‹ Guy de MaupassantChapitre 7 sur 7 · I.XXXIV GUY DE MAUF'ASSANT · texte numérisé non relu

I.XXXIV GUY DE MAUF'ASSANT

Cette fois, ce n'est plus Olivier Bertin, ce n'est plus André Mariolle qui parlent. Il faut que Maupassant cède à cette impérieuse nécessité d'exhaler ses rancœurs, ses souffrances; il prend la parole en son nom, sans artifices et sans détours et, dans un soliloque admirable, il nous donne un chefd'œuvre.

Depuis que le mal en lui se précise et s'exaspère, que la nuit obscurcit ses jeux et descend sur son âme, c'est aux pays de la lumière, c'est à la Côte d'Azur qu'il va demander fillusion dernière. 11 ne fait plus à Paris que de brefs séjours; il consulte ses médecins, voit ses éditeurs, et repart aussitôt. Là-bas, dans le vieux port d'Antibes, derrière la digue de Cannes, le yacht qu'il chérit comme un frère, son Bel-Ami, se balance et l'attend. II l'emportera vers les cités blanches du golfe de Gênes, vers les palmiers d'Hyères ou les rouges calanques d'Anthéor.

C'est dans une de ces croisières indolentes, au large d'Agay et de Saint-Raphaël, qu'il a écrit Sur lEau. C'est sur la mer auguste des vieux philosophes et des vieux poètes, sur la mer dont la voix a bercé la pensée du monde, qu'il a jeté dans

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l'ombre cette longue plainte si déchirante et sublime que la postérité en frémira longtemps. Les strophes amères de ce lamento semblent cadencées par la Méditerranée elle-même et rythmées comme sa mélopée; tantôt elles brasillent, avec leurs incidentes uniformes, pareilles aux vagues courtes et pressées; tantôt elles se replient et s'apaisent avec un clapotis berceur, monocorde, dans la fadeur des calmes plats.

Sur l'Eau, c'est le testament, c'est la confession générale de Maupassant; à ceux qui viendront, il lègue ses suprêmes pensées, puis il dit adieu à tout ce qu'il a aimé, aux rêves, aux nuits étoilées et à l'haleine des roses.

Sur l'Eau, c'est le livre du désenchantement moderne, le miroir fidèle du dernier pessimisme. Le journal de bord, décousu et hâtif, mais si noble en son tumulte, a pris place pour jamais à côté de V^ertber et de René, de Manfred et d'Obermann.

L'homme est guary, qui se lamente.

Il a menti le vers de Ronsard : le glorieux écrivain est entré dans les sombres défilés de la folie et de la mort.

Longtemps, douloureusement, il s'est vu défaillir sous les attaques d'un mal obscur qui lui laissait, avec son irrésistible talent, assez de conscience pour sentir la diminution de son être et son entrée dans la nuit. Les symptômes de la paralysie générale sont venus, irrécusables enfin, se confondre avec les désordres de la névrose. Maupassant est méconnaissable; ceux qui, comme moi, le rencontrèrent, maigri et grelottant en ce pluvieux dimanche de novembre où l'on inaugurait à Rouen le monument de Flaubert, eurent peine à le reconnaître. Toute ma vie, je reverrai son visage diminué par la souffrance, ses grands yeux aux abois oii la protestation contre l'inique fatalité faisait passer des lueurs mourantes.

A dater de ce lugubre hiver, la sinistre maladie évolue sur le terrain le plus propice, avec une aveugle rigueur. Sans doute, il n'est pas seul à

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subir un sort infligé à tant de pitoyables victimes, mais son supplice, à lui, connaît d'exceptionnels raffinements. A travers les crises de persécution et de mégalomanie, dans les alternatives d'excitation et d'affaissement, il garde, durant de longs mois, une lucidité suraiguë qui le convie sans merci au spectacle de sa lente destruction. 11 semble que, par cette torture opiniâtre, la Nature le veuille punir d'avoir lu si clair en son cœur de marâtre.

