RÉPONSE DE BÉRANGER
21 juin 1853
Je ne me figurais pas, Monsieur, qu'une thèse fût chose aussi divertissante et qui pût être d'un si grand intérêt pour des ignorants de ma sorte. J'ai bien changé d'idée depuis que j'ai lu l'exemplaire de la vôtre, que vous avez eu la bonté de m'envoyer par mon ami M. Arnould. Non seulement. Monsieur, vous avez changé mon opinion sur les thèses, mais même celle que je m'étais faite de messieurs vos juges. Ces gloires de la Pédagogie m'apparaissaient comme de grands fantômes, éternellement graves, qui se mettaient à l'amende entre eux, quand un sourire venait effleurer leurs lèvres. Ce que c'est que l'ignorance ! Je parle de la mienne, bien entendu. A combien d'amendes les avezvous exposés. Monsieur, en leur étalant avec tant de science réelie et d'ingénieux esprit toutes les beautés de notre poète le plus parfait !
Vous avez fait un beau travail sur la langue, dont nos académiques {sic) ne peuvent tous s'arranger; en général, ils aiment mieux la resserrer que l'étendre, il y a toujours assez de place pour leurs idées.
Votre œuvre n'en est que plus méi'iloire et j'en suis d'au-
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tant plus lier que vous ayez daigné penser à moi dans la distribution de vos exemplaires. Recevez-en mes remerciements; je vous dois le commentaire de mon Bréviaire.
Agréez, Monsieur, l'assurance de ma bien cordiale considération.
Votre tout dévoué serviteur.
BÉr.ANGEa.
A EDOUARD DE SUCKAU
Paris, 18 juin 1853
Mon cher Ed. Je t'écris deux mots en courant, je vais partir dans quelques jours pour les Ardennes, et j'ai aujourd'hui des courses, visites, achats, qui vont me tenir tout l'après-midi sous le soleil parisien.
Je suis tout à fait de ton avis pour ce qui est de faire une simple exposition historique, sans jugement dogmatique. Mais je ne te conseille pas de faire une exposition de la morale stoïque en général \ pas même de celle qui est commune à Arrien, Épictète, Marc-Aurèle, parce que :
1^ C'est fait (Ravaisson, Vacherot, etc.).
12'' C'est très philosophique, très dangereux, on exigera de toi que tu juges.
3° Ce ne sera pas assez amusant. 11 faut à tout prix aujourd'hui s'envelopper d'une peau littéraire.
Mon conseil est que tu fasses une étude à la Sainte-Beuve (avec philosophie et Edwardisme, bien entendu), sur
1. Comme sujet de thèse. La thèse de M. de Suckau est en cflet sur Marc-Auréle.
Marc-Aurèle lui-même, sur l'individu. Il n'y a que deux choses agréables à faire, mon cher : les monographies, l'étude des caractères, de la vie, le détail d'une âme, ce qui [Gat| de l'art; et la haute philosophie, les généralités dont les bras sont grands comme le monde. Les choses moyennes manquent de grandeur ou d'intérêt. Tu peux faire de Marc-Aurèle un livre charmant, qui sera lu, qui fera des honnêtes gens, des païens (c'est la même chose), des philosophes (encore la même chose). Tu séduiras des gens du monde, des historiens, tu pourras avoir un prix d'Académie. Un exposé de la morale stoïque en général, même avec des caractères transcrits d'Arrien, ne plaira qu'aux rats de grenier comme moi. Ces caractères-là sont, comme ceux de La Bruyère, des satires morales, sous forme de portraits trop généraux pour être vrais et vivants. Marc-Aurèle, à demi découragé, triste, sceptique, écrivant dans sa tente chez les Quades, au bord d'un fleuve de Germanie, ou parmi les orgies de Home, sentant le craquement des choses, avec Commode pour fils, le pourceau Verus pour frère, une prostituée pour femme, Avidius Cassius, un traître, pour ami, est un Jésus-Christ païen. Ajoute comme précédents un bout d'introduction sur Thraséas, llelvidius, et à la fin les jurisconsultes et Julien. Tu as le droit de traiter tout cela en raccourci et d'être ému, de prêcher les bonnes doctrines, sans avoir l'air d'être dogmatique, etc.
11 paraît que tu travailles comme César combattait. Gagne de l'argent; nous disséquerons ensemble l'an
prochain l'homme moral et l'homme physique. Je lis Dezobry pour voir le paysage de ma chose d'Académie *. Je vais aborder Machiavel.
Tu m'apporteras ton discours de distribution. Je te conseille d'y faire de l'esprit, n'y pouvant faire autre chose; cette monnaie-là, en France, a toujours cours.
Je suis à sec de thèses. Albert ^ m'a écrit pour m'en demander, je n'ai pas encore répondu.