QUATRIÈME EXTRAIT
Mervyn-Hall.
« Si l’Inde est la patrie de la magie, ma chère Matilde, le pays que j’habite est celle du roman. La nature ne peut offrir de spectacle plus imposant. Elle a réuni ici tout ce qu’elle enfanta jamais de plus sublime ; des cataractes retentissantes , des monts qui cachent leurs fronts chauves dans les cieux, des lacs qui serpentent dans des vallons ombragés, et conduisent à chaque détour dans de nouveaux sites toujours plus
pittoresques , des rochers atteignant les nues : d’un côté les solitudes de Salvator, et de l’autre les paysages animés de Claude. Je suis heureuse de trouver un objet pour lequel mon père peut partager mon enthousiasme. 11 admire la nature comme un peintre ou un poète, et j’ai éprouvé le plus grand plaisir à lui entendre développer les causes et les effets de ces preuves brillantes de son pouvoir. Je voudrois qu’il s’établît dans cette contrée enchanteresse; mais il a dessein de se fixer plus au nord. Il est allé faire un voyage en Écosse, et je crois qu’il y cherche un endroit qui puisse convenir à ses goûts, pour y placer sa résidence. D’anciens souvenirs paroisseut lui faire aimer ce pays. Ainsi, ma chère Matilde, il paroît que lorsque je m’établirai dans la maison de mon père , ce sera pour m’éloigner de vous encore davantage.
o Je demeure en ce moment chez M. et mistress Mervyn, anciens ami de mon père. Mistress Mervyn est véritablement une bonne femme, moitié douce, moitié ménagère; mais pour les ressources de l’amitié, bon Dieu, ma chère Matilde, votre Julie les auroit aussi bien cherchées eu mistress Formelle. Vous voyez que je n’ai pas oublié le surnom que nous donnions à notre
GUY MANKKRING.
maîtresse de pension. Quant à sir Arthur, il est loin, bien loin d’avoii* les qualités brillantes de mon père. Cependant il m’amuse, et veut bien se prêter à mon caractère. Il est doué d'un gros bon sens, montre assez de complaisance, et ne manque pas d’une certaine gaîté. Je me plais à lui faire faire de longues promenades au bord des chutes d’eau , et jusque sur le haut des montagnes, et, par reconnoissance, j’admire ses champs de navets, de luzerne et de sainfoin. Je crois qu’il me regarde comme une jeune fille bien simple, bien éprise des beautés de la nature, revêtue de quelques charmes ( il faut que le mot passe) et d’un assez bon naturel. Moi, je conviens que le cher homme peut assez bien juger de l’extérieur d’une femme, mais je ne lui soupçonne pas le tact nécessaire pour pénétrer dans ses sentiments. Il m’accompagne ainsi, malgré sa goutte ; il me conte, des histoires du grand monde, dans lequel il prétend avoir vécu; moi, je l’écoute, je souris, je suis aussi gaie, aussi aimable qu’il m’est possible, et nous nous entendons fort bien.
« Mais hélas! ma chère Matilde-, que le temps me paroîtroit long dans ce paradis romantique, habité par deux êtres semblables, si peu assortis aux beautés qui les entourent, si vous n’étiez pas
exacte à répondre à mon ennuyeux bavardage !
Je vous en prie, ne manquez pas de m’écrire au moins trois fois par semaine. Vous ne pouvez jamais manquer de matériaux. »