‹ GUY MANNERING OU L'ASTROLOGUEChapitre 103 sur 215 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

core roide et engourdi, tant par le froid que par la position gênée et contrainte dans laquelle il s'était trouvé toute la nuit ; cependant il suivit l'Egyptienne , et la marche et l'air frais du matin rendirent la souplesse à ses membres engourdis en y ramenant la circulation.

La pâle clarté d'une matinée d'hiver était rendue plus vive par la neige qui couvrait la terre et qu'un froid piquant avait congelée. Brown jeta à la hâte un regard sur la campagne qui l'entourait , afin de pouvoir reconnaître l'endroit où il se trouvait. La petite tour dont la seule voûte qui en restât formait l'horrible logement où il avait passé cette nuit remarquable , était perchée à l'extrémité d'un rocher en saillie qui dominait le ruisseau. On ne pouvait y arriver que par le ravin ou glen qui s'étendait au dessous. Des trois autres côtés les bords étaient tellement escarpés que Brown reconnut que, le soir précédent, il avait échappé à plus d'un danger ; car s'il avait essayé de foire le tour du bâtiment, comme il en avait eu d'abord l'intention , il se serait brisé dans sa chute. Le précipice était si étroit , que dans plusieurs endroits les arbres des deux côtés opposés se touchaient. Ils étaient alors chargés de neige au lieu de feuillage , et formaient ainsi un dais de glace au dessus du ruisseau qui coulait au fond du vallon, à travers des monceaux de neige qui donnaient à ses eaux une couleur plus sombre. Dans un endroit où le vallon était un peu plus large , et où se trouvait un espace uni entre le ruisseau et les bords escarpés de la montagne , s'élevaient les ruines du hameau où Brown s'était égaré le soir précédent. Des toits ruinés , dont l'intérieur était noirci par la fumée de la tourbe , semblaient encore plus sombres à côté des masses de neige que le vent y avait amoncelées et des glaçons dont ils étaient entourés.

Brown ne put jeter qu'un regard à la hâte sur cette scène d'hiver et de désolation, car sa conductrice, après s'être arrêtée un moment comme pour lui donner le temps de satisfaire sa curiosité, descendit à grands pas devant lui le sentier qui conduisait dans le vallon. Il conçut quelques soupçons en voyant que la vieille prenait un chemin où étaient déjà marqués quelques pas qu'il ne pouvait s'empêcher de supposer être ceux des brigands qui avaient passé la nuit dans la tour ; mais un moment de réflexion les détruisit. Il n'était pas croyable que cette femme , qui avait pu le livrer sans défense à sa troupe, aurait attendu pour consommer sa trahison qu'étant en pleins champs il eût des chances plus probables de leur échapper. D'ailleurs il était armé maintenant. Il suivit donc la

€UT ■ARHKAINO. M

vieille en silence et plein de confiance. Ils traversèrent le ruisseau à l'endroit où avaient déjà passé ceux qui les avaient précédés. L'empreinte des pas se fit voir quelque temps jusqu'à un endroit où W vallon se rétrécissait de nouveau. Mais bientôt l'Egyptienne quitta ce chemin , tourna de côté , et prit un sentier inégal et raboteux conduisant au rocher qui dominait les ruines. Quoique la neige dont la terre était couverte rendit la marche incertaine et dangereuse , Meg avançait d'un pas ferme et assuré , qui annonçait une grande connaissance du terrain. Enfin ils atteignirent le sommet du rocher par un passage si escarpé et si difficile , que Brown , fyen que convaincu que c'était le même qu'il avait descendu la nuit précédente, ne fut pas peu surpris d'être venu à bout d'une telle entreprise sans s'être rompu le cou. Là commençait une plaine d'un mille ou deux de longueur , terminée par d'épaisses plantations d'une étendue considérable.

Meg continua de marcher le lonç du bord du rqvin qu'ils venaient de gravir , jusqu'au moment où elle entendit au dessous d'elle le bruit de quelques voix. Indiquant alors à Brown une plantation d'arbres à quelque distance : « La route qui conduit à Çippletringan, dit-elle, est de l'autre côté de ce taillis ; faites diligence autant que vous pourrez ; votre vie est plus précieuse que celle de bien d'autres. Mais vous avez tout perdu: attendez. > Et fouillant dans une grande poche , elle en tirç une bourse crasseuse. « Votre fomille a fait à Meg et aux siens beaucoup d'aumônes ; elle t\ vécu assez pour en rendre une partie. > En parlant ainsi , çlle plqça la bourse dans k main de Brown.

* « ' Cette femme est folle, > pen$a-t-il. Mais ce n'était point le mçment d'entrer en explication , car les voix qu'il entendait au foçd du ravin étaient probablement celles des bandits, c Comment ppurrai-je vous restituer cet argent, dit-il , et reconnaître le service ope. Vous m'avez rendu?

