‹ GUY MANNERING OU L'ASTROLOGUEChapitre 150 sur 215 · CHAPITRE XU · texte numérisé non relu

CHAPITRE XU

arrêté pour mieux voirie château , se trouva être précisément celui où mourut son père. Il était ombragé par un énorme cbène , le seul qu'il y eût sur toute l'esplanade , et qu'on appelait Y Arbre de la justice, parce que c'était là que jadis les barons d'Ellangowan faisaient exécuter les condamnations capitales par eux prononcées. Par un autre basard, et cette coïncidence est vraiment remarquable, Glossin était ce matin-là en conférence avec une personne qu'il consultait au sujet de réparations et d'augmentations considérables qu'il projetait de faire au château neuf; et comme il ne voyait pas avec plaisir des ruines qui rappelaient si vivement la grandeur des anciens propriétaires , il avait l'intention d'employer dans ces constructions nouvelles les pierres du vieil édifice délabré. Il était donc Tenu sur le bord de la mer accompagné de l'arpenteur dont il a été question dans une occasion précédente, lequel, au besoin, se faisait architecte. Toutefois Glossin , qui ne s'en rapportait qu'à luimême, se chargeait de dresser les plans. Bertram leur tournait le dos quand ils arrivèrent sur l'esplanade ; et comme il était caché entièrement par les branches du grand chêne , Glossin ne l'aperçut qu'au moment où il arriva tout près de lui.

< Oui , monsieur, comme je vous l'ai déjà dit bien souvent, le vieux château est un carré parfait, tout en pierres de taille; et ce serait une amélioration pour la propriété de le jeter à bas, puisqu'il ne sert que d'asile aux contrebandiers. » À ces mots , Bertram se tournant brusquement vers Glossin , qui n'était plus qu'à deux pas de lui : c Voulez-vous donc détruire ce vieux château, monsieur? » lui dit-il.

Sa figure , son attitude , sa voix , étaient si exactement celles de son père dans ses meilleurs jours, que Glossin crut voir l'image vivante de son patron lui apparaître soudainement, dans le lieu même où il avait expiré , et pensa un instant que le tombeau avait laissé échapper sa proie. Il recula deux ou trois pas, comme s'il venait de recevoir une profonde blessure. Mais bientôt il retrouva sa présence d'esprit, rappelé à lui par cette pensée alarmante que ce n'était pas un habitant de l'autre monde qui s'offrait à ses yeux , mais un homme outragé , dépouillé , que la moindre maladresse de sa part éclairerait sur ses droits et sur les moyens de les faire valoir. Mais ses idées étaient si confuses , son esprit si troublé par le coup qu'il venait de recevoir , que ses premières paroles furent un cri d'alarme.

« Au nom de Dieu, comment ètes-vous arrivé ici? — Gomment

GUY WAWmWWG.

je suis mirt ici? répéta Bertram surpris de )* Mtonité de <#fe question. J'ai débarqué il 7 a un quart d'heure dan* Iç petit port qui est au bas du ehètean, et remployai* m moment de loisir à examiner ces ruines. J'espère qu'il n'y 3 point d'indiscrétion? - D'indiscrétion , monsieur? Mon, monsieur* • dit Glossin reprenant insensiblement son sang-froid. Il dit doux mots £ l'oreille de son compagnon, qui s'éloigna aussitôt et descendit vers la maison. f Vous pouvea, monsieur , comme toute personne honnête, satisfaire librement votre curiosité. — Je vous remercie , monsieur, reprit Bertram. On appelle ceci le vieux château , à ce que Ion m'a dit?— Oui, monsieur, pour le distinguer du château neuf, où je demeure , ici en bas. »

Glossin, il n'est pas inutile d'en prévenir le lecteur, était, pendant le dialogue qui va suivre , curieux de découvrir quels souvenirs le jeune Bertram avait conservés des lieux où s'était écoulée son enfonce, et en même temps condamné à une excessive réserve dans ses réponses , de peur d'éveiller ou de fortifier par quelques noms , phrases ou allusions , ses idées encore endormies ; il souffrit donc pendant ce temps-là les angoisses qu'il avait si bien méritées; mais son orgueil et son intérêt , comme le courage des Indiens de l'Amérique du nord , lui donnaient la force do supporter les tortures que lui faisaient endurer les remords d'une conscience coupable, ainsi que la crainte, la haine, l'inquiétude qui le dévoraient.

c Je vous prierais , monsieur, dit Bertram , de me dire le nom de la famille k q«i appartiennent ces ruines magnifiques, — C'est ma propriété, monsieur, et je me nomme Glossin. — Glossia, Glosën! » répéta Bertram, comme si cette réponse n'était pas celle qu'il attendait, c Pardon, monsieur Glossin? je sms styetàde grandes distractions. Puis-je ious demander si ce château est depuis longtemps dans votre famille ? — Il fut bâti, il y a bienloaftemps , par une famille appelée , je crois , Mac-Dmgawaie , » répondit Glos&in, supprimant, on devise pourquoi, le nom de Bertram qui aurait pu réveiller des souvenirs qu'il voulait laisser dans te plus profond repos , et cherchant à éluder par une réponse évasire la question relative à la durée de la possession.

