SCÈNE XIll
GUTENBERG, PIERRE
PIERRE, regardant Drizcn qui sort en rianl.
Drizen vous a trompe?
Non,
PIERRE
L'on dirait pourtant un voleur échappé.
C'est qu'il vient d'obtenir de moi ce qu'il préfère :
Le secret d'un métal dont je n'ai su que faire, Cet alliage un jour trouvé dans mon creuset, Quand sous le stibium l'étain s'y déposait...
PIERRE
Je sais, le faux-argent. Prenez garde, ce drôle...
Je l'éprouve, et veux voir ce qu'il vaut au contrôle.
PIERRE
Piège et présent !
Dis-moi. D'oii vient donc qu'un tel juif Se trouve avoir pour femme?...
PIERRE
Enna, ce cœur captif?
Elle était orpheline, et bien petite fille ; Or, comme ils ont parfois des vertus de famille, Ce Drizen, son parent, la prit et l'adopta. En retour, que de soins, de cœur elle apporta ! La maison du maudit avait enfin une âme. Quand elle fut plus grande, il lui dit : Sois ma femme, Et, comme si déjà, par quinze ans de bonté, Ce qu'elle lui devait n'était pas acquitté, Soifmise, elle lui paye, au vrai bonheur ravie, La dette de l'enfance, avec toute sa vie. Elle oubhe, elle absout, mais il passe en son œil Bien des réveils d'honneur, bien des éclairs d'orgueil.
Oui, voilà bien comment elle s'est révélée : Sa conscience, eau pure et que rien n'a troublée, S'est laissée un instant voir ainsi jusqu'au fond. Par un de ces regards où le cœur vous répond. Le mien s'en est ému sous le froid de ses doutes.
ACIE 1, SCENK Mil. ô
II est si consolant, après les longues routes, Quand dans son dernier rêve on ne va (lu'au hasard, D'avoir pour s'y poser l'appui d'un lier regard ! — Ah ! toujours se débattre au désert d'une idée, Seul ! — nul n'a vu la mienne, et nul ne l'a sondée. On la proscrit déjà. Quel sera ton effet, Mépris ! En blessant l'homme, on tuera le bienfait. Qu*aurais-jc demandé? Rien. L'œuvre est accomplie, Prenez, faites-la grande, et, moi, que l'on m'oublie.
rit:iiHE.
Rien, auriez-vous dit, rien, et la gloire?
GUTEKBERG.
A quoi bon !
L'homme amoindrit son œuvre en y mettant son nom. N'est-ce pas un orgueil? autour s'en vient l'envie ; Autour de l'inconnu, la légende ravie ! Laissons naître ses fleurs aux champs que nous frayons : C'est le mystère seul qui nous fait des riyons. Dans cette ombre vois-tu mon extase secrète, Lorsque l'idée enfin qui va, que rien n'arréle. Fait dire à tous : « Jusqu'où son vol s'étendra-t-il ! » Un métier, dont la main d'un scribe était l'outil, Servile, obscur, n'ayant qu'un cloître pour domaine, Serait l'essor ailé de la pensée humaine! Livres, écrits savants, dont les plus familiers Se traînent un par un, vont voler par milliers ; La liberté se lève au souffle qui les porte. L'ignorance s'éteint, la tyrannie est morte ; Raison et vérité roulent, fleuve et torrent; Aux sillons que l'esprit va creuser en courant. Pour les larges moissons le bon grain nudliplie ;
Rien de grand ne se perd, rien de beau ne s'oublie ;
La lumière se fait ! A ce brillant matin,
La science nous sert l'universel festin.
Qui veut en prend sa part, qui veut en sort apôtre !
C'est un nouveau soleil, fait pour tous, comme l'autre.
PIERRE
Admirable ! Pourtant. . .
J'ai l'idée et la foi.
Je veux, cela sera.
L'instrument ?
Il suivra.
La faucille est bien près, quand la moisson est mûre.
PIERRE
L'heure?
Je la sens proche. Elle n'est jamais sûre; Pour qu'elle sonne il faut. . .
PIERRE, riant.
Un hasard?
Pourquoi non ?
Le hasard ! c'est de Dieu peut-être le surnom. Il vient prouver à l'iiomme, en brisant les obstacles, Qu'il ne peut être seul pour ses propres miracles. Quand une œuvre se lève, il prend sa dîme au seuil, Et ce qu'il en réclame est de moins pour l'orgueil. Tu vois que pour me suivre il faut la foi robuste, Pierre...