'ait oublié lorsqu'il allait lui être utile : pour lui, une invention avait cbassc l'autre.
^ Selon M. A. Bernard, il est certain que Pierre Schœlfer, ancien copiste, comme je l'ai dit, avait travaillé sous les yeux de Gutenberg, après un voyage à Paris, que je n'ai qu'indiqué. [Des origines et des débuts de Vinr
souvenir dans sa famille'. Il me coulait d'entaelier sans preuve le seul amour qui put parler vraiment dans la pièce.
Un inventeur n'aime que son invention, Alexandre Dumas le disait l'autre jour, en jetant par avance son couj) d'œil expert sur l'idée de ce drame : j'ai fait ce qu'il disait. Le Gutenberg de la pièce n'a de passion que son œuvre. En eut-il réellement d'autre? On ne sait.
Madame Figuier lui en prête deux : une très-imaginaire pour la fdle de l'imagier Coster, que très-probablement il ne put même pas connaître ; l'autre pour Ennel, qu'il connut, puisqu'il lui signa une promesse de mariage, mais qu'il oublia dans une de ses distractions d'inventeur.
Cet oubli d'un distrait de génie tourne peut-être trop au drame chez madame Figuier ; comme moyen de comédie, je l'aurais préféré, mais elle eût ainsi dénaturé sa pièce, et c'eut été grand dommage. Quant à moi, j'ai laissé complètement de côté ce personnage, assez énigmatique, et qui aurait tenu trop de place par les obsessions de son amour obstiné.
J'ai mieux aimé, usant du droit d'hypothèse que le théâtre nous laisse dans la vraisemblance, imaginer auprès de Gutenberg l'amour presque muet d'une femme dévouée, la Juive Enna, qui s'est éprise de lui par l'admiration, et qui ne le suit que pour être sa gardienne, son sauveur.
Afin qu'elle n'assiège pas Gutenberg d'un amour trop gênant, j'ai fait d'elle une femme enchaînée ailleurs; elle s'est mariée, par dévouement et reconnaissance, à un de ses vieux parents, et elle lui reste fidèle, malgré les ré-
primerie, t. I, p. 218 ) Quand j'ai fait de lui un élève du grand homme, ^o;l rîné de plus de vingt-cinq ans, je suis donc reslé dans la vérité presque alifohie.
* Ce qui le prouve, c'est ce que son fils Jean dit de Gutenberg en têle de la traduction allemand? de Tite-Live, qu'il imprima en 1505, à Mayencc. Il y déclare franchement « que l'art admirable de l'imprimerie a été inventé surtout par l'ingénieux Gutenberg. » Cet hommige du fils de Scha'tïer est un l.'moignage tardif mais sûr des so:iveniis reconnaissants du p'-re.
voiles qu'éprouve sou cœur, lorsqu'elle compare les idées d'avarice de son mari avec le fier désintéressement du grand homme.
Les nécessités du sujet et surtout de l'époque m'ont obligé de faire de Fiist et de Drizen, mari d'Enna, des juifs de la plus rapace espèce. Il me fallait deux « marchands d'argent, » deux spéculateurs; je ne pouvais alors les trouver que dans ces tribus de la vieille Alsace. Rien ne prouve d'ailleurs que Fùst, chez qui tous les historiens ont reconnu le caractère de l'homme d'argent sans foi et du capitaliste sans pitié \ n'en ait pas fait partie.
Pour atténuer ce que leurs rôles auraient de blessant aujourd'hui, je les ai placés dans la catégorie des renégats, des faux convertis, juifs d'une main, chrétiens de l'autre, volant avec toutes les deux, et par là tout aussi injurieux j)our la croyance chrétienne que pour i'israélite.
Enna me sert de contraste : Que de vertus ! dit Christine,
... Que de vertus, pauvre Enna, sont les siennes ! D'autres en ont bien moins qui pouilantsont chrétiennes.
Auprès, le traître — car il m'en fallait un à tout prix — sert à faire ressortir la nuance. C'est un Italien, moitié condottiere, moitié inquisiteur, chevalier de toutes les industries, tantôt pour Dieu, tantôt pour le diable, et les servant à tour de rôle, suivant les profits. Le dernier trafic de ce Ciappei, comme je l'appelle, et qu'on non me dans les livres Chappe ou Zappe, est la contrebande d'église. Il a surpris le secret de l'imprimerie, il en use — ceci est de l'histoire^ — pour fabriquer, au nom du pape, de Unisses indulgences. On le prend sur le fait, et il est pendu.
