Slenillial, Iloufje el Noir
l'éducation est d'ouvrir l'esprit, de donner des idées, d'habituer à en chercher. Les études ne sont qu'un moyen. Une femme ne passe pas un examen avant d'entrer dans le monde; on ne l'interroge pas dans une compagnie sur une date ou sur une dissolution chimique. Pourvu qu'elle ait des idées sur tout, qu'elle puisse suivre toute conversation, qu'elle ait un jugement assez libre et assez étendu pour prendre son parti sur les questions de morale, de conduite et de religion qui peuvent lui être soumises, elle en sait assez, et l'homme le plus savant est heureux de sa conversation. Une conversation qui est un échange de dates et de faits n'est qu'un dialogue de pédants ennuyeux. Une conversation qui est un échange d'idées vivement exprimées est peut-être le plus grand plaisir qu'on puisse goûter, et, sans grande instruction, dès qu'on pense, on peut l'avoir. Le seul examen qu'une femme ait à passer roule sur la toilette, la tenue, la danse, la musique, et je vois que vous vous en tirez bien.
A PREVOST-PARADOL
Nevors, 10 janvier 1852 Edouard vient seulement de m'envoyer ta lettre. Puisqu'elle est du T), j'imagine qne tu étais hors de l'Ecole et que lu as trouvé en rentrant celle que je t'écrivais* le 50 décembre. Serait-elle perdue par hasard? 1. Voir p. 1.S3.
Dans tous les cas, cher ami, comment peux-tu me croire assez niais pour ne pas t'accorder une liberté dont j'use ! Ai-je l'habitude de me montrer susceptible? Et ai-je gagné à l'École la réputation de ne pas savoir souffrir la contradiction? Contredis, réfute, attaque, blâme; je discuterai tout cela, et je t'en aimerai davantage pour ta hvnchise. Je te dirai même que j'ai encore ta lettre sur le cœur. As-tu pu supposer que je voulusse rompre une amitié de cinq ans? N'aie jamais de pareilles idées à l'avenir; ne me parle jamais « de retirer ta main de la mienne )) ; fais-moi bien vite amende honorable pour ces vilaines paroles. Frères en philosophie, en politique, en littérature, nos deux esprits sont nés ensemble et l'un par l'autre; et si je te perdais il me semble que je perdrais tout mon passé.
Mais tu souffriras de ma part la même franchise, si je te dis que je suis fâché de ta volte-face. Ce n'était point à un philosophe à changer de doctrine pour une circonstance. Le raisonnement qui donnait droit au suffrage universel est toujours le même, et partant la vérité n'a pas changé. S'il y a, comme tu dis, sept millions de chevaux en France, ces sept millions ont le droit de disposer de ce qui leur appartient. Qu'ils gouvernent et choisissent mal, n'importe. Le dernier butor a le droit de disposer de son champ et de sa propriété privée; et pareillement une nation d'imbéciles a droit de disposer d'elle-même, c'est-à-dire d(î la propriété publique. Ou niez la souveraineté de la volonté humaine et toute la nature du droit, ou obéissez au suffi'age universel.
Hemarque pourtant qu'il y a dos restrictions h cela, que je les faisais déjà auparavant contre toi et que je refusais à la majorité le droit de tout faire que tu lui accordais. C'est qu'il y a des choses qui sont en dehors du pacte social, qui, partant, sont en dehors de la propriété publique et échappent ainsi à la décision du public, par exemple, la liberté de conscience et tout ce qu'on appelle les droits et les devoirs antérieurs à la société. Mais, dans la question d'aujourd'hui, dans le choix d'une forme de gouvernement, la volonté nationale est évidemment souveraine; et nous ne pouvons mieux marquer notre loyauté qu'en défendant nos principes, môme lorsque la masse stupide s'en sert contre nous.
