De personis Plalonicis
promet de m'en rendre compte avant la fm du mois. — Rien d'intéressant nulle part; je donne pacifiquement mes leçons. Je vais aux bibliothèques, je travaille le soir chez moi, je m'ennuie parfois quand j'ai mal à la tête. J'ai été cinq ou six fois au théâtre' depuis six mois; tout est donc passable si tout n'est pas bien. Je vois quelquefois l'avenir en noir, mais une tasse de café ou une petite trouvaille médicale ou philosophique le rassérènent. Somme toute, je suis plus heureux que l'an dernier. — Au fond, le grand mal de la vie est l'ennui; quand on l'échange contre des occupations sérieuses, et sans chagrins, on a tout gagné. Peut-être même, quand on a un talent certain, est-ce un tort de sortir des voies communes; le coin du feu est le meilleur siège, et, si j'avais en ce moment devant moi une place universitaire supportable, même en province, je l'aimerais mieux que ma vie de chevalier errant. Celle-ci sera cependant la plus heureuse si vous venez habiter ici. Qui sait l'avenir? Et quels singuliers changements peuvent se faire! Je ne compte plus sur mes combinaisons. Le hasard fait plus que le calcul et si je réussis un jour ce sera peut-être parce que je serai sorti de l'Université.
Probablement la semaine prochaine j'irai à une consultation de magnétisme^. — Hier, en soirée chez Mme Seillière, nous nous sommes amusés deux heures
i. Billet à Edouard de Suckau (1853) : « Rends-toi libre ce soir pour venir voir Advienne Lecouvreur avec Racbcl. Je l'ai vue, c'est admirable. Nous bavarderons à la queue. »
'2. Chez Alexis, voir p. 350, note.
durant à ne pas faire tourner des tables et des chapeaux; mon scepticisme a gâté toutes les expériences.
A EDOUARD DE SUCKAU
Paris, 11 avril 1855
Mon cher Edouard, que fais-tu? J'ai sur le cœur ton histoire^; t'es-tu mis à étudier quelque chose pour l'oublier? Mon pauvre ami, nous sommes deux tomes du. même ouvrage; j'ai eu de plus que toi le malheur d'avoir fait en vain une thèse latine, et il faut pour te consoler que tu trouves comme moi une thèse littéraire. Et encore que de chicanes, d'ennuis! M. Saint-Marc- Girardin m'a fait ôter la comparaison du Lion et de Louis XIV , les Amourettes de La Fontaine, etc. 11 tolère, mais tolère seulement la partie philosophique.
Enfin c'est un homme poli, spirituel, et il y a quelque plaisir à être griffé par lui. Mais M. Le Clerc! Conseils contraires à ceux de M. Saint-Marc-Girardin. Le chapitre des portraits est d'un ton trop léger, supprimez la moitié de vos citations enchâssées, etc. Le mot grivois n'est pas français. Prenez garde de scandaliser les enfants et les demoiselles qui lisent La Fontaine, etc. — J'essaie de corriger et je gâche. Le texte français ne m'est pas encore rendu, je ne sais quand viendra l'impression, en attendant je suis lardé de coups
1. M. de Suckau avait dû renoncer à présenter à la Sorbonne une thèse philosophique sur la Liberté.
d'épingles. De plus il faut être modeste, humble, docile, obséquieux, flatteur, quand au fond du cœur on envoie les gens au diable. Prie Dieu pour moi, comme je le prie pour toi.
Cher Ed., il faut nous enfoncer dans notre science et mettre le moins possible le nez à la fenêtre. Je lis Gall, et je réfléchis sur les caractères. Quelles sont leurs causes, et les causes des passions? Spinoza a montré que ce sont les idées; alors pourquoi certaines gens ont-ils une prédisposition à nourrir exclusivement une série d'idées, par exemple l'avare à considérer dans les choses le gain, l'homme bon à songer en tout au bonheur des autres, etc.? Faut-il croire aux types? Qu'est-ce que nos analyses nous disent là-dessus? Qu'est-ce que tu dis toi-même? Je n'ai guère le temps d'y travailler; les heures passent trop vite. De la langueur, de l'ennui, puis des bouffées de passion et de volonté, voilà ma vie, notre vie, je crois. Tu vas voir, heureux homme, le premier sourire du printemps, et je vais jouir du plâtre chauffé, et des rues poudreuses de notre bien-aimé Paris. Réfléchis à ma demande, et tâche de trouver quatre jours aux vacances pour aller avec nous faire le lézard à Fontainebleau.
As-tu vérifié si la dame, ton hôtesse, était à sa toilette au moment indiqué par Alexis*?
Je suis décidé pour Tite-Live, j'ai commencé à le lire
1. Alexis était un célèbre somnambule que M. Taine avait été voir. M. de Suckau dit, dans sa réponse, que le fait mentionné est exact.
aujourd'hui; il faillira que je parcoure une série d'horreurs allemandes, et que je m'aveugle sous ce poudreux pédantisme. Enfin, puisque je suis un out-lawy il faut bien que j'accepte les bénéfices de mon métier. Ce Tite-Live n'est guère amusant; c'est un phraseur, qui ne cherche ni le vrai, ni la vie, mais qui est moraliste et orateur. Il va falloir le louer plus qu'il ne le mérite. Toujours se contraindre! Quel divin mot que celui-ci : « La parole a été donnée à l'homme pour cacher sa pensée ! »
Encore a-t-on l'air casseur de vitres. M. Le Clerc m'a fait entendre que je passais pour révolté, et son rire académique m'a fait l'honneur de s'exercer sur mes aventures. Je suis en négociations pour avoir le droit de dédier ma thèse à M. Vacherot.
On ne peut être reconnaissant qu'avec patente. Au diable la vie, et vivent les amis! Mon bon Ed., une réponse et un bon serrement de main.
AU MEME
Paris, 25 avril 1853
Mon cher Edouard,
Voici, ce me semble, un beau sujet de thèse et philosophique. Il faudrait demander auparavant à la Faculté si elle permettrait de le traiter d'une manière purement historique.
La Physique (C Aristole.
Le livre n'est pas traduit en français'. Personne n'y a touché, sauf quelques mots de Ravaisson. Je l'ai lu à l'École; il est magnifique, c'est une simple généralisation de l'expérience, avec interprétation des généralisations. Une simple exposition tendant à le rendre clair. C'est un service rendu à la science, sans danger pour ces messieurs.
Si cela te plaît, écris-m'en, je leur en parlerai.
Cela sera plus amusant qu'une insipide analyse de quelque imbécile inconnu du Moyen âge, ou une thèse sur Florian. Tu restes dans le cercle de tes études et tu combats avec toutes tes forces. Et surtout c'est nouveau.
On imprime mon bouquin. Que de courses, visites à M. Le Clerc, corrections! Enfin j'approche du port, j'espère. Demain on doit m'apporter les premières épreuves. Je suis si cliargé d'occupations, que je ne sais si j'aurai le temps de t'emplir ces trois pages. Ma mère est encore à Paris, j'ai fait plusieurs voyages avec elle à Poissy; je suis intermédiaire dans une affaire délicate et importante"^; je passe mes soirées avec elle; le reste est pris par mes leçons et mes cours.
On m'a [fait] sentir indirectement que je ne devais pas dédier ma thèse à M. Vacherot. En conséquence je ne la dédie à personne, et je lui en ferai l'hommage de vive voix, puisque cela est impossible autrement. J'ai appris bien des choses dans mes entretiens avec M. Le
1. La traduction de M. Barthélémy Saint-IIilaire n'a paru qu'en