‹ GUY MANNERING OU L'ASTROLOGUEChapitre 81 sur 215 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

heureux au sein de sa famille. Quel bonheur, Philippe , pour nous autres pauvres diables , d'avoir un moment de repos entre le camp et le tombeau, lorsque nous avons pu échapper à l'acier, au plomb meurtrier et aux fatigues d'une vie continuellement exposée aux dangers ! Un vieux soldat retraité est toujours un homme aimé et respecté. Si parfois il est grondeur, on le lui pardonne. Qu'un médecin, un homme de loi, un ecclésiastique se plaigne de gagner trop peu ou de ne pas obtenir d'avancement, cent bouches s'ouvriront à la fois pour lui répondre que son incapacité en est cause ; mais le plus stupide vétéran , qui pour la troisième fois fait un vieux récit de sièges, de batailles , ou quelque conte bleu , est sûr d'être écouté avec attention ; on le plaint , on murmure avec lui quand, retroussant sa moustache , il parle avec indignation des jeunes gens qui lui ont été préférés. Vous et moi , Delaserre , qui sommes étrangers tous les deux (car quel avantage retirerais-je d'être Ecossais, puisque quand bien même je pourrais prouver mon origine , à peine si un Anglais me reconnaîtrait pour son compatriote), nous pouvons nous vanter d'avoir payé notre avancement de notre sang , acheté nos grades à la pointe de l'épée. Les Anglais sont un peuple bien bizarre ! pendant que , dans leur orgueil national , ils affectent de mépriser les autres nations, ne laissent- ils pas ouvertes des portes de derrière, par lesquelles nous autres étrangers , moins favorisés de la nature , nous pouvons arriver à partager leurs avantages ? Je les comparerais volontiers à cet adroit aubergiste qui vante la bonté et la saveur d'un ragoût qu'il est enchanté de débiter promptement. En un mot, vous que votre famille orgueilleuse , et moi que la rigueur du sort ont faits officiers de fortune , nous pouvons nous dire avec plaisir que si dans l'armée anglaise nous restons au milieu de la carrière , ce sera seulement faute d'argent pour acquitter le droit de péage, et non parce que la route nous aura été fermée. C'est pourquoi , si vous pouvez persuader au petit Weischel d'être des nôtres, pour Dieu! qu'il achète seulement une commission d'enseigne, qu'il fasse son devoir, et qu'il s'en rapporte au destin pour son avancement.

< Maintenant, j'espère que vous mourez d'envie d'apprendre la fin de mon roman. Je vous ai dit qu'obligé de suspendre mes promenades sur le lac , j'avais jugé à propos de m'absenter pour quelques jours; je fis donc un petit voyage à pied dans les montagnes du Westmoreland, en compagnie d'un jeune artiste anglais nommé Dudley, dont j'ai fait la connaissance. C'est un charmant garçon ;

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je veux tous le faire connaître. Il peint assez bien, dessine parfaitement; sa conversation est agréable, et il est d'une bonne force sur la flûte. Eh bien! malgré tous ces avantages > c'est un jeune homme modeste et sans prétentions* A notre retour, j'appris que l'ennemi avait fait une reconnaissance. Mon hôte me dit que M. Mervyn était venu chez lui avec un autre gentleman.

« Quelle espèce d'homme est cet étranger, mon hôte? — Uq homme qui a la tournure militaire , l'air sombre > qu'on appelait le colonel. Le squire Mervyn m'interrogea aussi sévèrement que si j'eusse été aux assises. Je me doutais bien de quelque chose;, monsieur Dawson (c'est mon nom supposé) , mais je ne lui ai rien dit de vos courses et de vos promenades sur le lac au milieu de la nuit. Non, vraiment. S'il est questionneur, je suis discret, moi. lime demande sans cesse le nom de ceux qui logent chez moi > s'ils vont sur le lac près de son château ; mais Joe Hodges est aussi fin que lui.»

c Vous jugez que ce que j'avais de mieux à faire était de payer le mémoire de l'honnête Joe Hodges, et de partir; car je suis bien éloigné d'en faire mon confident. D'ailleurs je savais déjà que notre ci-devant colonel était en pleine retraite sur l'Ecosse , emmenant la pauvre Julia avec lui. Je fus informé par ceux qui conduisaient le bagage, qu'il allait prendre ses quartiers d'hiver dans un endroit appelé Woodbourne , dans le comté de... Il est sur ses gardes maintenant, aussi je le laisserai entrer dans ses retranchements sans le poursuivre. Mais après cela, mon colonel, vous à qui je dois tant de reconnaissance , gardez-vous bien.

c Je vous proteste, Delaserre, que je pense souvent qu'un peu d'esprit de contradiction stimule mon amour. Je crois que j'éprouverais plus de plaisir à forcer cet homme orgueilleux et méprisant à entendre nommer sa fille mistress Brown , que je n'en aurais en l'épousant avec son consentement; oui, quand même il m'assurerait toute sa fortune , quand même encore le roi m'accorderait la permission de prendre le nom et les armes de Mannering. Une seule circonstance me rend circonspect : Julia est jeune et romanesque ; je ne voudrais pas l'entraîner sciemment dans une démarche qui plus tard exciterait peut-être ses regrets. J\on , je ne pourrais supporter qu'elle me reprochât, ne fût-ce que dans son regard, d'avoir ruiné sa fortune; qu'elle pût me dire comme plus d'une femme l'a dit à son mari , que si je lui avais laissé le temps de réfléchir , elle aurait été plus prudente et s'en serait