' V. entre autres Vallet de Viriville, /.^,v invent, de t'imprim. en Ailemafpie, p. 5; V. aussi une preuve des habitudes d'usure chez Fu?l, dans le. livre dAujr. Ucinard, t T. p. 1<.I9.
- Didut, liiofj. gcnà'aL', ail. Culenberg, p. ÎOS.
Auparavant, « croyant Dieu ponlu, » il s'était jeté dans la nia^ne et s'était l'ait arrêter à Venise pour ce crime niéuic do sortilège au moment où il en accusait Guten-
Cette accusation de magie est vraie Ce fut une de celles qui menacèrent le plus cruellement tous ceux qui s'occupaient du procédé nouveau, et qui, par la peur qu'ils en eurent, leur fit d abord chercher si prudemment le mystère ^ Selon Prosper Marchand, Fiist eut beau se cacher, les moines l'accusèrent de sorcellerie, et de là serait venue la légende du docteur Fùst ou Faust, le magicien.
Le danger sur ce point l'ut si grand, que l'invention naissante faillit en mourir.
Vi\ autre, aussi grave, fut la persL*cution des copistes, ameutés contre Fart qui tuait le leur par le progrès, contre cette première invasion d'un art mécanique dans l'industrie humaine-.
Gutenberg se préoccupa de ces périls et de ces luttes bien moins que ceux dont les nécessités de Fœuvre Favaient forcé de faire ses associés. Nous ne voyons nulle part qu'il eut la moindre peur d'être accusé de magie. Quant aux copistes, il les brava dé front par Faveu sincère qui termine le premier livre qu'il imprima. Ce livre est le CatlwUcon de Jean de Balbi^, précieux volume qui, par sa nature même, atteste bien quelle généreuse idée de vulgarisation et de science popularisée se trouvait, pour Gutenberg, dans la création du nouvel art. Qu'est-ce, en ef-
' V. rexcellcnl travail de M. A. F. Didot, dans VEnciidopédie moderne^ art. Typographie, p. 580, cl so i ail. Gutenberg dans la Biog. génér., p. 000.
2 /rf., p. 899.
^ On n'en connaît plus que huit exemplaires. Ccsl un in-lol. de 375 feuillets, sur '2 colonnes, de 66 li<rnes chacune, en lettres de somme, c'est-à-tliro romnie toutes les premières impressions, imitant lécrilurc des copistes, ce qui explique de quelle manière la conlrefaço;! de Fùsl, es ayant de la'rc passer les Uihles i)our des manuscrits, et do les vendre au même prix, jtùt cire possible.
fcl, que le Cathclkon? « Un traité populaire sur la science universelle'. »
Dans la souscription, se posant aussi sincèrement croyant que nous l'avons fait, il attribue son œuvre à l'inspiration (lu Ciel'; puis, p«r un souvenir mélancolique du perfectionnement qui lui avait échappé et qu'avait trouvé le jeune Schœffer, il dit : « Dieu cache parfois aux savants ce qu'il révèle aux en'"ants ; » et enfin, faisant face aux copistes, il déclare sans ambages ni faux-fuyant que le livre a été fait « ni à l'aide du roseau, du stylet ou de la plume, » mais avec des types mis en formes el placés sous la presse : « Mira ] aironarwn^ formarumque concoidia jivoportione et moMo impressus atque confedus est. »
Une de mes seules inventions dans ce drame d'inventeur, c'est le séjour que, selon moi, Gutenberg aurait fait à Venise, et pendant lequel, poursuivi comme magicien et attaqué par les copistes, il aurait couru de réels dangers. Ce' ne sont que suppositions. Je ne puis prouver que Gutenberg soit allé à Venise, mais je défie tout autant qu'on me prouve qu'il n'y alla pas. Cinq ans de sa vie sont absolument inconnus'. Madame Figuier en profite pour le faire voyager du côté de Harlem*. Moi, je l'envoie à Venise. C'est notre droit à tous les deux.
* Halam, \ Europe an moyen âge, t. IV, p. 3ô8.
* L'imprimerie somlila d'abord un art si piovidenticl qu'on le voit attribué partout, dès sa naissance, à une inspiration divini*. V., p:ir exemple, dans la Ilevue britannique de 1827, t. X, p. 360. ce qu'en d.t un moine anglais. Pour lui, le Saint-Esprit en e t certainement linvenleur!
