CHAPITRE XVIII
« Parler à no homme par une fenêtre U! »
Beaucoup de bruit pour rien. Shaksfea.Ke.
Noos continuerons à donner quelques extraits des lettres de miss Mannering, afin de faire paroître tout le bon sens, les principes et la sensibilité de cette jeune personne. Les taches de son caractère dévoient être attribuées à une éducation imparfaite, et au jugement faux d’une mère qui regardoit au fond du cœur son mari comme un tyran , et finit par le craindre comme tel. Lady Mannering avoit lu beaucoup de romans; les intrigues qu’ils contiennent l’avoient tellement intéressée, qu’elle avoit voulu en conduire un dans sa maison , et faire de sa propre fille , k l’âge de seize ans, une de leurs héroïnes. Elle se plaisoit dans de petits mystères , faisoit d’un rien un secret important, et trembloit cependant à l’idée de l’indignation qu’éprouveroit son époux s’il découvroit ses manœuvres. Ainsi elle formoit un projet, pour le seul plaisir de le former, ou par esprit de contradiction, s’avançoit plus avant qu’elle ne l’auroit voulu , cherchoit à se tirer d’embarras
à • au8 GUY MANNERING.
par de nouvelles ruses, ou à couvrir ses erreurs par la dissimulation, se trouvoit souvent enveloppée dans ses propres filets; et la crainte de laisser apercevoir un projet qu’elle n’avoit souvent conçu que par plaisanterie l’obligeoit à continuer sa route, quand elle auroit voulu revenir sur ses pas.
Heureusement le jeune homme qu’elle avoit admis dans sa société intime, et dont elle avoit encouragé la passion pour sa fille, avoit un fonds de principes et d’honnêteté qui rendirent sa compagnie moins dangereuse que mistress Mannering n’auroit dû s’y attendre. On n’avoit à lui reprocher que l’obscurité de sa naissance; car d’ailleurs...
« La nature en son coeur s’étoit plue à graver « L’amour de la vertu , le désir de la gloire :
« Et dès les premiers pas on vit que la victoire »
« A de brillants succès le feroit arriver. »
Mais il étoit au-dessus de ses forces d’éviter le piège que mistress Mannering avoit tendu sous ses pas. Il lui fut impossible de ne pas s’attacher à une jeune demoiselle dont les charmes et les qualités auroient allumé sa passion, même dans des lieux où cet assemblage eût été moins rare que dans une forteresse éloignée, dans nos établissements des Indes. La lettre de M. Mannering
GUY MAÎWEKING.
à M. Mervyn a suffisamment détaillé tout ce qui s’ensuivit; et nous étendre davantage sur ce sujet seroit abuser de la patience de nos lecteurs.
Nous allons doue leur présenter la suite de la
correspondance de missMannering avec sou amie.
SIXlàMB EXTRAIT. 1
« Je l’ai revu, Matilde, je l’ai revu deux fois. J’ai inutilement épuisé tous les raisonnements pour le convaincre que ces entrevues secrètes étoient dangereuses pour lui comme pour moi.
Je l’ai engagé à suivre ses vues de fortune sans penser à moi davantage; je lui ai dit que je me trouvois heureuse et tranquille depuis que j’étois assurée qu’il n’avoit pas été victime du ressentiment de mon père. Il m’a répondu... et comment vous dire tout ce qu’il a trouvé à me répondre? Il a réclamé les espérances que ma mère lui avoit permis de concevoir; il a cherché à me déterminer à m’unir à lui sans le consentement de* mon père. Quelle folie! non, Matilde, jamais je n’y consentirai ; je l’ai refusé positivement ; j’ai su imposer silence au sentiment secret qui me parloit en sa faveur. Mais comment sortir de ce dédale dans lequel m’ont entraînée le destin et l’imprudence de ma pauvre mère?
« J’ai tant réfléchi sur ce sujet, ma chère amie,
Güï Mahhering. Tom. r. i4
GUY MANNERtRG.
que ma pauvre tète en est fatiguée. Pavois cru que le parti le plus sage étoit de tout avouer à mon père; il mérite cette confiance, car sa tendresse pour moi est inépuisable. Depuis que j’ai étudié de plus près sou caractère, j’ai remarqué qu’il ne devient violent et emporté que lorsqu’il soupçonne qu’on veut le tromper; et sous ce rapport, peut-être, il a été mal jugé par quelqu’un qui lui étoit bien cher; il y a aussi dans ses sentiments quelque chose de romanesque. Je l’ai vu accorder au récit d’une action généreuse , d’un trait d’héroïsme , d’un acte de grandeur d’âme , des larmes que la peinture du malheur n’auroit pu en arracher. Mais Brown m’a représenté qu’il est son ennemi personnel. Ensuite l’obscurité de sa naissance. Ce seroit pour mon père un coup de massue. O Matilde, j’espère qu’aucun de vos ancêtres n’a été à la bataille de Poitiers ni à celle d’Àzincourt. Sans la vénération démon père pour sir Miles Mannering, je m’expliquerois avec lui sans avôir moitié autant de crainte. »