‹ Guy ManneringChapitre 36 sur 45 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

« L’un sur le grand cliemiu « Attrape quelques coups, et l’autre la potence. » Conte d’hiver de Sha&sfeare.

Brown n’avoit pas oublié les dernières paroles du bon fermier; mais, tandis qu’il payoit sou écot, il 11e put s’empêcher de fixer ses regards sur Meg Merrilies. Elle avoit sous tous les rapports l’air d’une sorcière, comme lorsque nous l’avons montrée à nos lecteurs pour la première lois dans le château d’Ellaugowan. Le temps avoit rendu gris ses cheveux noirs, et sillonné de rides ses traits sauvages; mais sa taille n’étoit pas

voûtée, et son activité étoit encore la même. On > , ~ * avoit remarqué que la vie active, quoique non laborieuse que menoit cette femme, lui donnoit,. comme à plusieurs de ses pareilles, un tel pouvoir sur sa physionomie et ses mouvements, que toutes les attitudes qu’elle vouloit prendre étoient naturelles, aisées et pittoresques. En ce momentelle étoit debout près d’uné croisée, placée de manière à laisser voir sa taille vraiment masculine. Sa tête étoit un peu penchée en arrière, afin que le chapeau qui la couvroit ne pût l’em-

pécher de voir Brown qu’elle sembloit examiner avec une sérieuse attention. A chaque geste qu’il faisoit, à chaque parole qu’il prononçoit, elle sembloit agitée par un tressaillement imperceptible. De son côté il étoit étonné de ne pouvoir regarder cette figure singulière sans une certaine émotion. Ces traits, pensoit-il, se sont-ils offerts à moi en songe, ou rappellent-ils à mon Souvenir quelques-unes des étranges figures que j’ai vues dans les pagodes des Indes.

Tandis qu’il s’occupoit de ces pensées, et que l’hôtesse étoit allée chercher de l’argent pour lui changer une demi-guinée, l’égyptienne fit tout à coup deux grands pas pour se rapprocher de lui, et lui prit la main. Il pensa qu’elle vouloit lui donner une preuve de ses talents dans la chiromancie; mais elle sembloit agitée d’autres sentiments. *•" ’ ' '

— Au nom du Ciel, jeune homme, dites-moi quel est votre nom, et d’où vous venez?

— Mon nom est Brown , la mère, et j’arrive des Indes orientales.

— Des Indes orientales! dit- elle en lâchant sa main, ce n’est donc pas cela. Je suis une vieille folle. Tout ce que je vois me semble ce que je désire voir. Mais les Indes orientales! cela ne se peut pas. Quoi qu’il en soit, votre figure et le son de votre voix m’ont rappelé mon ancien

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temps. Adieu, ne vous amusez pas en route; et, ’ si vous rencontrez quelques-uns de nos gens , ne t leur dites rien , ne vous mêlez pas de leurs af- , 1 faires, et ils ne vous feront pas de mal.

Brown , qui dans ce moment venoit de recevoir , lamonnoie desademi-guinée, lui mit un schelling dans lamaiu, dit adieu àson hôtesse; et, suivant la même route qu’avoit prise Dinmont, se mit à marcher à grands pas avec l’avantage d’être guidé par les traces qu’avoient laissées sur la terre les pieds du cheval du fermier.

Meg Merrilies le suivit des yeux jusqu’à ce qu’elle l’eût perdu de vue.

— Il faut, dit-elle alors, que je revoie ce jeune homme; il faut que je revoie aussi Ellangowan.

Le laird est mort. Eh bien , la mort règle tous les comptes. Il fut un temps où il étoit bon et humain. Le Shérif n’est plus dans le pa\s. Je peux bien me glisser dans le bois sans qu’on m’aperçoive , ou sans qu’on me reconnoisse. Après tout je ne risque que de passer par les verges. C’en est , fait! il faut que je revoie Ellangowan ou que je meure.

Pendant ce temps Brown continuoit sa route sans perdre un instant. Il étoit déjà dans le sentier tracé dans le bois de bruyères , nommé le désert du Cumberland. 11 vit une maison écartée dans laquelle Dinmont avoit sans doute été faire

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mie visite, soit d’amitié, soit d’alfaire; car les pas de son cheval suivoient cette direction, et un peu plus loin il en retrouva les traces qui lui annoncèrent qu’il s’étoit remis en route. Je voudrois, pensa Brown, que le bon fermier fût resté ici jusqu’à mon arrivée; je n’aurois pas été fâché tle lui faire quelques questions sur le chemin; plus j’avance, et plus tout ce qui m’entoure paroît sauvage.