' C'est de 1445 à 1450. Chacun u^a:lt de cet (sp.ice de temps, où l'on ignore sa vie, l'envoie où il lui plaît, suivant les besoins de son opiiiion. Maitiair.î ainsi, dont madame Figuier a suivi l'hypothèse, le fait al er à llarlem, doù il veut, pnr un autre effort de supposition, que Corselis, un de ses ouvriers, soit parti pour l'Angleteirc, afin d'y établir aussitôt l'imprimerie. Annal, 'ïypogr., t. I, p. '26.
* Le Hollandais, M. de Vries, dans son livre Arguments des Allemands, p. 49, envoie aussi à Harlem, chez Coster, un Gutenberg, oncle du nôtre, <pii aurait appris de lui le secret acquis par un abus de confiance, par une strtc de vol domestique. Gutenberg l'onde n'aurait été, selon M. de Vries,
J'ai ravanta«(o, en le tliri«(eant vers la ville des do^^cs, de pouvoir l'y Taire rencontrer par le nionnayeur Nicolas Jenson, que Louis XI, en effet, dépêcha sur ses traces pour avoir le mot de son secret, et qui finit par s'établir à Venise p >ur y fonder l'imprimerie ^
J'ai ainsi un élément français dans ia pièce, qui sans cela serait beaucoup trop allemande. Ce m'est aussi une occasion de faire raconter par un Parisien comment Fùst, qui, une fois en possession du secret de Gutenberg, s'était hâté d'aller à Paris pour y vendre ses Bibles imprimées au même prix que les Bibles manuscrites', fut trahi dans ce négoce de contrefaf;on par deux fautes d impression répétées sur chaque exemplaire.
Le fait, qui passa pour vrai ou qui du moins est de la légende très-vrai^emblablc, a été conté à ravir par le bibliophile Jacob dans ses Soirées de Walter Scott à Paris,
C'est là que je l'ai pris, avec autorisation.
Fùst, quelque temps emprisonné, quitte enfin Paris, revient en Allemagne et, par la protection deGutenberg, qui oublie et pardonne tout, se fixe à Mayence, où il se résigne à faire de l'imprimerie honnête, avec la collaboration du maître.
que le valcl, l'ouvrier infidèie de Cost'r. « Or, dit à ce propos Auguste Bernard (t. I, p. 156\ c'est une singulière idée de faire de Jean Geinfleisch, oncle de Gutenberg, membre d'une famille patricienne très-respectable de Mayence, le domestique de Coster à Harlem. » — Nous n'avons nullement cru, pour notre compte, aux npports de Gutenberg oncle ou neveu, avec Gosier, nous sommes restés de l'avis de M. Vetler et de M. de Laborde, qm', après avoir admis que l'imprimer. e pût être inventée en Hollande, par Coster, une vingtaine d'années avant les essais faits à Strasbourg, ajoutent : « Gomme elle fut inconnue à Gutenberg, S2s essais peuvent passer pour une invention nouvelle. » Léon de Laborde, Origines de l imprimerie, p. 20-21.
* A. F. Didot, Encyclopédie moderne, art. Tt/pographie, p. 637.
* Gabriel Naudé, d'accord avec Lacaille, Besoldus dans son de Typographia, et l'abbé Merc^er de St-Léger, pense qu à i*aris une action en survente fut intentée à Fûst pireo qu il avait vendu a pour manuscrits des livres qui étaient le résultat d'une impression » A. F. Didot, art. Typographie, p. 622. V. aussi Walkins, fh'cad. fabul. génér. hum. 1(j09, in-4°, p. ISI.
C'est alors que le métal tant cherché est trouvé par Schœffer, et que Fûst, abusant de celte nouvelle invention, simple progrès de l'autre, éconduit le grand inventeur.
Fùst reste seul avec celui dont il a fait son gendre.
Il se croit maître pour toujours et sans conteste ; mais les luttes commencent avec tous ceux que gêne le progrès : magistrats, nobles, savants ; Fiist prend peur et décampe ^ Pierre soutient la bataille. Gutenberg, un jour, sortant de son ombre, le surprend qui guerroie ainsi, et, par admiration pour son courage, lui rend son amitié. " \
Il revient à son œuvre, parce qu'elle est un combat ; il est rappelé par cela même qui a fait fuir Fûst, par le danger ; car, dit-il,
Je le reconnais bien : intrépide à la tâche Tant qu'il faut prendre, mais, s'il faut défendre, lâche. C'est ce qui vient toujours nous venger du larron. Chez lui l'or est honteux et l'argent est poltron.
Vous voyez que j'ai eu bien des choses à mettre dans ce drame, et cependant il n'a pas paru assez plein I Serait-il donc vrai que, où l'amour n'est pas pour tout occuper de sa passion, il n'y a que des pièces vides!
