‹ Guy ManneringChapitre 6 sur 45 · WWW · texte numérisé non relu

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rit qu’une seule fois, dans sa vie , lorsqu’il étoit eucore à l’université, et que la femme chez qui il logeoit en fit une fausse couche , que l’on attribua, tant à la surprise que lui causa cet événement extraordinaire, qu’à la frayeur que lui firent les hideuses grimaces qui accompagnèrent cet accès de rire inattendu. Et lorsqu’il parvenoit à découvrir qu’on l’avoit trompé, il se contentoit de dire : Prodigieux ! ou Fort plaisant! * sans qu’un seul muscle de sa figure changeât de situation.

En cette occasion, il se tourna vers Mannering, grands yeux ouverts, bouche béante, ayant l’air de douter qu’il eût bien entendu ce que celui-ci venoit de dire.

— Je crains, Monsieur, dit Mannering -en s’adressant à lui, que vous ne soyez un de ces hommes malheureux dont la vue foible est incapable de pénétrer jusqu’aux sphères étoilées , et de lire dahs les astres les décrets du ciel; que votre âme enfin ne soit fermée à la conviction par le préjugé.

— Oui, dit Sampson, je pense avec sir Isaac Newton , chevalier et directeur de l’hôtel des monnoies de sa majesté, que la prétendue science de l’astrologie est vaine, frivole et dérisoire.

Après cet oracle, ses lèvres reprirent leur immobilité.

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— Je suis vraiment fâché, dit Maunering , de voir qu’un homme aussi grave, aussi instruit que vous l'êtes, soit plongé dans un aveuglement si déplorable. Pouvez-vous mettre le nom moderne et commun de Isaac Newton à côté des noms sonores et célèbres des Dariot, Bonatus, Ptolomée, Haly, Eztler , Diéterick, JJfaibod, Harfurt, Zaël, Taustettor, Agrippa, Duretus, Maginus,Ürigène et Argol? Les chrétiens et les païens, les juifs et les gentils, les poètes et les philosophes ne sont-ils pas d’accord pour admettre l’influence des astres?

— Commuais error! erreur générale ! dit l’imperturbable Dominus.

— Pas du tout, reprit le jeune Anglais, c’est une croyance universelle et bien fondée.

— Friponnerie, charlatanisme, dit Sampson.

— Abusus non tollil usum , dit Maunering:

l’abus qu’on fait d’une chose n’ôte pas le droit de s’en servir.

— Pendant cette discussion, Elfangowau se trouvoit comme pris dans ses propres filets. Il regardoit alternativement l’un et l’autre interlocuteur, et d’après le sérieux avec lequel Mannering combattait son adversaire , et l’érudition dont il faisoit étalage, 1 il commençoit à -croire que ce n’étoit pas une plaisanterie.

Quant à Meg, elle fixoit ses yeux égarés sur notre astrologue, dont le jargon plus mystérieux

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encore que le sien sembloit lui inspirer une sorte de respect et la réduire au silence.

Mannering profita de son avantage ; il mit en avant tous les termes scientifiques de l’astrologie judiciaire qu’une bonne mémoire put lui fournir, et qu’une circonstance dont nous parlerons ciaprès lui avoit fait connoître.

Les signes et les planètes dans leurs aspects sextiles , quaternaires et ternaires , conjoints ou opposés ; Almuten , Almochoden , Anahibazon , Catahibazon, mille autres termes résonnant aussi bien, et d’une égale importance, passèrent tour à tour dans sa bouche, mais vinrent se briser contre l’imperturbable incrédulité de Dominus.

Cet entretien fut enfin interrompu par l’heu reuse nouvelle que milady veuoit de donner un héritier à la famille des Ellangowan , et ( phrase d’usage ) qu’elle se portoit aussi bien que sa situation le comportoit. M. Bertram se hâta de passer dans la chambre de son épouse ; Meg Merrilies descendit promptement à la cuisine pour avoir sa part du brouet préparé pour l’accouchée, et Mannering, après avoir consulté sa montre, et avoir noté avec exactitude l’heure et la minute de l’accouchement, pria Domiuus, avec la gravité convenable à la circonstance, de le conduire dans un endroit où il pût examiner la position des corps célestes.

Guy MimrEniso. Toro. i.

Dominus se leva sans lui répondre, ouvrit une porte dont-le panneau supérieur étoit couvert d’une glace, et le conduisit sur une terrasse qui communiquoit à la plate - forme sur laquelle étoient situées les ruines du vieux château. Le vent s’étoit élevé, et avoit chassé les nuages qui tout à l’heure obscurcissoient l’horizon. La lune étoit dans son plein , et pas une étoile ne pouvoit échapper à l’œil de l’observateur. Le spectacle que cet instant présenta à la vue de Mannering étoit inattendu et frappant au plus haut degré.