A la vérité la nature, comme si elle avoit destiné ce pays à servir de barrière entre deux nations, sembloit y avoir attaché un caractère d’horreur et de désolation. Le9 montagnes ne sont ni hautes ni escarpées; mais tout est couvert de mousse et de bruyère, le petit nombre de cabanes que l’on y voit sont pauvres et misérables et à une grande distance les unes des autres. Autour d’elles on aperçoit les traces des efforts que l’on a faits pour procurer à la terre une apparence de végétation. Mais deux ou trois poulains qu’on voit errer autour des habitations, les jambes de derrière attachées ensemble, pour éviter les frais d’une écurie, annoncent que la principale ressource du paysan est d’élever des chevaux. Le peuple y est moins hospitalier, plus grossier que dans le reste du Cumberland. Ces dispositions sont le résultat, tant de sa manière de vivre que de ses liaisons avec les vagabonds et les brigands

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qui viennent chercher dans cette contrée sauvage un refuge contre les poursuites de la justice.

Les habitants de ce pays étoient dès autrefois tellement en butte aux soupçons et au mépris fie leurs voisins plus policés, qu’il existoit, et qu’il existe peut-être encore dans Newcastle, un règlement qui défend à tout maître ouvrier de cette ville fie prendre pour apprenti un homme né dans ces environs. Un proverbe dit que lorsqu’on veut tuer son chien on dit qu’il est enragé. Ou peut ajouter que, si l’on donne à un homme ou à une classe d’hommes une mauvaise renommée, il est très-vraisemblable qu’ils finiront par la mériter. Brown 11’ignoroit pas ces détails ; et les discours de l’égyptienne et fie Dinmont avoient encore augmenté ses soupçons. Mais il ne connoissoit pas la crainte, il n’avoit rien sur lui qui pût tenter un voleur, et il se flattoit d’avoir traversé le désert avant la chute du jour. Il s’étoit pourtant trompé flans son calcul. Le chemin se trouva plus long qu’il ne l’avoit pensé, et l’horizon connnençoitdéjà à s’obscurcir lorsqu’il entroit seulement dans de vastes laudes.

Doublant la vitesse de sa marche, il suivoit un sentier fort étroit qui serpentoit tantôt à travers d’épaisses bruyères, tantôt dans de profonds ravins bordés ici de fossés remplis d’une matière qui tenoit le milieu entre l’eau et la boue, là de

monceaux de pierres et de sable que quelque torrent avoit détachés des montagnes voisines et accumulés en différents endroits. Il s’étonnoit qu’un homme à cheval pût passer dans un pareil chemin; et cependant il voyoit encore les traces de celui de Dinmont, il croyoit même entendre à quelque distance le bruit de ses pas. Il se convainquit que le fermier ne pouvoit s’avancer dans les bruyères aussi vite que lui, et marcha encore plus rapidement dans l’espérance de le rejoindre, et de profiter de la connoissance qu’il avoit du pays.

En ce moment son basset le quitta pour courir en avant, en aboyant d’une manière extraordinaire. Brown se hâta de gagner une petite éminence qui n’étoit qu’à deux pas, et vit ce qui # avoit donné l’alarme à son chien. Dans un chemin creux, à une portée de fusil de lui, un homme • qu’il reconnut aisément pour Dinmont se défendoit contre deux scélérats qui l’attaquoient. Il étoit à bas de son cheval, et s’excrimoit de son mieux du manche de son fouet. Notre voyageur se hâta de courir à son secours; mais, avant qu’il fût arrivé sur le lieu du combat, un coup sur la tète avoit renversé le malheureux fermier que l’un des deux coquins continuoit à frapper impitoyablement. L’autre misérable, courant au devant de Brown, appela son camarade, en lui disant : — Celui-là est content ! voulant dire proba-

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blement qu’il n’étoit plus en état de résister ni de se plaindre. L’un d’eux étoit armé d’une espèce de couteau de chasse, l’autre d’un gourdin. JVIais comme le sentier étoit fort étroit: — S’ils n’ont pas d’armes à feu, pensa Brown, je leur ferai voir du pays. Les brigands vomissoient contre lui, en 1 attaquant, force menaces et imprécations; mais ils s’aperçurent qu’ils avoient affaire à un homme aussi vigoureux que résolu , et après en avoir reçu deux ou trois coups bien assenés , l’un d’eux lui cria : De par tous, les diables, que ne passes-

tu tou chemin ? ce n’est pas à toi que nous en voulons.

