A SA MERE ET A SES SŒURS
Paris, 9 février 1855
.... La masse d'occupations que j'ai ici m'absorbe, et je ne puis causer avec vous autant que je voudrais. En ce moment je griffonne comme un chat, tant j'ai la maui fatiguée; je viens de recopier ma thèse française, et j'en ai rempli deux mains de papier; cet affreux gribouillage m'étourdit, et il me semble que je n'ai plus dans la tête que pages, lettres, lignes, ratures, etc.
J'ai pris une nouvelle leçon. Je dépense en moyenne deux heures par jour à ce métier qui ne m'ennuie pas, et je gagne environ 200 francs par mois ; cela vaut une place en province. Je ne sais pas au reste pourquoi diable j(^ donne deux heures par jour. Une heure suffirait à mes besoins. Aucun moyen de dépenser son argent : quelques spectacles, deux ou trois concerts ne coûtent pas grand'chose ; pour dépenser, il faut sortir, employer
son temps, et je n'ai pas le temps. Je vais accumuler pour le roi de Prusse ; quand je dînerais à trente sous au lieu de vingt, en serais-je plus heureux? Cela m'est si parfaitement indifférent que je n'y ai jamais songé. La seule chose que je désire, c'est d'élre déharrassé du doctorat et autres niaiseries universitaires, de recevoir par décret le bonnet et autres friperies officielles, et de rentrer dans la philosophie et la médecine que j'oublie depuis quelque temps" par force, et vers lesquelles mon cœur s'élance avec concupiscence. Je n'ai jamais, au reste, été si heureux. N'ayant pas le temps de réfléchir sur moi-même, je n'ai pas le temps de broyer du noir, de penser à l'avenir ou au passé, de me demander ce que je deviendrai. Je suis actif, et il faut agir, et rien qu'agir pour être content.
J'ai parmi mes élèves une jeune fille à qui je fais lire Don Quichotte, Augustin Thierry, et les lettres de Racine à son fils. Je lui ai commenté Corneille et Racine que tu devrais bien étudier, ma chère Sophie ; et je vais lui distiller en leçons ma thèse sur La Fontaine. Parlemoi aussi de tes lectures, de tes études. Dis-moi si tu fais les résumés en tableaux dont je t'ai parlé.
Ma chère Ninette, j'ai découvert que j'avais été un imbécile pendant tout mon séjour à Paris, j'ignorais l'hôtel des Jeûneurs; il y a là des expositions fréquentes de tableaux pour les ventes. J'ai vu la galerie de la duchesse d'Orléans, et les tableaux de la révolution romantique, la Balaille des Cimbres, de Decamps, Françoise (le Rimini, de Scheffer, le Meurtre de Vévêque de
Liège, de Delacroix, etc. Cela confirme ce que nous avait enseigné le Salon. Les modernes sont moins peintres que les anciens, mais plus poètes en peinture, plus philosophes, plus saisissants. La bataille dcsCimbres est cent fois plus terrible que celle de Salvator (qui inclinait déjà au romantisme). Imaginez-vous une plaine immense, à perte de vue, avec des nuages cuivrés ou couleur d'airain qui s'enfoncent à l'infini, d'immenses rochers qui la parsèment, une sorte de gorge sur le devant, qui aboutit au fleuve. La masse des femmes, des enfants sur les chariots barbares s'entasse, s'étouffe dans la gorge; les bras tendus, les cheveux épars, ils se précipitent dans le fleuve, séparés de leurs guerriers qui gisent en tas, ou fuient vers le fond. Au milieu et au second plan, les lignes régulières des massives légions romaines, la pique en avant, en nombre énorme.... On voit Marins à cheval, avec ces traits durs et terribles de l'histoire, vêtu de pourpre, et faisant signe pour qu'on fonce sur la horde qui roule dans le gouffre. Alors, plus loin et à l'infini, au dernier plan, se déroule une cohue gigantesque, un peuple entier fuyant et égorgé, un pôleméle obscur et monstrueux de poussière, d'hommes, de chars, tournoyant à travers les roches; une masse épaisse, vivante, engouflVée et s'écrasant elle-même, de figures et de vêtements sauvages, une nation de bétes farouches du Nord rugissantes et sanglantes, tout cela indistinct comme un seul corps qui se roule et se toid fit s'agite d'un mouvement intérieur, enfin oOOOOO hommes dans quatre pieds cariés. Jamais je n'ai vu chose si
grande. Je ne sais pas comment j'ai pu voir, on s'élouffait.
J'élais allé pour voir, sinon le mariage de Sa Majesté au moins la cathédrale le lendemain, j'ai trouvé une queue d'environ trois quarts de lieue : il était une heure, on m'a dit que j'entrerais peut-être vers cinq heures, et que les portes fermaient à cinq heures; j'ai mis mes mains dans mes poches et je suis retourné rue des Jeûneurs.
Procurez-vous donc les livraisons de ÏOncle Tom. J'en ai lu vingt pages et, d'après ce qu'on m'en a dit, je suis sûr que cela vous fera plaisir, à ma mère surtout.
AUX MEMES
Paris, 19 février 1853
J'ai fini mes thèses; M. Petitjean va parler à M. Saint- Marc-Girardin qui, j'espère, sera mon correcteur. — J'ai été voir une opération chirurgicale. — Le reste comme à l'ordinaire; le pot-au-fau hoiU toujours, doucement et sans trop d'ennui. Depuis hier je me dorlote, je lis, je fume, je jouis de l'idée que mes thèses sont unies; mais la grande misère est d'allumer du feu. 11 le faut hien, on gèle; mais cela noircit les doigts, il faut soufller, c'est le diahle.... j'interromps ma lettre de cin] minutes en cinq minutes pour travailler du soufllet et des pincettes.... Grâce à Dieu et à saint Éloi je crois que j'ai partie gagnée. Je vous dirai à la fin de ma lettre si j'ai réussi....
.... Mais, ma chère Virginie, si tu veux causer de Bernardin^ qui t'en empêche? mets sur une petite note, en lisant, tout ce qui te semble singulier, et bavardons sur le papier comme nous le ferions au coin du feu. Il est donc bien imbécile, ce pauvre homme? Tu le connais mieux que moi maintenant. Tout ce que j'en sais, c'est que sa physique et sa physiologie sont confites en Dieu et que le Dieu-maçon et tournebroche joue un rôle un peu plat dans toutes ses explications. Mais j'ignore ses idées morales et je sais que j'ai trouvé beaucoup de choses ingénieuses, et, sous la sensiblerie du siècle, un bon et noble cœur. — Tu as, ce me semble, d'autres choses encore à lire : Robertson (Histoire de V Amérique) est très utile; méthodique, raisonnable, modéré, instruit, consciencieux; ni artiste, ni politique, ni philosophe, mais le reste est excellent. C'est bien le frère de Walter Scott et l'historien de toute cette École écossaise qui ne fera jamais, en mettant tous ses auteurs les uns au bout des autres, la moitié d'un Lord Byron. — Gibbon est plus sceptique et un peu francisé, mais il a les mêmes mérites. J'aimerais aussi te voir jeter les yeux sur Froissart et m'écrire sur tout cela.
Je vois dans ta lettre un mot souligné : Insignifiante. Puisque tu me demandes mon avis sur ton style épistolaire, je vais te le dire. Le mieux à ce sujet est de n'avoir pas d'avis à donner, parce que le vrai style d'une lettre est d'écrire ce qui vient, comme on le