c Et comment lisez-vous la devise à moitié efiheée qui est «ff cette bandelette roulée au dessus de l'entablement qui soutient l'écusson?' dit Bertram. — Je.. . je. . . je ne distingue pas bien. - b crois déchiffrer : Notre droit fait notre force. — Je suppose que e'est quelque chose d'approchant. — Ptuije vqu» deniwtar> m '

sieur , pi c'e$t 1* devjse de votre feuille?— Non, pan , ww Dieu J doo, ce ne Test pas. C'est, je crois, la devise des précédents proprié* taires. La mienne.., ma devise.,, car j'ai été en corresponde? avec AL Cupaming de Lyop-oflice, à Edimbourg, à ce sujet; H m'? répondu que les Glossin avaient autrefois pour devise : Ce qu'op prend on le fait sien. — S'il y avait quelque doute , monsieur > et que je fusse à votre place, je choisirais l'ancienne devise, qui me parait la meilleure des deux. »

Glossin , dont la langue était en ce moment attachée à son palais, répondit par une inclination de tète.

n C'est une chose singulière, » continua Bertram les yeux frçép sur la porte d'entrée et sur les armoiries, et partie adressant k Glossin , partie se parlant à lui-même ; c c'est une chose singulière que la mémoire. Les fragments d'une vieille prédiction, ou chanson, ou ballade, ou je ne sais quoi, se retracent à mon souvenir à la vue de cette devise. Tenez , c'est mie rime quatre fois redoublée :

L'ombre deviendra la lumière , Le droit remplacer» Terreur , Quand de Bertram , dan* sa carrière , La force atteindra sa

Je ne puis me rappeler le derpier vers , c'est le nom de quelque hauteur : oui, hauteur, voilà la rime, j'en suis sûr; mais impossible de retrouver le mot qui précède celui-là. — Maudite soit ta mémoire ! murmura en lui -même Glossin ; elle rfert que trop bonne. — Il y a encore des vers qui sont liés à ceux-ci dans mes souvenirs d'enfoncé. N'y a-t-il pas , monsieur, dans ce pays-ci, une ballade populaire sur une fille du roi de l'île de Man, qui s'enfuit avec un chevalier écossais ? — Je suis l'homme du monde le moins propre à être consulté sur les vieilles ballades. — Je chantais celle-là d'un bout à l'autre , quand j'étais enfant. Figurez-vous, monsieur, que j'ai quitté l'Ecosse , mon pays natal, encore très jeune ; et que ceux (pli m'ont emmené ont fait leur possible pour effiacer en moi les souvenirs de ma patrie , parce que sans doute un désir d'enfant me portait à vouloir m'échapper de leurs mains. — Très paturel, » répondit Glossin, mais prononçant comme si, malgré tous ses efforts, il ne pouvait ouvrir la bouche plus de la largeur d'un pouce ; de sorte que ces paroles inarticulées n'étaient qu'un murmure confus , bien éloigné du ton ferme et distinct de sa voix ordinaire. Sa contenance » ses gestes , pendant toute cette conversation , étaient contre et emb#ra#>és; sa ta^ls m$$Q semblait (ftpager ; <$

304 GUY MÀNNEMNG.

n'était plus, pour ainsi dire, que l'ombre de lui-même : avançant tantôt un pied, tantôt l'autre, tantôt restant immobile, tantôt jouant avec les boutons de son gilet, tantôt joignant les mains, il offrait la véritable image d'un lâche et bas coquin dans les angoisses de la crainte, redoutant le moment où sa bassesse va être reconnue. Ces symptômes , tout frappants qu'ils fussent , n'étaient pas remarqués de Bertram , absorbé dans ses propres réflexions. Quoiqu'il s'adressât à Glossin, c'était bien moins à lui qu'il faisait attention qu'à la confusion inexplicable de ses propres souvenirs et de ses sentiments. « Oui , dit-il , je n'ai pas oublié ma langue maternelle parmi les matelots , dont beaucoup parlaient anglais; et quand j'étais seul dans un coin , je chantais cette ballade du commencement à la fin. Maintenant je n'en sais plus un mot; mais je me rappelle bien l'air; je ne sais ce qui le -retrace si vivement à ma mémoire.

Il tira son flageolet de sa poche, et joua un air fort touchant. Cet air éveilla sans doute des souvenirs analogues à ceux de Bertram , dans l'esprit d'une jeune fille qui lavait du linge à une fontaine située à peu de distance, à mi-chemin de la descente ; et elle se mit 1 chanter la chanson dont l'air arrivait à ses oreilles.

Du Forth sont-ce là les rivages , Ou la Dee anx bords enchantés , .

Ou de Warroch les bois sauvages , Qu'avec tant de plaisir mon cœur eût visités ?

c Par le ciel ! dit Bertram , voilà la ballade. Il faut que cette jeune fille me l'apprenne. »

« Malédiction ! pensa Glossin ; si je ne trouve moyen d'empêcher cela , tout est perdu. Le diable enlève toutes les ballades , et ceux qui les font , et ceux qui les chantent , et cette damnée coquine avec sa voix!.... — Vous aurez le temps un autre jour , dit-il enfin d'une voix haute (il apercevait son émissaire avec deux ou trois hommes, arriver sur la plate-forme) . Pour le moment , il faut que nous ayons ensemble une conversation un peu plus sérieuse. — Comment l'entendez-vous, monsieur? » dit Bertram se retournant brusquement, et offensé du ton qu'il prenait.

• Mais, monsieur, ce que je dis est clair... Je crois que vous vous nommez Brown, continua Glossin. — Et que vous importe, monsieur? »

Glossin regarda par dessus son épaule , si son monde approchait; Os n'étaient plus qu'à deux pas. < Van Beest Brown , si je ne me

Page 1