‹ H. Taine: sa vie et sa correspondance (volume 2)Chapitre 102 sur 131 · A M. PAUL DE SAINT-VICTOR · texte numérisé non relu

A M. PAUL DE SAINT-VICTOR

Paris, 23 mars lS(u ' Mon cher ami, c'est vous qui êtes le magnifique Iliilien de la Renaissance, accueillant un nouveau vpnu dans votre palais. Moi je suis Thomme du Nord venu du pays des boues et des chênes verts, et je ne puis que remercier, remercier encore. Tout ce que je pui^ vous dire, en échange, c'est que j'apprends et appiendrai. Tout jeune, quand j'avais vingt sous pour ma s(^maine, j'en économisais dix pour acheter une vieille estampe (elles étaient à bon marché, dans ce temps-là) et j'ai oublié, par elles, mes heures les plus tristes. Je noie vos critiques et je vous en demanderai de plus détaillées. En attendant, remarquez seulement que je me guis dédit un peu, et par des réserves finales, de mon admi-

1. Remerciement pour l'article de Paul de Saint- Victor sur le second volume du Voyage en Italie.

ration pour Tintoret. J'ai reconnu, à la dernière page,

que j avais eu un coup de soleil dans les yeux.

Quant à Benozzo Gozzoli, j'ai rapporté sur lui quatre pages de notes, mais, à cause de Tencombrement, je l'ai omis, ainsi que bien d'autres choses. Mon livre devrait s'appeler : Voyage d'un historien à travers la Peinture. Je ne suis rien de plus et n'aspirerai jamais à être un critique d'art; il aurait fallu une éducation ou une demi-éducation de peintre; je ne l'ai pas, et depuis trois ans que j'étudie en détail des dessins originaux, Vasari et les textes environnants, je me persuade de plus en plus que, chez le sculpteur et le peintre de la Renaissance, le moule de la pensée était autre que chez nous. Ils pensaient par des formes colorées et nous par des mots abstraits.

Voilà pourquoi, à mon sens, il faut avoir peint, dessiné, modelé, ou tout au moins posséder, comme vous et Gautier, le moule intérieur à images, pour les juger en détail et pièce à pièce.

Leurs œuvres et les statues grecques ont produit sur moi l'eflet d'une race distincte, absolument vivante, et comparable aux races réelles que j'avais vues. Français, Anglais, Allemands, Italiens. J'ai eu une sensation de physiologiste et de psychologue, et je l'ai rendue par les mots de mon métier.

Encore merci; je serre votre affectueuse et loyale main.

dbyGoogk

A M. ECOFFEY

l'aHs, 7 inai imi

Mon clier Monsieur Écoffey,

Ma cousine m*a apporté hier Torange qui u pouss*) dans votre jardin. Je me suis fait décrire voErt; p«Lit jardin et votre terrasse. Il doit faire birn cIkiihI à Naples, puisque nous étouffons à Paris, ujais \oiv \a mer le soir au coucher du soleil, cela compt-nse tout.

Beaucoup de gens ici croient à la guerns cetïeutUitït je n'y crois pas, du moins pour cette annt-c. L'opinion s'est calmée, Tirritation est moindre, et vous savez la puissance du bon sens et des intérêts lorRju on leur donne le temps de parler. Le paysan s'est be-mcoup oii« richi depuis vingt ans; il a acquis de la (eire, payé presque toutes ses hypothèques, acheté qm-hiirea titres d'obligations de chemins de fer. Il preml dos idées de bourgeois, se donne un peu de bien-ê(j(.% limite le nombre de ses enfants, songe à l'avenir, conuneiiL'c à lire le journal. Une telle masse est bien phi s dijlicilp à lancer et à faire tuer qu'il y a soixante ans. De [liu^ an plus, je crois, les choses se passeront commis en Aiïgitv terre, les politiques, les diplomates, les ho nu ii es iVEUd y sont à la queue de l'opinion au lieu d'être à sa le te. Il n'y a plus place pour un Pitt et une aristocratiu qui fait des entreprises, des calculs d'équilibre polîfiniiti a

dbyGoOQlj

longue portée. On souhaite la paix, le commerce, le travail, le bien-être pour soi et pour le moment, et Ion résiste de plus en plus énergiquement aux raisonnements qui, dans une tête de souverain, feraient tuer cent mille hommes pour le bénéfice des générations futures et pour le maintien d'une prééminence.

L'impression qui m arrive de vos affaires italiennes n'est pas bonne. Il vous faudra du temps pour accepter les tontrariétés auxquelles est soumis un peuple moderne indépendant; si je ne me trompe, tous les réciCs des voyageurs et toutes les observations convergent vers la même conclusion. Pour payer un grand gouvernement national et régulier, il faut que la nation travaille beaucoup, que chaque homme sache se contraindre, s'ennuyer, s'assujettir, s'enfermer dans un bureau, piocher son champ, étudier les méthodes nouvelles, pratiquer des améliorations, se priver d'oisiveté, de fêtes, d'amour, de danse et de rêverie. Il faut de plus que les fonctionnaires soient probes, zélés, bien disciplinés et obéissants. — Tout cela est contraire chez vous aux traditions et aux habitudes des trois derniers siècles, et rien n'est plus difficile que de changer une habitude qui a peut-être dégénéré en instinct. Mes amis s'accordent à dire que votre révolution se réduit pour le présent à deux choses : des impôts plus lourds pour tout le monde et le plaisir de parler politique pour les gens qui ont un habit. — Est-ce vrai? Rectifiez-moi, si je me trompe.

Acceptez encore une fois, cher Monsieur, mes remer-

dbyGoogk

Cléments pour toutes vos obligeances, et présentez à 5fme Écoffey mon souvenir et mon respect.

A SA MERE

Sainte>Odile, 24 nuiit 18117 Je suis au couvent depuis une heure et je m'y Irouve bien. J'ai déjeuné avec deux œufs parfaitement frais et une tasse de lait excellent. Ce sont des religieuses qui vous servent. L'encre seule, comme tu vois, laisse à désirer. Ma fenêtre donne à droite sur deux monlngnes et à gauche sur trente lieues de plaine. — 11 fait un peu froid, vu la hauteur et le vent; mais j'ai dans ma chambre un bon poêle qu'on allumera tout à l'heuro. J'attends demain Emile Boutmy, et ce soir je dînerai seul avec les religieuses; je suis le seul hôte. Tout ceci est comique, il faut raconter l'histoire aux gens qui m'appellent impie. J'ai déjà causé abondamment avec la supérieure, et je suis sûr d'être très bien avec elle. — Lâs montagnes et surtout les pins dont les branches verdissent par le bout m'ont fait un bien extrême. Je retrouvais ce malin l'enchantement ancien, le sentiment de la nature heureuse et bienfaisante. Beaucoup de choses y contribuent dans ce pays-ci. J'ai couché à Obernay, petite ville de 5000 âmes, vieillotte et patriarcale; J'ai causé le soir et à déjeuner avec la jeune fille de la maison, qui n'est pas belle, mais qui a l'air par-

«. TAINE. GORRESPONDAIfCE. H. 22

failement honnête, douce et sensée; ces sortes d'intérieurs pacifiques vous rendent la paix. Aucune prétention, aucune ambition ; l'étranger est servi avec empressement, bienveillance, sans flatterie, ni mensonge. Aucune coquetterie, aucune affectation pour passer pour dame....

Page 1