Brown ne se payant pas de cette monnoie, et ne voulant pas laisser à leur merci le malheureux qu’ils vouloient voler, et peut-être achever d’assassiner, le combat recommençoit, lorsque Dinmont, revenu de son étourdissement, se remit sur ses jambes , saisit son bâton , et vint pour se mettre de la partie. Comme nos deux coquins n’en étoient pas venus à bout aisément, même quand il étoit seul, et dans la surprise où l’avoit jeté leur attaque imprévue, ils ne crurent pas devoir attendre qu’il vînt joindre ses forces à celles d’un homme qui paroissoit en état de leur tenir tète à tous deux; ils s’enfuirent de toutes leurs jambes à travers lebois, poursuivis par Wasp qui avoit pris une part glorieuse à l’action , en har-

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celant l’ennemi sur les derrières, etopérant par-là

une utile diversion en faveur de son maître.

—Diable! votre chien entend bien la chasse à présent! tels furent les premiers mots du fermier en arrivant la tête pleine de sang, lorsqu’il reconnut son libérateur.

— J’espère que vous n’êtes pas blessé dangereusement ?

— Oh! ce n’est rien. Ma tète est à l’épreuve de quelques contusions, je la conserverai, grâce à vous. Mais il faut que vous m’aidiez à chercher mon cheval, et vous monterez en croupe; car il faut gagner du terrain avant que toute la bande ne vienne tomber sur nous, le reste n’est peutêtre pas bien loin.

Le hasard voulut heureusement que le cheval se trouvât à deux pas, et Brown fit quelque difficulté de trop charger la pauvre bête.

— Ne craignez rien, répondit Dinmont, Dumple porteroit six hommes si sa croupe étoit assez longue. Mais, pour l’amour de Dieu, dépêchonsnous. Je vois venir du monde là- bas; je crois prudent de ne pas les attendre.

Brown pensa de son côté que la vue de cinq à six hommes qui accouroient effectivement vers eux devoit abréger les cérémonies. Il sauta donc sur la croupe de Dumple, et le bidet plein d’ardeur, chargé de deux hommes grands et vigou-

reux, partit avec la même vitesse que s’il eût porté deux enfants de cinq à six ans. Son maître, qui connoissoit parfaitement la route, l’excitoit encore, et avoit soin de choisir le meilleur chemin, en quoi il étoit parfaitement secondé par l’instinct admirable de l'animal, qui, dans tous les mauvais pas , ne manquoit jamais de choisir l’endroit où le passage se trouvoit le «moins difficile.

Malgré tous ces avantages, la route étoit tellement entrecoupée, ils étoient si souvent forcés de s’écarter de la ligne droite, qu’ils ne gagnoient que peu de terrain sur ceux qui les poursuivoient. Ne craignez rien, dit l’intrépide Ecossais à son compagnon , si nous étions une fois au delà du ruisseau de Witthershin , la route change de face, et ils auroient de bonnes jambes s’ils nous attrapoient.

Us arrivèrent bientôt à ce ruisseau : l’eau paroissoit à peine couler, et ressembloit à celle d’un étang fangeux. 11 étoit couvert de roseaux , et de différentes herbes aquatiques. Dinmont conduisit ♦ son coursier vers l’endroit qui lui parut offrir un gué plus facile; mais Dumple s’arrêta tout à coup, baissa la tête comme pour reconnoître de plus près l’eau qu’on vouloit lui faire traverser, frappa la terre de ses pieds de devant , et resta comme s’il eût été de marbre.

— Ne ferions- nous pas mieux, dit Brown, de

mettre pied à terre, et de laisser l’animal à son sort, ou de le ïbrcer à traverser le gué.

— Non, non, dit le pilote. Il faut laisser manœuvrer Dumple comme il l’entend. Il a plus de bon sens que bien des chrétiens. En parlant ainsi, il lâcha la bride, et s’adressant à son cheval: Allons, mon garçon, lui dit-il, choisis ton chemin, vois où tu veux passer.

Dumple, ayant la liberté du choix, gagna un autre endroit, où le ruisseau, à ce que pensoit Brown, ne sembloit pas offrir un passage si facile, mais que l’instinct ou l’expérience de l’animal lui faisoit préférer. Là , il entra dans l’eau de luimême, et atteignit l’autre bord sans difficulté.

— Nous voilà hors du marais, dit Dinmont, j’en suis bien aise. On y trouve plus d’écuries pour les chevaux que d’auberges pour les hommes.

