‹ Guy ManneringChapitre 22 sur 45 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

« Polly n’est «près tout qu’une franche coquette,

« A nos sages leçons préférant la fleurette.

«> Si Thoinme n’étoit pas dépourvu de raison ,

« Jamais il ue voudroit de fille en sa maison.

♦« Dépensez force argent, soyez à la torture «; Pour lui donner talents , esprit , grâces, parure ,

« Au premier mot d’amour qu’un homme lui dira ,

« C’en est fait, elle est prise, elle vous plante là. »

Les Mendiants , opéra.

Après la mort de M. Bertram , Mannering s’étoit décidé à faire une tournée dans l’Écosse jusqu’au moment indiqué pour la vente du domaine d’Ellangowan, à laquelle époque il comptoit revenir à Kippletringan. Il alla jusqu’à Edimbourg , voyagea de différents côtés; mais, dans une ville où il avoit mandé à son ami Mervyn de lui adresser ses lettres , il en reçut une qui contenoit une nouvelle peu agréable. Nous avons déjà pris la liberté de jeter un coup d’œil curieux sur sa correspondance, nous allons dgnc faire encore part de cette épître à nos lecteurs.

« Je suis fâché, mon cher ami, du chagrin que je vous ai occasioné en vous obligeant en quelque sorte à me faire un récit qui a rouvert des blessures encore mal fermées. J’ai toujours entendu dire, quoique peut-être à tort, que les assiduités

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de M. Brown chez vous avoient pour objet votre fille : mais, quand cela seroit, une telle présomp tion mériteroit un châtiment. Les philosophes disent que nous nous dépouillons, dans l’état de société, des droits que la nature nous donne de nous défendre nous-mêmes, mais à condition que les lois nous protégeront. Lorsque le prix d’un marché ne peut être payé , il n’y a plus de vente. Par exemple, oseroit-on me contester le droit de défendre ma bourse et ma vie contre un voleur, comme le fait un sauvage indien qui ne connoît ni lois, ni magistrats. Ma résistance ou ma soumission doivent être calculées d’après mes forces et la situation où je me trouve. Mais si, étant bien armé, égal en force, je souffre, de la part de qui que ce soit, une injustice, une violence, je crois qu’on ne pourra attribuer cette conduite ni aux sentiments de la morale, ni à la voix de la religion , à moins que je ne sois un quaker. Or, si on m’attaque dans mon honneur, la situation n’est-elle pas la même? Une insulte, en pareil cas, quelque légère qu’elle soit, est plus importante pour moi que le tort que peut me faire le brigand qui en veut à ma bourse sur le grand chemin. Les lois ont moins de force pour me venger, ou pour mieux dire, cette offense échappe à leur pouvoir. Si quelqu’un vient pour m’enlever ma bourse, et que je n’aie pas les moyens ou le cou*

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rage de la défendre, les assises de Lancastre ou de Carlisle me feront justice du voleur; mais qui osera dire que je dois me laisser d’abord voler et piller, si je suis en état de défendre mon bien, et attendre paisiblement que la main de la justice / vienne frapper le coupable?

« Et , si je me trouve outragé par quelque insulte, vous pourriez croire que je dois m’y soumettre paisiblement, laisser flétrir à jamais ma réputation aux yeux de tous les hommes d’honneur, lorsque les douze juges d’Angleterre, avec le lord chancelier à leur tète, ne pourroient m’offrir une réparation ? Quelle est la loi , quelle est la raison qui peut m’empêcher de défendre ce qui doit m’être infiniment plus précieux que ma fortune et mon existence? Je ne parlerai pas des règles prescrites à cet égard par la religion, jusqu’à ce que je trouve un théologien qui ose me condamner si je défends ma vie et mes propriétés.

Si dans ce cas la défense est permise , ne l’estelle pas encore bien plus quand il s’agit de mon honneur? Ma réputation, il est vrai, peut être mise en danger par des gens qui ne peuvent être comparés au brigand qui m’attaque sur le grand chemin, par des hommes dont le caractère est sans tache, la vie irréprochable, mais qu’importe : toutes ces circonstances peuvent-elles me priver du droit naturel de me défendre? Je puis

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déplorer la nécessité d’en venir aux mains avec eux , mais j'éprouverois le même sentiment en faveur d’un brave ennemi qui tomberoit sous mon sabre dans une bataille. Au surplus , je laisse aux caâuistes le soin de discuter cette question , et me contente de vous faire observer que ce que j’écris ne peut comprendre les duellistes de profession et l’agresseur dans une affaire d'honneur.