— J'ai deux fevçurs à vous demander, répondit la s%Ue à voix basse çt avec vivacité : la première , que vous ne parliez jamais de ce que vous avez vu cette nuit ; la seconde, que vous ne quittiez point ce pays sans m'avoir revue ; que vous laissiez un mot ajufl Armes de Gordon pour m'indiquer où vous serez; et que lorsque je vous appellerai , fût-ce à l'église ou au marché , à la noce ou à Fenterrement, le samedi ou ^le dimanche, un jour dé festin ou de jeûne, vous quittiez tout pour venir avec moi. — Oui, si cela peut. Vous être utile, la mère. — Mais cela vous sera encore plu^.yj^i

WM&-vtfm$ % et Q'est à quoi je pou»*- Je ne suis pas folle , quoiquç j'en *i$ tv a$eg pour le devenir * je se suis ni folle , ni radoteuse > ni ivre. Je sais Wea ce que je demandât, «(a sa» aussi que la voleté (te Dieu a $té 4e youi préserve? dans 4'étwiges dangers» et que je suis l'instruu>eat destiné à vou$ mettre en possession de la demeure de vos pères. Ainsi donc, (Jonnez-moi votre parole, et rappelez vous que cette nuit vous m'avez dû la vie. t

« Assurément , pçn$a Prowja, il { a quelque chose d'étrange dans sa conduite » mais c'est plutôt de l'exaltation que de la fclie* —Eh bieu , la mare , puisque vous me demandez une chose si, peu ttfficftÇt îf vous engage ma parole; J'aurai du moins l'occasion de vous rendre votre argent avec intérêts. Vous êtes une créancière, d'utte espace peu conwuuçi, sans doute; mais...— Parte?, partez! dit-elle $a agUajU sa pi^iu. Ne pensez pas à l'or, il vous appartient} mais rappelef-voqs votre pfoxuçsse, et, je vous le recommanda, ne me suives pas, ne me regardez même pas m'en aller. -> A ces, moU, eUe descendit le ravin, avec une grande agilité , entraînant dans sa course des débris de çlace et des monceaux de neige qui coulaient derrière elle 4 .

Malgré sa défense , Brown essaya de gagner un endroit d'où il put, $an$ £tre aperçu , voir dans le vallon au dessous de lui , et ce ne fut pas sans difficulté (car ou doit s'imaginer combien la précaution était nécessaire) qu'il y réussit. Un quartier de rocher en saillie qui s'élevât brusquement' au milieu des arbres , lui offrit son abri, ^'agenouillant dans la, neige, et avançant la tête avec précaution , il put voir, comme il s'y attendait ,, \a compagnie de la nuit précédente ; elle était alors composée de deux ou trois hommes de plus . Ik avaient balayé la neige au pied du rocher, et creusé une fosse profonde autour de laquelle ils se tenaient , y descendant alors , en* vsloppé dans une toile grise % quelque chose que Brown reconnut poujç être le corps qu'il avait vu, ensevelir la veille. Ils restèrent iileocieux pendant une demi-minute , comme s'ils eussent donné quelques regrets à la perte de leur camarade. Mais si tel était leur sentiment, ils ne furent pas long-temps sous son influence : tous se mirent en devoir de remplir la fosse; et Brown, voyant que cette opération avajcujait , pensa, qu'il serait mieux de suivre le conseil de ï'Égyptieune. Il se mit dpnc à marcher aussi vite qu'il le put, et Çagua bientôt la plantation qui était devant lut

Son premier soin , en y arrivant , fut d'examiner la bourse de l'Égyptienne Il lavait acceptée sans hésitation, quoique avec un

200 GUYtMAJWERIlSG.

sentiment de répugnance inspiré par le caractère de celle qui la loi avait offerte , car elle le tirait d'un grand embarras : il n'avait en poche que quelques schellings ; son argent aussi bien que son portemanteau était en la possession des amis de Meg. Il lui fallait quelque temps pour écrire à son agent , ou même pour avoir recours à son bon hôte de Charlies-Hope, qui serait venu à son aide avec bien du plaisir. En attendant , il se détermina à user de la bourse de Meg, résolu de profiter de la première occasion pour lui rendre cet argent avec une bonne gratification. Ce ne peut être qu'une petite somme, se dit -il à lui-même, et je dois croire que la bonne dame aura quelques uns de mes billets de banque en échange.

En faisant ces réflexions il ouvrit la bourse de cuir, s'attendant à y trouver au plus trois ou quatre guinées ; mais quelle fut sa surprise en découvrant qu'elle contenait , outre une grande quantité de pièces d'or de différentes valeurs et de divers pays , dont le montant n'allait pas loin de cent livres, plusieurs bagues de prix, des bijoux ornés de pierreries et qui paraissaient être , d'après le simple coup d'œil qu'il eut le temps de donner, d'une valeur très considérable.

Brown fut également étonné et embarrassé de se trouver possesseur d'objets d'une valeur bien au dessus de ce qu'il avait perdu, mais qui, selon toutes les apparences, avaient été acquis par les mêmes moyens de spoliation dont il venait d'être la victime. Sa première pensée fut de s'informer de la demeure du juge de paix le plus proche, de déposer entre ses mains le trésor dont il était devenu le dépositaire d'une manière si extraordinaire , et de lui raconter en même temps son histoire non moins remarquable. Mais un moment de réflexion lui fit voir les inconvénients de cette démarche. D'abord, ce serait violer la promesse qu'il avait faite de garder le silence , et probablement compromettre la sûreté , peutêtre la vie de cette femme qui avait risqué ses jours pour sauver les siens , et lui avait remis volontairement ce trésor : sa générosité deviendrait ainsi l'instrument de sa ruine ; on ne pouvait pas y penser. En outre, il était étranger, inconnu dans ce pays; la perte de ses papiers lui ôtait même les moyens de se faire connaître, d'établir sa qualité au magistrat , peut-être ignorant et stupide , auquel il pouvait s'adresser. « J'y réfléchirai plus mûrement, dit-il; peut-être y a-t-il un régiment en garnison dans la ville voisine; et alors ma connaissance du service, mes relations avec un bon

Page 1