‹ GUY MANNERING OU L'ASTROLOGUEChapitre 144 sur 215 · CHAPITRE XXXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIX

et je m'en ressentirais tout le reste de la session. — Eh bien donc, je me lèverai matin pour déjeuner avec vous. » La compagnie se sépara pour ce soir-là.

Le lendemain matin le colonel arriva à huit heures chez l'avocat, tout en maudissant l'air frais d'une matinée de décembre en Ecosse. Il trouva mistress Rébecca que M. Pleydell avait fiait asseoir au coin du feu , une tasse de chocolat près d'elle ; tous deux étaient déjà dans une conversation très suivie.

c Ah! je vous assure, mistress Rébecca, que je n'ai pas l'intention d'attaquer le testament ; je vous donne ma parole d'honneur que vous n'avez rien , absolument rien à craindre pour votre legs. Vous l'avez mérité par votre conduite avec votre maîtresse, et je souhaiterais qu"il fût du double. — Mais, monsieur, ce n'est pas

bien, à coup sûr, de rapporter ce qu'on a entendu Vous avez

vu comme ce malhonnête M. Quid m'a reproché quelques petits cadeaux , et a répété quelques propos en l'air qui devaient rester entre lui et moi. Si je parlais librement à Votre Honneur, je ne sais ce qui pourrait en résulter. — Rassurez- vous , ma chère Rébecca; ma profession , votre âge , votre figure , tout vous donne le droit de parler aussi librement qu'un poète erotique. — Eh bien ! si

Votre Honneur pense que je puis parler librement voici la

chose : Vous savez qu'il y a un an , un peu moins peut-être , on conseilla à ma maîtresse d'aller passer quelque temps à Gilsland , afin de se dissiper d'une grande mélancolie. Les malheurs d'Ellangowan commençaient à devenir publics, et elle en était extrêmement

affligée car elle tenait de près à cette famille. Ellangowan et

elle avaient été ensemble tantôt bien, tantôt mal... mais depuis deux ou trois ans surtout ils étaient fort mal; car il lui demandait toujours à emprunter de l'argent, et elle n'en voulait pas prêter, sachant bien que le laird ne pourrait pas le lui rendre. Si bien qu'ils s'étaient tout-à fait brouillés. Quelqu'un donc de la compagnie qui était à Gilsland lui dit que le domaine d'EUangowan allait être vendu , et vous ne sauriez croire comme , à partir de ce moment , elle prit Lucy en grippe : vingt fois elle m'a dit : « Becky, ô Becky ! si cette inutile petite fille d'EUangowan , qui ne peut conduire son père et l'empêcher de faire des sottises, était seulement un garçon, ils ne pourraient pas vendre le vieux château pour payer les dettes de ce maître fou. > C'était toujours le même refrain, si bien que j'étais lasse , malade même , de l'entendre toujours maudire la pauvre demoiselle, comme s'il eût dépendu d'elle de changer son

2to fctfr MannerIng.