Mon but est de prouver que l’on n’a rien à se reprodier quand on a été attiré en champ clos par une offense qui vous feroit perdre vos droits à l’estime et à la considération , si vous la supportiez de sang-froid.

« Je suis fâché que vous ayez conçu le dessein * de vous établir en Écosse, mais au moins je m’applaudis que vous ne vous enfonciez pas dans ses contrées les plus reculées. Aller du Devonshire au Westmorcland, est un voyage qui feroit frissonner un habitant des Indes orientales; mais , partir du Galloway ou du comté de Dumfries pour venir nous voir, c’est faire un pas pour se rapprocher du soleil. D’ailleurs si, comme je le soupçonne, le domaine que vous avez en vue est voisin du vieux château où vous avez joué le rôle d’astrologue il y a quelque vingt ans, je vous ai entendu décrire trop souvent ses environs, et avec un enthousiasme trop comique , pour pouvoir espérer que vous renonciez à cette acquisi-

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tion. J’espère cependant que le brave laird, quoi* que un peu commère, qui vous a si bien reçu, n’a pas encore coulé bas, et que son chapelain, * dont le portrait m’a fait rire tant de fois, est encore in rerum naturâ

« Je voudrois, mon cher Mannering, pouvoir finir ici ma lettre, et ce n’est pas sans peine que je me détermine à la continuer. Je crois pouvoir * vous garantir que, dans ce qu’il me reste à vous apprendre, il n’y a pas la plus légère indiscrétion à reprocher à l’aimable pupille que vous avez confiée momentanément à mes soins; mais je veux vous prouver que je mérite encore le sur- ‘nom de sans détours que l’on m’avoit donné au collège. En un mot , voici ce dont il s’agit.

« Votre fille a hérité en grande partie de la tournure un peu romanesque de votre caractère; elle y joint un peu de ce désir d’être admirée, qui est plus gu moins le foible de toutes les jolies femmes. Elle paroît devoir être votre unique héritière , circonstance indifférente pour ceux qui voient Julie avec mes yeux, mais c’est un appât puissant pour les coureurs de fortune. Vous savez que je l’ai quelquefois plaisantée sur son air de douce mélancolie, sur les promenades qu’elle aime à faire le matin avant que personne soit levé, ou le soir au clair de lune , quand tout le monde devroit être couché ou lorsqu’on tient en main

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des cartes, ce qui est la même chose. L’incident dont j’ai à vous entretenir peut encore être traité en plaisantant, mais il me paroît plus convenable que la plaisanterie vienne de vous que de moi.

« Deux ou trois fois depuis quinze jours, j’ai entendu, fort tard dans la soirée, ou le matin de très-bonne heure, un flageolet jouer le petit air indou que votre fille aime tant. J’ai pensé d’abord que quelque domestique, ami de l'harmonie, et dont les talents ne pouvoient se déployer pendant le jour, choisissoit cette heure silencieuse pour tâcher d’imiter les sons qu’il avoit pu, en restant dans l’antichambre, entendre sortir du gosier de Julie. Hier soir j’avois veillé un peu tard dans mon cabinet, qui est situé sous son appartement; le flageolet se fit encore entendre. J’écoutai plus attentivement , et je me convainquis que les sons partoient du lac qui est sous nos fenêtres.

« Je n’étois pas le seid qui veillât. Vous vous souvenez peut-être que miss Mannering choisit cet appartement, parce qu’il s’y trouve un balcon donnant sitr le lac. Eh bien , j’entendis le bruit d’une fenêtre qu’on lève, celui des volets que l’on ouvre, et bientôt le son de sa propre voix qui entroit en conversation avec quelqu’un sous ses fenêtres. Ce n’est pas là beaucoup de bruit pour rien l . Je ne puis m’être trompé, j’ai parfai-

1 Much ado about not/iûig : litre d’une comédie de Sliakspeare.

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mentreeonnu sa voix si douce, si insinuante. Et pour dire la vérité, celle qui partoitd’en bas étoit en parfaite harmonie avec la sienne. Mais que disoit -on? c’est ce que je ne pouvois distinguer. J’ouvris ma fenêtre afin d’entendre quelque chose de ce rendez-vous à l’espagnole; mais, malgré toutes mes précautions , le bruit qu’elle fit alarma les causeurs, j’entendis fermer croisées et volets chez la jeune dame , et un bruit de rames agitées dans l’eau m’annonça le départ de l’autre interlocuteur. J’entrevis même sa barque qu’il manœuvroit avec autant d’adresse que d’agilité, et qui sillonnoit le lac comme si elle eût contenu douze rameurs infatigables.