Maintenant il nous fàut atteindre la route pucelle, et nous serons sauvés. Effectivement ils se trouvèrent bientôt sur un pavé rompu, reste d’une chaussée construite par les Romains, et qui traverse ce pays sauvage dans la direction du nord, et alors ils firent de neuf à dix milles par heure, Dumple ne demandant d’autre relâche que de quitter le galop pour se mettre au trot. *

— Je pourrois bien le faire aller plus vite, dit son maître, mais il faut considérer qu’il a sur les flancs deux paires de longues jambes, et ce seroit

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une pitié tle forcer Dumple. II n’avoit pas son pareil dans toute la foire de Cartisle. Brown étoit bien d’avis de ménager le pauvre animal , et comme ils étoient à l’abri de toute crainte, il dit à M. Dinmont qu’il feroit bien de bander sa tète avec un mouchoir, de crainte que l’air n’envenimât sa blessure.

— Et à quoi bon? dit le fermier résolu; le plus court est de laisser le sang se tiger sur la blessure : cela épargne une emplâtre.

Brown, dans le cours de ses campagnes, avoit vu recevoir bien des blessures , mais il ne put s’empêcher de remarquer que jamais il n’en avoit vu supporter avec un pareil sang-froid.

— Bah! bah! faudroit-il faire la poule mouillée pour une petite entaille à la tète? Mais, dans cinq minutes, nous sommes en Écosse, et il faut que vous veniez avec moi à Charlies-IIope, c’est une chose arrêtée.

Brown accepta avec plaisir l'hospitalité qu’il lui offroit. La nuit commençoit à s’épaissir, quand ils . arrivèrent près d’une petite rivière qui serpentoit à travers un paysage champêtre. Les montagnes qui s’offroient à la vue étoient plus vertes et plus escarpées que celles qu’ils venoient de quitter, et leurs pentes garnies de gazon s’abaissoient jusqu’aux rives de la petite rivière. Sans étonner les yeux par ses monts aux sommets

ambitieux, sans offrir un aspect romantique et pittoresque , cette contrée plaisoit par son air champêtre et solitaire. On n’y voyoit ni routes, ni euclos, ni terres labourées; ou auroit cru être clans un vallon choisi par un patriarche pour y faire paître ses troupeaux. Les ruines de quelques tours démantelées prouvoient que ce pays avoit été le séjour d’habitants bien différents de ceux qui s’y trouvoient alors, ces maraudeurs dont les guerres entre l’Ecosse et l’Angleterre virent les exploits.

Dumple prit un sentier qui ahoutissoit à un gué qu’il connoissoit bien , traversa l’eau , et , allongeant le pas, côtoya la rivière pendant environ un mille. Il s’avança alors vers deux ou trois bâtiments peu élevés et couverts en chaume, dont les angles opposés l’un à l’autre indiquoient un grand mépris pour les règles de l’architecture. C’étoit la ferme de Charlies-Hope. A leur approche les trois générations des Pepper et des Moutarde , et un grand nombre de leurs alliés dont les noms nous sont inconnus , se mirent à aboyer à qui mieux mieux. Le fermier fit entendre sa voix; elle fut reconnue, et l’ordre se rétablit.

La porte s’ouvrit : une fille à demi-vêtue qui avôit le soin de traire les vaches, et qui venoit de s’acquitter de cette fonction , s’y montra un

instant, et la referma aussitôt pour rentrer clans l’intérieur, d’où on l’eutendit crier : — Mistress! mistress! c’est notre maître, et un autre homme avec lui.

Dumple, abandonné à lui -même, gagna la porte de l’écurie, frappa du pied pour se la faire ouvrir, et salua de quelques hennissements ses amis qui s’y trouvoient, et qui lui rendirent ses salutations. Pendant ce temps, Brown avoit beaucoup d’ouvrage à préserver son pauvre Wasp des empressements de toute la meute rassemblée autour de lui, et qui ne paroissoit pas disposée à le recevoir' avec l’hospitalité que montroit le maître du logis.

Un moment après , un valet de charrue vint introduire Dumple dans l’écurie , tandis que mistress Dinmont, îemme de bonne mine et de bonne humeur, vint recevoir nos voyageurs, et montrant à son mari un plaisir de le revoir dont la sincérité se peignoit sur son visage : — Mon Dieu, s’écria -t- elle, avez -vous été absent assez long-temps ! . • ,

GUY MANMERING.

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