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trouvant rien à envier dans sa situation, voyoient avec plus de compassion l’embarras où il alloit se trouver. Il étoit en quelque sorte leur favori. Les seigneurs voisins s’opposoient- ils au partage de quelque bien de commune; faisoient- ils punir ceux qui chassoient ou pêchoient sans en avoir le droit; en un mot, les paysans se croyoient-ils opprimés par la noblesse, ils avoient coutume de se dire les uns aux autres : — - Ab, si Ellangowan, ce brave homme, possédoit encore tout ce qui a appartenu à ses ancêtres, il ne souflriroit pas que de pauvres gens fussent ainsi vexés! — Cependant cette bonne opinion ne les empêchoit pas de profiter de sa facilité dans toutes les occasions. Ils faisoient paître leur troupeaux dans ses prés, voloient son bois, tuoient son gibier. — Le brave homme, disoient-ils, n’en saura jamais rien. 11 ne s’inquiète pas de ce que fait le pauvre inonde. « — Colporteurs, égyptiens, chaudroniers , vagabonds de toute espèce, remplissoient sa cuisine, et le lord , qui n’étoit pas un orgueilleux , mais qui airnoit les commérages comme la plupart des gens sans caractère, se trouvoit récompensé de l’hospitalité qu’il leur accordoit par le plaisir de les questionner sur les nouvelles du pays d’où ils venoient.
Une circonstance arrêta Ellangowan dans sa course rapide vers sa ruine. Ce fut son mariage
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lavée une dame qui avoit environ quatre mille livres *. Personne dans le voisinage ne put concevoir pourquoi, avec une .telle fortune, elle l’avoit épousé, si ce n’est parce qu’il étoit grand, bien fait, avec d’assez beaux traits, un abord agréable, et le meilleur caractère. On peut ajouter à cela qu’elle étoit déjà âgée de vingt-huit ans, et et qu’elle n’avoit pas de proches parents qui pussent contrôler ses actions ou son choix.
C’étoit pour cette dame , prête à accoucher de son premier* enfant, que l’exprès, actif et diligent dont avoit parlé la femme de la chaumière, avoit été dépêché à Kippletringan la nuit de l’arrivée de Mannering.
Mais c’est assez parlé du lord , occupons-nous de faire connoître au lecteur l’individu qui se trouvoit avec lui. C’étoit Abel Sampson que , d’après ses occupations de pédagogue, on appeloit communément Dominus Sampson. Il étoit d’une naissance obscure; mais, ayant montré dès sa plus tendre enfance un caractère sérieux et réfléchi, ses parents, quoique pauvres, pensèrent que leur enfant pourroit exercer, comme tant d’autres , ses talents dans une chaire. Ils redoublèrent donc d’économie, se refusèrent tout, se levèrent de grand matin, se couchèrent fort tard, mangèrent du pain sec et burent de l’eau claire,
' 9*5,000 liv. argent de France.
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le tout pour procurer à leur cher Abel les moyens^ de pouvoir s’instruire.
— Il fut donc mis dans une école, et là sa taille maigre et allongée , son air gauche , sa gravité taciturne, quelques habitudes grotesques, comme de se dandiner et de gratter sa tête en récitant ses leçons, rendirent Sampson la risée de ses camarades. Les mêmes qualités lui valurent au collège les mêmes égards de la part de ses nouveaux compagnons. On faisoit foule pour voir Dominus Sampson ( car on lui avoitdéjà conféré ce titre honorable ) sortir de la classe de grec , son lexicon sous son bras, porté sur deux longues jambes ressemblant aux pâtes d’une grue , haussant alternativement deux larges épaules dans un habit noir trois fois trop large , qui montrait la corde , et qui étoit son unique et constatite parure. Quand il parloit , tous les efforts du professeur ne pouvoieut empêcher, toute sa classe d’éclater de rire, et il avoit bien de la peine à n’en pas faire autant. Son visage long et pâle, ses.yeux louches, son énorme mâchoire qui ne paroissoit pas s’ouvrir et se fermer par un acte de sa volonté, mais, par l’effet d’un mécanisme intérieur; sa voix aigre et discordante qui s’élevoit jusqu’au fausset quand on lui disoit de parler plus distinctement; tout cela lui donnoit chaque jour de nouveaux titres au ridicule,
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sans parler de l’habit troué et du soulier percé , qui depuis le temps de Juvénal est le partage du pauvre savant.