J'ai été aussi vif et aussi court que possible. Trois de mes cinq actes n'ont, à cent vers près, que la contenance d'un seul des Faux Ménages^ le second, qui compte sept cent soixante-dix vers !
Je ne pouvais faire mesure meilleure, comme vous voyez; car, au théâtre, la bonne mesure, c'est la plus courte. Aussi, n'ayant que des actes de cette dimension raisonnable, ai-je tenu aux cinq de mon plan primitif, sans lesquels
* Il est certain qu'après le départ de Gutenberg, ce fulPierre Schœffer qui devint l'àme de l'atelier de Fûst : « A lui seul, dit A. Bernard (t. T, p. 21G), revient l'honneur des publications faites au nom des deux associés. »
t()ul(^ rôcononiic do Tidéo cl tout son dôvcloppoinont onssiMit ôtr» ilrrangrs.
l'ji (le tels sujets, où l'histoire doit ôlro complète, il faut, relouniaut le vers d'Horace
El milii ros, noi nio rébus suhmillorc conor,
se fîiire un précepte de l'idée contraire. On appartient à son personnage plus qu'il ne vous appartient ; on s'agite, il vous mène, et l'on doit suivre, dùt-on n'aboutir qu'au sacrifice de son œuvre. La mienne s'est sacrifiée à son sujet.
Mon excès de conscience m'a valu de ne pas être joné à la Comédie-Franrai>e, qui, en fin de compte et de censure, ne demandait que l'abandon d'un acte pour l'honneur de SCS ciseaux.
Je l'ai regretté le premier soir, en comparant au public bienveillant, recueilli, sympathique, qui avait accueilli la grande élégie astronomique de Galilée , le public redoutable de TOdéon, chez qui je n'avais jamais vu pareille rigueur, bien que m'étant confié à lui, après l'accueil qu'on m'avait fait ailleurs, et que je ne pouvais subir, je dusse espérer de lui plus d'hospitalité.
Le lendemain, je ne le regrettais déjà plus.
Giitenberg s'était mis à marcher sans cahots l'amble commode et doux que marchait Galilée. On faisait fête au grand inventeur : à celui qui nous trouva notre vrai soleil, comme à celui qui ne fit que chercher l'autre.
Je dois beaucoup, pour ce retour de fortune, à la vaillance de mes acteurs, que rien n'a fait broncher sur la brèche de la muraille croulante : à Lacressonnière surtout, si élégant, si noble sous le costume que lui dessina notre ami Lazerge, avec le crayon d'IIolbein ; à Lacressonnière, dont rien n'égale la vigueur, l'énergie pénétrée, la cha-
leur d'àinc. Il est, o illusion d'un cœur d'artiste ! il est convaincu comme pour un chef-d'œuvre.
Mademoiselle Périga de même; elle a eu dans cette pièce, qu'on tuait déjà, les mêmes élans, la même science du bien dire que pour les œuvres qui ne mourront jamais. Elle se croyait dans une tragédie. Hélas ! c'en était une un peu, car, quelqu'un l'a dit, la cruauté qu'on mettait à exécuter la pièce ressemblait fort à un assassinat !
Raynald a bien la chaleur, le mouvement plein d'élan et le cœur d'amoureux et d'ami que j'ai rêvé pour le rôle de Pierre ; Martin est un vrai gabeur parisien du bon temps de Louis onzième, nez en l'air, œil étincelant et parole alerte ; Dugaril, un vrai diseur classique, vaut beaucoup mieux que son personnage de Ciappei ; Roger fait tout un rôle d'une simple scène, par sa bonne humeur et son franc comique; Rey, qui, en un jour, s'est donné la peine d'apprendre le rôle de Laule, subitement malade, Ta joué, analysé, creusé, comme après plusieurs semaines d'étude; Richard, l'homme des physionomies multiples et toutes vraies, vient d'ajouter à sa galerie un « crayon » merveilleux par la manière dont il a dessiné le juif Drizen. Gibert, le copiste, qui tient tête à Lacressonnière, est digne de cette lutte, c'est tout dire. Enfin, mademoiselle Élisa Thomas est d'une grâce adorable et d'un charme d'idéal exquis. Elle semble être dans la pièce comme ces fines miniatures qu'on semait dans les missels pour en marquer les plus belles pages.
Après ce remercîment aux interprètes, j'en dois un encore plus vif au directeur de l'Odéon, M. de Chilly, qui se prodigua si bien pour l'auteur et pour la pièce : l'un eut de lui les meilleurs, les plus inlelligents conseils; l'autre la plus remarquable mise en scène.