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A.U MÊME

Paris, 1" septembre 1848 Mon clier Prévost, voici bion la lettre la plus satirique que j'aie jamais reçue. Sais-tu qu'il es! bien dur pour un apprenti philosophe d'entendre traiter ses déuionstrations de calembours théologiques, de jeux de mots en robe noire, de pédanterie inintelligible, etc. J'ai reconnu là ta verve ordinaire ; j'y ai même reconnu ton amitié ; car on sent dans toute ton épître que tu ne te moques qu'à demi, que tu m'épargnes et que tu retiens la moitié de tes sarcasmes et de tes injures. C'est bien, mon ami; frappe, mais écoute.

Tu commences par me reprocher ce que tu appelles une petite contradiction et tu m'ordonnes, sous peine d'inconséquence, de ne plus croire en Dieu ou de ne plus appeler le monde un animal. Il me semble qu'ici lu fais peu d'usage de cette logique que tu méprises. Je ne vois pas que ces deux croyances soient incompatibles. Qu'y a-t-il d'absurde à dire que le monde, émané de Dieu et produit par lui, est un être vivant qui se développe et tend perpétuellement à ressembler au modèle éternel des mains duquel il est sorti?

Tu te déclares panthéiste et sceptique. Permets-moi d'observer que c'est toi qui te contredis, puisqu'il est impossible d'être en même temps panthéiste, c'est-àdire d'avoir une croyance, et sceptique, c'est-à-dire de n'en avoir pas. A moins pourtant que tu ne te dises panthéiste par provision, et sous bénéfice d'inventaire, et

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parce que ce système est beau et hardi. Si cela est, tu te trompes encore, car ce système est laid et étroit, puisqu'il retranche à l'être tous ses attributs et met à la place du modèle parfait et absolu une substance aveugle et marchant sans cesse vers un développement infini, qu'elle ne peut atteindre que dans l'infini, c'està-dire qu'elle n'atteindra jamais.

Que si je t'ai exhorté à t'occuper de philosophie, ce n'est pas parce que je craignais de te voir devenir un malhonnête homme. M'as-tu pris, par hasard, pour un moine enfroqué ou pour un benêt de prédicateur? Point du tout : mais c'est que je sais que pour entretenir une intimité véritable, il faut avoir des opinions semblables, et que deux hommes qui ont des convictions entièrement contraires ne peuvent être bien unis.

Voyons maintenant mes opinions et regardons si mes recherches métaphysiques sont aussi ridicules que tu le dis. Voici à peu près le discours que tu tiens : « Je ne sais rien sur le principe et l'origine de ce monde dont je fais partie ; je n'ai jamais examiné sérieusement si Dieu existe ou non, je ne sais pas où va ce monde, ni quelle est la fin et la destinée du genre humain. Je ne sais pas si j'ai une âme spirituelle, ou si tout se fait en moi mécaniquement par le jeu des organes, je ne sais pas ce que c'est que la mort, ni si j'y survivrai. Tout cela ne m'embarrasse point, et je ne veux seulement pas m'en occuper. — J'ai des opinions politiques très passionnées, et il y a un parti dont je souhaite ardemment le triomphe, à tel point que je prendrais peut-être

le fusil pour le lui assurer; je veux des réformes profondes dans la société et le gouvernement ; je veux ravénenient du règne de la justice ; et je ne sais pas ce que c'est qu'une société, qu'un gouvernement, que la justice, que le droit ; je règle ma vie d'après un sentiment intime ; et je ne sais pas si j'ai raison d'agir ainsi. 11 y a quelqu'un qui était dans la même incertitude que moi, et qui maintenant dit avoir trouvé une série de démonstrations géométriques sur toutes ces matières. Ce quelqu'un m'invite à suivre la même voie que lui, et à étudier la science qui l'a guéri de ses doutes; mais moi, je méprise cette science ; sans y avoir réfléchi deux heures, je déclare qu'elle est honne tout au plus à faire pivoter des assiettes sur des pointes d'aiguilles. Je préfère l'incertitude de mon doute au repos des convictions, je veux vivre d'instinct comme un animal. Je risque ma vie, et je m'expose à prendre le plus mauvais et le plus malheureux de tous les partis. Je ferme les yeux pour ne pas voir et, heureux de mon ignorance et de ma misère, je raille l'homme inepte et ridicule qui m'engage à en sortir. »