Maupassant s'est réfugié à Cannes, non loin de sa mère. 11 lit des traités de médecine et, en dépit des verdicts qu'ils énoncent, il persiste à attribuer ses souffrances à un « rhumatisme loca- «lisé au cerveau», contracté naguère parmi les brouillards de la Seine. Et, par instants, le précaire espoir d'une rémission palpite en lui. 11 écrit au printemps :

« 11 fait si chaud en ce moment sous le soleil «qui emplit mes fenêtres! Pourquoi ne suis-je pas « tout entier au bonheur de ce bien-être? Certains «chiens qui hurlent expriment très bien cet état. «C'est une plainte lamentable qui ne s'adresse «à rien, qui ne va nulle part, qui ne dit rien et « qui jette dans les nuits le cri d'angoisse enchaînée «que je voudrais pouvoir pousser. Si je pouvais «gémir comme eux, je m'en irais quelquefois, «souvent, dans une grande plaine ou au fond d'un «bois, et je hurlerais ainsi durant des heures en-

«tières, dans les ténèbres. II me semble que cela « me soulagerait ^^\ »

Vainement il essaie de travailler, il sombre, et l'idée de suicide s'impose davantage : «Mon esprit «suit des vallons noirs qui me conduisent je ne sais «où. Ils se succèdent et s'emmêlent, profonds et «longs, infranchissables. Je sors de l'un pour «entrer dans un autre et je ne prévois pas ce qu'il «y aura au bout du dernier. J'ai peur que la las- «situde ne me décide plus tard à ne pas continuer «cette route inutile '-'. »

Les mois s'écoulent cependant et, en juin, il peut aller faire une cure à Divonne. Après un accès d'optimisme très caractéristique, il se rend brusquement à Champel et il y stupéfie son entourage par ses effroyables divagations. Un soir pourtant qu'il se trouve mieux, il veut lire au poète Dorchain le début de son roman YAngehis, qui sera, il l'affirme, son chef-d'œuvre. Quand il eut fini, il pleura. «Et nous aussi, nous pleurâmes, rap- « porte éloquemment Dorchain, voyant tout ce «qui restait encore de génie, de tendresse et de «pitié dans cette âme qui jamais plus n'achèverait «de s'exprimer pour se répandre sur les autres

«âmes Dans son accent, dans ses paroles,

«dans ses larmes, Maupassant avait je ne sais quoi

''^ Lettre inédite.

(-> Ibid.

«de religieux qui dépassait l'horreur de la vie et la «sombre terreur du néant ^". »

A la fin de septembre, le revoici à Cannes. Mais l'heure de l'échéance prédite par les médecins a sonné. Comme une bête traquée, il erre, à l'automne, sur la Croisette, devant ces deux îles où si souvent il s'est étendu à l'ombre des pins embaumés, devant ces horizons nacrés vers lesquels, jamais plus, ne cinglera le Bel-Ami. Puis, au crépuscule, il gravit la Californie et, de son œil morne, regarde là-bas l'Estérel, qui change de couleur et d'expression sous le ciel verdissant, l'Estérel dont il a tant couru les sentiers, les forêts et les ravms où éclosent les fleurs tropicales, l'Estérel qu'il a si fervemment décrit et qui fut son dernier amour. . . Du moins la dolente montagne gardera-t-elle associé à son nom léger le nom du Maître : elle lui appartient pour toujours, comme la baie de Saint-Malo à Chateaubriand, et le lac du Bourget à Lamartine.

Maupassant annonce sa fin prochaine, et dans ses lettres dernières, pauvres billets semés de fautes, troués de lacunes et criblés de surcharges, ce ne sont que des cris épouvantés, des appels de noyé venus du large : « Il y a des jours entiers «où je me sens perdu, fini, aveugle, le cerveau « usé et vivant encore

^'' LuMBROSO, Souvenirs sur Maupassant.

« Je n'ai pas une idée qui se suit, j'oublie

(des mots, les noms de tout et mes hallucinations « et mes douleurs me déchirent

« Je ne peux pas écrire, je n'y vois plus;

« c'est le désastre de ma vie ^^K »

Après des semaines tragiques, où d'instinct il lutta en désespéré, le i" janvier 1892, il se sent irrémédiablement vaincu et, dans une minute de clarté suprême, comme naguère Gérard de Nerval, il voulut se tuer. Moins favorisé que l'auteur de Sylvie, il se manqua. Mais son esprit, désormais «indifférent à toute misère», était entré dans les ténèbres éternelles.

On le ramena à Paris pour l'interner chez le docteur Meuriot. Après dix-huit mois d'une existence machinale, tout doucement le «météore» s'éteignit

Les moralistes d'autrefois, plus préoccupés d'humanité que de pathologie, auraient commenté cette fin en répétant la belle phrase de Cureau de la Chambre : « 11 ne faut pas s'estonner si la Mort «suit souvent les grands succès, parce qu'ils font «perdre l'Espérance, qui est l'Ancre véritable qui «arreste l'âme, la vie et les années.»

Septembre 1007.

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