Nous avons fait remarquer que notre voyageur s’étoit aperçu pendant sa course nocturne qu’il n’étoit pas éloigné de la mer, mais sans pouvoir savoir à quelle distance il s’en trouvoit. Il vit alors que les ruines du château d’Eliangowan étoient situées sur un promontoire ou rocher avancé qui formoit un îles côtés d’une petite baie. Le nouveau château étoit un peu plus loin , et le terrain qui en dépendoit descendoit jusqu’aux grèves du rivage. Il étoit divisé par la nature en différentes terrasses formées par des rangées de vieux arbres. L’autre côté de la baie , opposé au vieux château, étoit aussi un promontoire couvert de bois qui, sur cette côte favorisée, croît jusque sur le bord de la mer. On y remarquoit à travers les arbres la cabane d’un pécheur. Quoique la nuit fut avancée on voyoit quelques lu-

mières se promener sur le rivage, et ceux qui les portoient étoient sans doute occupés à décharger un lougre de contrebandiers venant de l'île de Man. On le voyoit à l’ancre dans la baie. Dès qu’ils aperçurent la lumière qui éclairoit Mannering , le cri de garde à vous se fit entendre , et ce mot d’alarme fit disparoître à l’instant toutes les lumières qu’on voyoit de ce côté.

Il étoit une heure après minuit , et de quelque côté que se portassent les yeux ils s’ouvroient sur une scène intéressante. Les vieilles tours, les unes renversées et les autres encore debout , ici portant l’empreinte et la rouille du temps, là revêtues d’un manteau de lierre , couvroient le rocher qui se trouvoit à la droite de Mannering ; devant lui étoit la petite baie dont les flots tranquilles, réfléchissant les rayons de la lune, ve*~ noient mourir avec un doux murmure sur le sable argenté; à sa gauche, des bois qui s’étendoient jusque dans la mer présentoient tantôt une percée à travers laquelle l’œil aimoit à pénétrer , tantôt des massifs qui opposoient une barri^e impénétrable aux regards. Sur sa tête rouloient les planètes que leur orbite lumineux faisoit distinguer des étoiles inférieures ou plus éloignées de notre vue. L’imagination a tint de pouvoir même sur ceux qui ont cherché à faire sentir aux autres sa puissance, que Mannering, en considé-

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rant ces corps célestes, étoit presque tenté de leur accorder l’influence que leur attribue la superstition sur les événements qui se passent ici - bas. Mais Mannering étoit jeune, il étoit amoureux, • et peut-être étoit-il animé des sentiments qu’exprime en ces termes un poète moderne :

«L’amour dans tous les temps s’est nourri de mensonges,

• Il croit aux talismans, aux présages, aux songes ,

■ Aux dieux dont on peupla l’onde, l’air et les cieux.

« Pourquoi ? c’est que lui-méme est le plus grand des dieux.

• Antiques fictions à qui la poésie

« Par ses riches couleurs jadis donna la vie;

« Vénus , dont le nom seul nous peignoit la beauté ;

• Junon montrant un front brillant de majesté ;

« Minerve à la valeur unissant la sagesse ;

• Déités dont partout la foule enchanteresse « Embellissoit les bois , les fleuves , le vallon ;

« Vous n’étes plus ! le jour de la froide raison « A fait évanouir vos prestiges aimables !

« Mais le cœur de l’amant vit encor de vos fables ;

« Dans ces corps lnmineux dans les airs suspendus « Il retrouve, il revoit les dieux qu’il a perdus.

« L’imagination vous rend votre puissance,

- Et l’homme reconnoît toujours votre influence.

« A l’enfant au berceau Mars donne la fierté,

«Jupiter la grandeur, et Vénus la beauté. »

— Hélas! pensoit-il, mon bon vieux tuteur, qui prenoit tant de part aux controverses entre Heydon et Chajnbers sur l'astrologie, auroit regardé ce spectacle avec bien d’autres yeux. Il auroit travaillé sérieusement à découvrir , d’après

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la position respective de ces flambeaux célestes , quelle devoit être leur influence sur la destinée de l’enfant qui vient de naître , comme si le cours des astres pouvoit diriger les lois de la Providence divine, ou même y être coordonné! au surplus, paix à sa mémoire! il m’en a appris assez pour dresser un thème de nativité , et je veux m’en amuser. Ayant noté la position des principaux astres, il, rentra au château : le laird, qui l’attendoit dans le salon, lui redit avec enthousiasme qu’il étoit père d’un garçon bien portant, et il sembloit disposé à fêter sa naissance en se remettant à table. Mannering allégua sa fatigue. Cette excuse fut admise, et on le conduisit dans l’appartement qui lui avoit été préparé.

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