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trouvée mieux. Non, Delaserre : cette pensée m'est insupportable, elle m'assiège sans cesse. Je n'ignore pas qu'à l'âge de Julia et avec son caractère, une jeune fille n'a point d'idée exacte et précise de la valeur du sacrifice qu'elle ferait. Elle ne connaît des privations que leur nom ; et si l'amour dans une ferme semble devoir lui suffire , c'est une ferme ornée , semblable à celles que décrivent les poètes ou que l'on trouve dans les parcs des gens qui jouissent de douze mille livres sterling de rente. Elle serait mal préparée aux privations de cette véritable chaumière suisse dont nous avons si souvent parlé , et aux difficultés qui nous assailliraient nécessairement avant d'avoir atteint ce port. C'est un point qui mérite réflexion. Quoique la beauté et la tendresse de Julia aient fait sur mon cœur une impression qui né s'effacera jamais , je veux être certain qu'elle connaîtra bien toute l'étendue du sacrifice qu'elle ferait à mon amour.

< Suis -je trop présomptueux , Delaserre , en me flattant que cette épreuve se terminera favorablement et suivant mes désirs ? Suis-je trop vain , lorsque je suppose que le peu de qualités que je possède, une fortuite plus que médiocre et la résolution de consacrer ma vie à son bonheur, peuvent balancer à ses yeux les avantages auxquels elle renoncerait pour moi ? La parure , la richesse , toutes les séductions du grand monde et du bon ton , comme on l'appelle , tout cela Temportera-t-il sur la perspective du bonheur domestique et la réciprocité d'une affection inaltérable. Je ne dis rien de son père; ses bonnes et ses mauvaises qualités sont si étrangement mêlées, que les premières sont neutralisées par les dernières; le regret que Julia éprouverait en se séparant des unes , serait donc bien compensé par le plaisir d'échapper aux autres : la nécessité de cette séparation , suivant moi , n'est qu'une considération secondaire. En attendant, je ne perds pas courage. J'ai rencontré dans ma vie trop d'obstacles et trop de difficultés pour m'aveugler par une folle présomption ; mais je les ai surmontés trop souvent et d'une manière trop merveilleuse pour me laisser abattre.

« Je voudrais que vous vissiez ce pays; ses sites vous enchanteraient. Ils rappellent souvent à mon souvenir les descriptions animées que vous m'avez faites de votre pays natal. Pour moi, ils ont en grande partie le charme de la nouveauté. Quoique né, m'at-on dit, dans les montagnes d'Ecosse, je n'en ai qu'un souvenir confus; je me rappelle beaucoup mieux ce que j'éprouvai dans ma jeunesse en voyant les côtes plates de la Zélande , que les objets

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qui ont dû frapper mes regards avant cette époque. Mais je crois que ma surprise, qui provenait du contraste entre ce lieu et celui où s'est passée mon enfonce , a contribué à graver dans ma mémoire des souvenirs ineffaçables, quoique bien faibles.

« Je me souviens que quand nous gravîmes pour la première fois cette célèbre montagne du Mysore, tandis que nos camarades n'éprouvaient que de la surprise et de l'étonnement à la vue de cette majestueuse élévation, je partageais plutôt vos sensations et celles de Caméron; car votre admiration pour ces rochers sauvages était mêlée d'un plaisir qui prouvait que c'était un spectacle familier pour vos yeux. Quoique j'aie été élevé en Hollande, une colline azurée est une amie pour moi, et le bruit d'un torrent mugissant à mon oreille est comme le chant de ma nourrice. Je n'ai jamais éprouvé ce sentiment avec autant de force que dans ce pays de lacs et de montagnes, et je suis très fâché que le devoir vous empêche de m'accompagner dans mes excursions. J'ai essayé de prendre quelques vues, mais je n'ai rien fait de bon. Dudley, au contraire , dessine d'une manière charmante ; son crayon est semblable à la baguette d'un magicien, tandis que, corrigeant sans cesse, je finis par ne produire qu'une mauvaise caricature. Je dois rester fidèle à mon flageolet ; car de tous les beaux-arts , la musique est le seul qui daigne me sourire.

« Saviez- vous que le colonel Mannering fût dessinateur? Je ne le crois pas : il était trop dédaigneux pour foire paraître ses talents aux yeux d'un subalterne. 11 dessine très bien cependant. Depuis qu'il a quitté Mervyn-Hall avec Julia , sir Arthur a envoyé chercher Dudley. Il voulait, à ce qu'il paraît, faire compléter une suite de dessins dont Mannering a fait les quatre premiers , et que son départ précipité Ta forcé d'interrompre. Dudley m'a dit qu'il avait rarement vu quelque chose de mieux , et que l'on y reconnaît la touche d'un maître. De plus, au bas de chacune était une courte description envers. Saiil, direz-vous, est-il donc au nombre des prophètes? le colonel Mannering faire des vers! Sûrement cet homme doit avoir pris autant de peine pour cacher ses talents que les autres en prennent pour les montrer. Comme il était réservé et insociable avec nous! comme il était peu disposé à entrer dans une conversation qui aurait pu devenir intéressante pour tous ! Et puis, son amitié pour cet indigne Archer , qui était si au dessous de lui sous tous les rapports! et pourquoi, parce qu'il était frère du vicomte Archerfield, un pauvre pair d'Ecosse. Je pense que, si

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