CHAPITRE LL
Woodbourne beaucoup plus à son goût que celui de Mac-Guffog ; ne se pressa pas de se lever. L'impatience de Bertram l'aurait rendu plus matinal, mais le colonel Mannering lui avait annoncé qu'il irait le trouver le lendemain matin dans son appartement ; après s'être vêtu des bardes que Barnes lui avait fournies par ordre de son maître , il attendit donc avec anxiété la visite de son hôte.
Un petit coup frappé à la porte annonça bientôt son arrivée. Leur conversation fut longue et satisfaisante. Cependant chacun d'eux cacha quelque chose à l'autre : Mannering ne put se résoudre à parler de sa prédiction astrologique ; et Bertram , pour des motife qu'on devine aisément , garda le silence sur son amour pour Julia. Dû reste, l'entretien fut franc et satisfaisant de part et d'autre; le colonel finit même par prendre un air de cordialité. Bertram mesura exactement sa conduite sur celle de son hôte ; il paraissait plutôt accepter avec reconnaissance et plaisir l'amitié qu'on lui offrait , que la solliciter.
Miss Bertram était dans la salle où s'apprêtait le déjeuner , quand Sampson y entra d'un air radieux , circonstance si extraordinaire , que Lucy pensa d'abord qu'on lui avait fait quelque conte ridicule qui causait sa joie. Il s'assit pendant quelque temps , roulant les yeux , ouvrant la bouche , comme les figures de bois au spectacle de Merlin ; enfin il entama la conversation :
« Et que pensez-vous de lui , miss Lucy ? — De qui , monsieur Sampson? — De Hen... ? non... non... de celui que vous savez bien. — Celui que je connais bien ? répliqua Lucy , ne comprenant rien à ce qu'il voulait dire. — Oui , de l'étranger, vous savez , qui est arrivé hier au soir dans la chaise de poste , celui quia tiré sur le jeune Hazlewood , ha , ha , ho ! » Cet éclat de rire de Dominie ne ressemblait pas mal au hennissement d'un cheval.
c En vérité , monsieur Sampson , vous choisissez un étrange sujet de çaîté ! je ne pense rien de cet homme ; seulement j'espère que l'accident n'a pas été volontaire de sa part, et que nous n'avons pas à craindre de nouveau un semblable malheur. — Pas volontaire! ho , ho , ha ! — Vraiment , monsieur Sampson , dit Lucy un peu piquée , vous êtes extraordinairement gai ce matin. — Oui certainement , je suis. . . ha , ha , ho ! . . . fa-cé-tieux ; ho , ho , ha ! — Si facétieux , mon cher monsieur , que je préférerais connaître la cause de votre galle plutôt que d'en voir seulement les effets. — Vous la connaîtrez, miss Lucy. Vous souvenez- vous de votre frère. — Bon Dieu ! comment pouvez- vous me faire une pareille question? per-
3^8 GUT MANNÊWNG.
rtmne né «ait mieux que vous qu'il disparut le jour mémer de ma naissance. — C'est vrai, c'est vrai , » répondit Dominie, dont ce souvenir diminua un peu la gaité ; « je faisais là un étrange oubli. Oui; oui, c'est trop vrai; mais vous rappelez-vous votre digne père? — En pouvez- vous douter , monsieur Sampson? il y a à peine quelques semaines que... — C'est vrai, c'est vrai! oui, trop vrai » et soh rire dégénérait en un ricanement convulsif. « Je ne me sens plus envie de rire. Mais regardez ce jeune homme. »
Beftram entrait dans l'appartement.
« Oui, regardez-le bien , c'est la vivante image de votre père ; et puisque le ciel vous a privés de vos chers parents , ô mes enfants , aimez-vous bien. — En vérité, c'est la figure et tout l'extérieur de mon père , » dit Lucy en pâlissant.
Bertram courut pour la soutenir. Dominie , dans sa précipitation t>our la secourir, prit de l'eau bouillante sur la table à thé; mais heureusement les couleurs de miss Bertram reparurent , et la sautèrent de la maladroite assistance de cet excellent homme.
« Je vous en conjure , monsieur Sampson , dit-elle d'une voix entrecoupée mais solennelle , parlez , est-fcelà mon frère? — C'est lui, c'est lui! miss Lucy. C'est le petit Henri Bertram , aussi sûr que le soleil du bon Dieu est au ciel.
« Et vous êtes ma sœur? » dit Bertram s'abandohnant à la tendresse fraternelle , qui, faute d'un objet sur qui elle pût se répandre, avait si long-temps sommeillé dans son cœur.
« Oui , c'est elle , c'est-elle ! c'est miss Lucy Bertram que , grâce à mes pauvres soins, vous trouve* connaissant à fond les langues française, italienne, et même espagnole ; sachant lire et écrire; sachant par principes sa langue maternelle, l'arithmétique , et là tenue des livres en partie simple et en partie double. Je ne parle pas de ses talents pour ourler, broder, gdhverner une maison ; ce n'est pas de moi , il fout rendre à chacun ce qui lui est dû , c'est de là femme de charge qu'elle les tient. Je ne m'attribue pas non plus le mérite de ses talents en rcyisique ; c'est à une jeune demoiselle qui demeure ici, à miss Julia Mahner ing , Jeune personne pleine de vertu et de modestie , et de plus très facétieuse , que l'honneur en revient en grande partie. Sua m cUique trtbutto * . —Vous êtes donc, dit Bertram à sa sœur, la seule personne qui reste de ma famille? Hier soir, et surtout ce matin, le colonel m'a appris les infortunes de notre famille; mais il ne m'avait pas dit que je retrouverais