Dis, mon ami, trouves-tu ce discours bien conséquent? Tu n'en étais point là cependant, il y a un mois; lu m'avouais en confidence que tu ne croyais point M. Proudhon*, et que, si tu le lisais, c'était pour con-

i. Proudhon (Pierre-Joseph), piibliciste, né à Besançon en 1809, décédé à Passy en 1805. Ses principales œuvres : Avertissement aux propriélaires, Système des contradictions économiques, Solution du problème social, Le droit au travail, etc., avaient '^éjà paru à cette époque et étaient ardemment discutées.

templer l'élan d'un esprit puissant et logique et non pour chercher des convictions. Tu me promettais de t'abstenir jusqu'au moment d'entrer en philosophie et de travailler là à asseoir tes doctrines. Tu étais sceptique absolu, et je m'en réjouissais, parce que c'est la meilleure disposition pour s'occuper de métaphysique. Quelle mouche t'a donc piqué depuis? D'où t'ont germé ces convictions matérialistes, cette nonchalance pour la vérité ? Ne sais-tu pas qu'il n'y a rien de plus vulgaire qu'un tel état et que cette disposition est celle de tous ceux qui ne se sentent pas assez de force pour chercher et pour trouver? T'estimes-tu assez peu pour confier ta vie aux hasards d'une opinion douteuse? Et ne sais-tu pas que le doute, si ce n'est celui de Pascal, est une lâcheté?

Pardonne-moi d'être si dur ; je veux te secouer et te rendre à toi-même ; encore une fois, ce n'est pas être homme que de parler comme tu fais.

Je ne réponds pas à tes opinions politiques; cène sont que des opinions sans preuves; et moi, je n'accepte rien sans démonstration. Tu te contredis d'ailleurs; n'as-tu pas admis sans réserve un travail que je t'ai montré sur l'État et le Gouvernement •? Ce travail était

1. Voir p. 10, noie 4; en voici le résume, écrit en marge, par llippolyteTaine : « 1° L'État a pour origine l'agrépation d'un cerlaiii ii()nil)re d'hommes placés dans des conditions de développement semblables, ayant entre eux des ressemblances particulières. 2° L'Etat se forme quand la nation prend conscience de son unité. 5° L'J*]tat t'«/ une persomie vivante et puMique, formée par l'assemblag-e d'nne certaine portion de Vrire de tous les particuliers, lesquels existent en lui. 4° l/Klat a divers degrés d'dlre, selon que les particuliers

absolument contraire à ce que lu dis aujourd'hui, et tout ce que j'y affirmais, je le prouvais.

Adieu, et, encore une fois, pardonne-moi la vivacité de mon langage, puisque je n'ai été si vif que parce que je t'aime et que je te suis sincèrement attaché.

Je suis admissible le second à l'École, Libert premier, About troisième ^ Tout à toi.

incitent en commun une plus grande partie de leur moi. Vêlrc de l'Élat s'augmente par la loi du progrès. 5° Le Gouvernement est, la réalisation sensible et active de l'État qui acquiert une unité précise et un centre d'action. Il est reffet de l'État, 6" Son action doit être mesurée et appropriée au degré (ïêtre de la personne publique. Son devoir est de conserver exactement cette appropriation. Son droit est le même que celui d'un individu, puisqu'il est lassemblage de plnsieurs moi. 1° Ces unités individuelle, sociale, humaine, ont les mêmes lois et se forment progressivement, la seconde de la première, et la troisièmedela seconde {1^'' juin 1848.)» 1. Au classement définitif, H. Taine fut classé premier, Libert second, About troisième, Lamm quatrième, Sarcey cinquième, sur 24 élèves de la section des lelties.

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