%éxë. tin jour que ûous hous promenions à Gilsîând, iôus les

rochers, elle regardait une nombreuse famille de 'garçons

c'étaient les enfants d'un nommé Mac-Crosky, et elle s'écria involontairement : « N'est-ce pas une chose étrange et désolante que le dernier manant du pays ait lin fils et un héritier, et que la maison 9'ElIangowan soit salis descendant mâle? » Il y avait là, derrière nous , une Bohémienne qui l'entendit , la plus épouvantable femme que j'aie jamais vue. « Qu'entends-je? dit-elle ; qui ose dire que h iriaïsùti d'Ellaîigowan s'éteindra , faute d'héritier taàle? — C'est moi qui le dis , répliqua mistress Bertram , et qui le dis le cœur plein d'amertume. > La Bohémienne lui prit alors la main. * Je vous connais fort bien , ajouta-t-elle, quoique vous ne me connaissiez pas. Mais, aussi sûr qu'il y a un soleil dans le ciel ; aussi sûr que cette ean court à la mer; aussi sûr qu'il y a un oerl qui nous voit , une oreille qui nous entend, vous et moi... Henri Bertram, qu'on croit avoir été assassiné à la pointe de Warroch, n'a point péri en ce lieu... H devait subir de terribles épreuves jusqu'à sa vingt-unième année ; c'est ce qui a été prédit sur lui... Mais si vous vivez et si je vis, nous en entendrons reparler cet hiver, avant que la neige soit restée deux jours sur le mont de Singleside... Je n'ai pas besoin de votre argent, vous penseriez que je veux vous fasciner la vue. Adieu, jusqu'après la Saint-Martin... » Et elle disparut, nous laissant immobiles d'étonnenient. « N'était-ce pas une femme très grande? demanda Mannering en l'interrompant. — N'avait-elle pas , ajouta l'avocat , les cheveux noirs , les yeux noirs , et une cicatrice an front? — C'était la femme la plus grande que j'aie jamais vire ; ses cheveux étaient noirs comme la nuit , si ce n'est qu'ils commençaient à grisonner, et elle avait au front une cicatrice à y fourrer le bout de votre doigt. Quiconque Ta vue une fois ne l'oubliera de sa vie. Je suis moralement sûre que c'est d'après ce que nous dit cette Bohémienne que ma maîtresse a fait son testament , car elle avait pris en aversion la jeune demoiselle d'Ellangowan ; et elle l'aima moins encore après lui avoir prêté une somme de 20 livres. Car elle disait que miss Bertram , non contente de laisser passer le domaine des Ellangowan en des mains étrangères, puisqu'elle était fille et non pas garçon , allait encore , par sa pauvreté , devenir une charge, une honte pour les Singleside... Mais j'espère que le testament de ma maltresse est valable , car ce me serait un terrible crève-cœur de perdre mon legs , tout petit qu'il soit. Je n'avais ijoe de* gage* très minces , et je crois ravoir bien #agaé ! *

L'avocat calmasses craintes, lui demanda des notttèîtts flfc Jènny Gibson , et apprit qu'elle avait accepté les offres de Dinmont. « Et moi, continua mistress Rébecca, j'en ai fait autant, puisqu'il a eu la politesse de m'inviter* Ce sont de très braves gens que les Dinmont , quoique ma maîtresse ja aimât pas beaucoup à parler de cette branche de la fiunîlle ; mais elle aimait on ne peut plus les jambons de Charlies-Hope, et les fromages, et les canards, et les mitaines , et les bhausstifts de laine d'agrteau... otli, eile aimait bien tout cela. »

M. Pleydefl congédia mistress Rébecca. Quand elle fut partie : « Je crois connaître la Bohémienne , dit-il. — J'allais vous en dire autant, tépKqua Mantiering. — Son nom? — Mfcg Merrtiies. — Dotatrieut savez-tort* «ela ? » dit l'avocat «n regardant le tftiifttttne avec uh air de surprise comique.

Mahnering lui apprit quH avait vu cette femme à EHàfigowua > il y avait une vingtaine d'années, et raconta ft son savant «mi toutes te§ particularités de sa première visite 4ahs ce château.

M. fteydfeH î'écotita avec une grande attention. « Je me félicitait, cHt-il ensuite , d'avoir lait la connaissance d'an protond théologien dans la personhe de votre chapelain ; mais je ne m'attendais pas ft trouver dails son patron un disciple d'AIbumazar ou de Messahala. J'ai fidée pourtant que cette Bohémienne pourrait net» en dire -, sur l'affaire qui nous occupe , plus ïong Qu'elle n'en a appris par l'astrologie iJti la seconde Vtoe. Une Ibis déjà je l'ai eue ent*e tes mains , mais je n'en pus pa» tirer ferand'ehose. Je vais écrire I Mac-Morfah de temuer rid tet terre pour la déeanvrih Je tee ferai un plaisir d'aller dans 4e comté de poto* procéder tooi-

tnême à son interrogatoire... J'ai toujours une commission déjuge de paix pour ce district, qnoique je ne sois plus shérif..... je n'ai jamais rien eu tant à cœuï en ma vie , que de savoir la vérité sur ce meurtre et sur le sort de cet enfeht. J'écrirai au shérif du tomtè de Roxburgh , et à un juge de paix du Cumberland , homme très actif. — J'espère, quand vous viendrez dans notre comté, que vous établirez à Wôodbourne votre quartier-général? — R'en doutez pas ; je fcrarghâis que vous ne me le défendissiez... Mais déjeunons maintenant, ou j'arriverai trop tard. »

Le lendemain les nouveau* amis se réparèrent , et le colonel ré* tourna dans sa famille sans aucune aventure qui mérite d'être rapportée.

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