Et cependant jamais Sampson ne montra d’humeur à cause des railleries dont il étoit l’objet; jamais il ne songea à tirer la moindre vengeance de ceux qui le tourmentoient. Il sortait du collège le plus secrètement possible, et se plongeoit dans une chambre plus que modeste , où , pour dix-huit sous ' par semaine, il avoit la jouissance d’une paillasse, et la permission d’étudier près du feu de son hôtesse, quand elle était de bonne humeur. Enfin, à travers tout cela, il parvint à s’instruire suffisamment dans le grec et le latin , et à acquérir quelques connoissances dans les sciences.
Abel Sampson, avec le temps, obtint ses grades en théologie, et fut enfin admis à prononcer son premier sermon. Mais, hélas! sa propre timidité et l’envie de rire qui s’empara visiblement de l’auditoire dès qu’il parut dans la chaire, le rendirent incapable de prononcer le premier mot de son discours. Il ouvrit une grande bouche , fit une grimace affreuse, roula de tons côtés de gros yeux qui sembloient vouloir sortir de leur orbite , ferma sa bible , descendit de la chaire plus vite qu’il n’y étoit monté , renversa en s’en
1 i liv. 16 sous de France.
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allant, quelques vieilles femmes qui, suivant leur usage , s’étoient placées près d’elle pour mieux entendre, et fut surnommé par son auditoire le ministre muet. Il retourna donc dans son pays, déchu dè toute espérance , et réduit à partager la pauvreté de ses parents. Comme il n’avoit ni ami ni confident, pas même une simple connoissance , personne ne put savoir comment Do- ** minus avoit supporté un événement qui fit, rire la ville à ses dépens pendant toute une semaine.
Je ne finirais point si je voulois rapporter toutes les plaisanteries auxquelles il donna lieu, depuis une ballade que fit un espiègle étudiant, jusqu'au bon mot du principal qui se félicitoit de ce que Sampson, dans la promptitude de sa*fuite, n’avoit pas emporté les portes du collège. ^
Mais rien ne pouvoit altérer l’égalité d’âme de Sampson ; il chercha à se rendre utile à ses parents en tenant une école, et il eut bientôt bé4u- • coup de disciples, mais peu d'honoraires. Au fait^ il donnoit ses leçons aux pauvres pour rien , et aux fils de fermiers qui étoient dansTaisance pour ce qu’ils vouloient lui payer; et il faut dire, à la honte de ceux-ci, que les bénéfices de Samp-
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son ne montèrent jamais à une somme équivalente aux gages d’un valet de charrue.
Comme il avoit une belle écriture , il avdit encore quelques petits profits eu copiant des
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comptes et écrivant des lettres pour Ellangowan. Peu à peu le lord, qui ne voyoit aucune société, prit goût à celle de Dominus. La conversation n’étoit pas son côté brillant , mais il avoit le talent d’écouter, il attisoit le feu avec assez d’adresse ; il essaya même de moucher les chandelles; mais il y renonça après avoir plongé deux ou trois fois le salon du lord dans une obscurité complète. Ainsi toute sa besogne se bornoit à peu près à lever son verre de bière et à l’approcher de sa bouche chaque fois qu’Ellangowan en faisoit autant, et à lui prouver, par quelques sons mal articulés, qu’il l’avoit écouté, lorsque celui-ci , qui aimoit à parler autant que l’autre à se taire, avoit fini une de ses longues histoires.
C’est dans une de ces occasions qu’il montra à Manuering sa longue figure, son corps maigre et son air gauche. Il étoit vêtu d’un habit noir râpé ; un mouchoir de couleur, qui avoit été propre autrefois, entouroit son cou nerveux et décharné ; enfin le reste de son extérieur étoit composé de culottes grises, de bas bleu foncé, de souliers à clous, et de petites boucles de cuivre.
Tel est le portrait esquissé des deux personnes entre lesquelles Manuering se trouvoit alors assis.
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