‹ H. TaineChapitre 39 sur 160 · Gi'éard, ibid., p. 458, 11 juillet · texte numérisé non relu

Gi'éard, ibid., p. 458, 11 juillet

'2, A l'exanjcn de licence. Voir pages 110 et 116.

LÉCOLË NORMALE 89

une besogne d'écolier de septième, c'est pourtant là l'objet de nos études de première année; à en croire M. Dubois, c'est de cela seul que nous devons nous occuper. C'est pour cela qu'on nous accable de compositions préparatoires, toutes faites dérisoirement. En thème grec nous composions en commun, nous interrompant de temps en temps pour bêler, miauler, hennir. L'étude était devenue une vraie ménagerie, en philosophie de même. Ce sont le plus souvent des questions absurdes. Sache maintenant que M. le Directeur nous fait dire qu'il étudie particuUèrement les compositions, et y recherche les qualités intellectuelles et morales (c'est sa phrase) de chacun de nous I

Tu es sans doute dans le même malheur. Thème grec, vers latins, dissertations et discours, sotte pâture de rhétorique, quelle figure cela fait auprès de la politique que tu aimes, et de la philosophie que j'étudie! j'espère pourtant que tu as du courage. C'est une drogue amère à avaler. Et il faut que tu l'avales, puisque le professorat est ta vraie carrière et ta vraie ressource, puisque la vie de cloître pourra seule te donner les réflexions et les connaissances dont tu as besoin pour ta politique, puisque tu es chef de famille ^ et que tu as besoin d'être placé dans le monde pour donner la main aux tiens.

C'est en vérité une étrange chose que la vie humaine. Tant de travail, de tristesses, de dégoûts, de contraintes,

1. M. Prévost père était âgé et malade, et Prévost-Paradol avait une sœur plus jeune que lui.

ftO CORRESPONDAINCE

pour nbou'ir à quoi? à an état qui en aura tout autant. Répéter tous les ans le même cours, vivre avec des enfants ou des jeunes gens, se renfermer dans un programme fixé, ne pouvoir approfondir rien, ne pouvoir rien hasarder en fait d'opinions dans une classe, avoir à ménager et son pai'ti et ses adversaires, être mesquinement rétribué, voilà le professorat. Et pourtant cela vaut mieux encore que tout autre emploi. Militaire? C'est une servilité désœuvrée. Juge, homme d'affaires, avocat, notaire, avoué? C'est un tracas de petites affaires, de questions d'intérêt, de misérables petites disputes particulières, qui raffinent l'esprit et rétrécissent le cœur. Commerçant ? c'est la même chose. Au moins étant professeur je suis libre, hors huit heures par semaine ; quand je professe, je m'occupe de choses de pensée, élevées et dégagées de toutes les mesquineries de la vie pratique, et le reste du temps est à moi. Heureux les riches ! ils n'ont pas cette servitude que je m'impose. Ils n'ont pas besoin de vendre un quart de leur vie pour racheter l'autie de la misère et se livrer aux exercices virils de la pensée et de l'action. Forcé de me vendre, j'ai vendu de moi le moins que j'ai pu. Je tâcherai de vivre avec ce qui me reste.

Il n'y a que trois vies au monde : la pensée pure ou la philosophie; la politique, ou l'action, c'est-à-dire la mise à exécution de la pensée dans l'ordre du Vrai ; l'art, c'est-à-dire la mise à exécution de la pensée dans l'ordre du Beau. Qu'heureux est un homme de pouvoir se donner dès l'abord à l'une de ces trois vies! — Nous

tous, nous sommes obligés de marchander, de transiger, de nous partager entre Dieu et le diable. « La qualité, dit La Bruyère, met d'abord un homme en passe; c'est trente ans qu'elle lui fait gagner. » Tu dois me trouver bien aristocrate; ce n'est pas avoir les goûts populaires, que de haïr ces carrières ordinaires où l'on est pour sa part utile au genre humain. Hélas! oui, moucher. Que veux-tu? Plus j'entre dans la vie réelle, plus elle me déplaît ; plus les hommes que j'y vois me semblent amoindris et rapetisses par leurs fonctions et leurs habitudes; plus je souhaite l'indépendance. Mais mon malheur, c'est d'avoir les désirs plus hauts que l'esprit, je me déplais autant que les autres; je sens que je suis et que je serai toujours petit, tout petit; qu'on a beau cultiver un sol ingrat, on n'en peut tirer que ce qu'il contient ; j'ai donc un fonds de tristesse permanent et nécessaire; et ma seule consolation est la pensée que tout cela n'est qu'un jeu de quarante ou cinquante ans, tout au plus encore, qu'au bout de tout cela est le repos, l'éternel sommeil, j'espère, et qu'on peut bien s'agiter un peu sur la route quand on a à riiôtellerie un si bon lit pour vous recevoir.

Pourquoi ta brochure* ne paraît-elle pas?

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