Sinon tu vas droit à la tyrannie. L'empereur de Russie peut dire : je suis le seul intelligent dans mes États (ce qui est assez vrai). Donc c'est ma volonté et non celle de mes sujets qui doit régner. — Les catholiques diront : Nous sommes les seuls qui sachions la vraie fin de l'homme, et la science de nos adversaires les aveugle plus que ne ferait l'ignorance. Donc notre volonté doit être maîtresse. — Le mot de Pascal est décisif : (( Qui doit passer le premier? Le plus savant? Mais qui jugera? Il a quatre laquais, je n'en ai qu'un. C'est à lui de passer. Il n'y a qu'a compter et je suis un sot, si je conteste. »
Je ne te répète pas les arguments d'utilité que tu sais. Entre des hommes comme nous, les seules raisons qui valent sont celles de justice. La question se réduit à
ceci. Aclmets-tu, avec Rousseau, que la volonté humaine, portant sur ce qui lui appartient légitimement, soit inviolable? Sinon, tu nies le droit.
En fait, la solution serait l'instruction du peuple. Dans cent ans, il l'aura. Mais, pour Dieu, défendons son droit, même contre nous-mêmes, tout en lui souhaitant des lumières et tout en tâchant de lui en donner.
Adieu, mon cher ennemi, je t'embrasse.
Edmond ne va donc pas en Grèce? — Quels sont les grammairiens du xvni^ siècle' qu'a inspirés Denys d'Halicarnasse^? Parle-moi d'agrégation. Je fais des vers latins.
A EDOUARD DE SUCKAU
Nevers, 15 janvier 1852
Mon cher ami, je t'attendais pour mes étrennes. Le samedi, à 5 heures du soir, j'avais mis ton fauteuil à côté de -mon feu, comptant passer la soirée avec toi, et te mettre en voiture le lendemain. Dis aliter visum.
[. Gréard, ibid., p. 188. Réponse de Prévost-Paradol : « Il n'y a qu'un grammairien du xviu* siècle, c'est Le Batteux. M. Havet et les autres n'en voient pas après celui-là. »
2. Nous avons retrouvé une courte analyse de Denys d'Halicarnasse intitulée « De l'Expression », dans le cahier des « Idées générales sur la Littérature et les Arts » (Voir p. 197). Nous y lisons ceci : « La loi générale est celle-ci : le concret reçoit de l'abstrait sa forme inlellectuelle. L'abstrait reçoit du concret sa forme concrète. — Cette théorie de l'Expression est magnifique et a des applications prodigieuses : Toutes les langues, tous les arts, toutes les sciences, tout l'intérieur humain, toutes les formes de la matière dans le monde organique et inorganique, le Tout luimême qui n'est que la forme abstraite la plus haute s'expriniant dans le concret. »
Mon commencement d'année est triste. Je vais en perdre une bonne partie à préparer une agrégalion douteuse; douteuse, mon cher, malgré tes flatteries. Il y a là-bas Marot, Prévost, Gaucher, Dupré, Sarcey, etc., et la philosophie dessèche le style, jette les idées en dehors du courant vulgaire. Supposez que je mérite d'être reçu, voudra-t-on de moi? Une vieille tante S catholique ultra, que j'ai au fond des Ardennes, m'a écrit une lettre métaphysique pour me ramener dans la bonne voie, me parlant de Spinoza, disant que j'ai fait une profession d'athéisme à l'agrégation, tout cela d'après ses prêtres. L'espionnage et la calomnie s'étendent fort loin, comme tu vois; je suis noté comme pendable, et peut-être voudra-t-on me chasser de la littérature comme on me chasse de la philosophie. Vive le Bon Dieu quand il se fait diable! Enfin je tente encore la chance, à demi consolé d'avance : car, vois-tu, j'admire combien peu de chose il faut pour viiTc; j'ai beaucoup trop d'argent avec 1 615 francs. Voici pourquoi : il n'y a pas ici de théâtre; je paierais pour ne pas aller dans ces antres qu'on appelle cafés ; je suis allé dans ces cohues qu'on appelle bals, et à ces buvettes qu'on nomme soirées; j'y renonce pour ne pas mourir de chaleur et d'ennui; et du Nivernais je ne veux connaître que le coin de mon feu. Travailler et fumer des cigarettes n'est guère coûteux; je suis donc trop riche, et comme je pourrai toujours me procurer cette richesse, je me moque assez de l'avenir.