« Le lendemain matin j’interrogeai quelquesuns de mes domestiques comme par curiosité; et j’appris que le garde-chasse, en faisant sa ronde, avoit vu plusieurs fois cette barque sur le lac près de la maison, qu’elle 11e contenoit qu’une seule personne , et qu’il avoit entendu le flageolet. Je n’osai pas pousser mes questions trop loin , de peur de faire naître darifc l’esprit de ceux à qui je les adressois quelques soupçons relativement à Julie; mais le lendemain à déjeuner je parlai comme par hasard de la sérénade de la veille, et je remarquai que miss Mannering rougit et pâlit successivement. Je donnai à la conversation une tournure qui pût lui faire croire que

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mon observation n’étoit pas à son adresse; mais dorénavant je laisserai cfe la lumière toute la nuit dans mon cabinet, et je n’en fermerai pas les volets , afin d’ôter à notre rôdeur nocturne l’envie d’en approcher de trop près. J’ai insisté sur le froid de la saison, sur l’humidité des brouillards, pour engager Julie à renoncer à ses promenades du matin et du soir. Elle y a consenti avec une tranquillité qui n’est pas dans son caractère, et c’est un symptôme qui , pour vous dire la vérité , ne nie plaît pas infiniment. Le caractère de Julie a trop de rapport à celui de son père, pour renoncer ainsi à ce qui lui plaît , si elle ne sentoit que la prudence doit l’engager à se soumettre.

« Voilà mon histoire, et vous pouvez maintenant prendre le parti que vous jugerez convenàble. Ma bonne femme ne sait rien. Compatissante aux foiblesses de son sexe, elle auroit cherché à me persuader de vous laisser ignorer ce petit événement, et auroit voulu exercer son éloquence auprès de miss Mannering : mais quelque puissante qu’elle soit, quand elle s’adresse à moi, son objet légitime, je crains que, dans le cas dont il s’agit, elle n’eût fait plus de mal que de bien. Peut-être penserez-vous qu’il vaut mieux que vous paroissiez vous - même ignorer ce qui s’est passé , et agir sans faire de remontrances. Julie ressemble beaucoup à un de mes bons amis ;

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elle a une imagination vive et ardente, qui lui peint sous des couleurs trop riantes ou trop noires tous les événements de la vie. Au total, c’est une fille charmante , ayant autant d’esprit et de bonté que de charmes. Je lui ai rendu de tout mon cœur le baiser que vous m’avez envoyé pour elle, et pour ma récompense elle frappa ma main avec ses jolis doigts. Je vous engage à revenir le plus promptement possible. En attendant, comptez sur la vigilance de votre affectionné

« Arthur Mervyij. »

« P. S. Vous désirerez sans doute savoir si j’ai quelque soupçon sur ce que peut être notre homme à la sérénade. Je n’en ai aucun en vérité. De tous les jeunes gens de nos environs , à qui leur naissance et leur fortune pourroient donner le droit de songer à miss Julie, il n’en est point qui soit dans le cas de jouer ce rôle romanesque. Mais, de l’autre côté du lac, presque vis-à-vis de Mervyn-Hall, est une misérable auberge qui sert de rendez-vous à des gens de toute espèce. Elle est toujours pleine de poètes, d’acteurs, de peintres, de musiciens, qui y viennent pour rêver, ■déclamer, composer dans ses environs pittoresques. Leur beauté nous expose à entendre bourdonner autour de nous cet essaim de vagabonds ,

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et # c’est l’acheter un peu cher. Si Julie étoit ma tille, je craindrois plus pour elle de ce côté que d’aucun autre. Elle est généreuse et romanesque; elle écrit six pages par semaine à une de ses amies , et il est quelquefois dangereux d’avoir à chercher un sujet pour exercer ses sentiments ou sa plume. Adieu encore une fois. Si j’avois traité cette matière .plus sérieusement, j’aurois fait tort à votre discernement; mais, si je ne vous en avois point parlé, j’aurois cru manquer de prudence. » D’après cette lettre , le colonel envoya son exprès négligent à M. Mac-Morlan, avec les pouvoirs nécessaires pour acheter le domaine d’Ellangowan, et se mit en route vers le sud. Il ne s’arrêta que lorsqu’il fut arrivé au château de son ami M. Mervyn, sur le bord d’un des lacs du Westmoreland.

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