‹ H. Taine: sa vie et sa correspondance (volume 2)Chapitre 120 sur 131 · PRÉFACE DE L'ÉTUDE SUR STUART MILL · texte numérisé non relu

PRÉFACE DE L'ÉTUDE SUR STUART MILL

Lorsque cette élude parut pour la premiôrr' fois, M* î^tiiart Mill me fit l'honneur de m'écrire « qu'on iip pouvait Hoiiner en peu de pages une idée plus exact*; A jilus complèle ^tti contenu de son livre, comme corps de dnctiiiie jïJhIûso* phique. Seulement, ajoutait-il, je crois ijtïP vous vous trompez en regardant ce point de vue foinme parlicnlicrement anglais. Il le fut dans la première moitjô du wm" siècle, à partir de Locke, et jusqu'à la ré;icti(ni irmtre flirriit;* Cette réaction, commencée en Ecosse, a n:vt''Ui <ieptris louptemps la forme germanique, et a fini par loul i-nvalrir. Quand j*ai écrit mon livre, j'étais à peu pivs stiil dû mgii opinion et, bien que ma manière de vnir aiL Uotivé un degré de sympathie auquel je ne m'a tte in lai s iiulleiiuïut, ùh compte encore en Angleterre vingt philosophi's tt jn-m'i oi spiritualistes, contre chaque partisan di' la docLrine de Texpérience ».

Cette remarque est fort juste; moi-uièuie j'avais pu la faire, ayant été élevé dans la philosophie écossaise ti parmi les livres de Reid. Ma seule réponsi^ est qu'il y :i dos philosophes qui ne comptent pas, et qufî tons oeux-Ui, Anglais ou non, spiritualistes ou non, on pt'ut los négliger

i. Cette préface est placée en tête du j^eiii ^olumi- paru eu lH<ii chez Germer Baillère sous ce titre : Le Po^ilhii.mr aHtjiaiif, étaàe sur Stuart Mill. Elle a disparu lorsque J'cdjdt? a iié incorporée dans le dernier volume de l'Histoire de ta Littérature an^iaUe, Nous donnons à la suite la lettre complèledi' Sluai-t lUiH, iïoiv est tirée la citation ci-dessus ; celte lettre avait été adrcîsf ée à M. Taine en 1861, quand les articles paiurcnt pour ta premitire fois dans la Revue des Deux Mondes.

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sans grand dommage. Tous les demi-siècles, et plus ordinairement tous les siècles ou tous les deux siècles, paraît un homme qui pense : Bacon et Hume en Angleterre, Descartes et Condillac en France, Kant et Hegel en Allemagne ; le reste du temps la scène reste vide, et des hommes ordinaires viennent la remplir, offrant au public ce que le public désire, sensualistes ou idéalistes, selon la direction du temps, suffisamment instruits et habiles pour tenir le premier rôle, capables de rajeunir les vieux airs, exercés dans le répertoire, mais dépourvus de l'invention véritable, simples exécutants qui succèdent aux compositeurs. En ce moment, la scène est vide en Europe. Les Allemands transcrivent ou transposent le vieux matérialisme français ; les Français, par habitude et dans une demi-somnolence, écoutent avec un air un peu ennuyé et distrait les morceaux de bravoure, les belles phrases éloquentes que l'enseignement public leur répète depuis trente ans. Dans ce grand silence, et parmi ces comparses monotones, voici un maître qui s'avance et qui parle. On n*a rien vu de semblable depuis Hegel.

Janvier 1864.

John Stuart Mill à H. Taine.

Blackheath Park, Kent, le 15 mars 1861 Monsieur*, Quoique je n*aie jusqu'à présent l'honneur de vous connaître que par vos écrits, vous ne trouverez, j'espère, pas déplacé que je vous exprime la très grande satisfaction personnelle, aussi bien qu'admiration désintéressée, que

1, Cette lettre est écrite en français.

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m'a fait éprouver le compte que vous avez bien voulu r^^ndre de mon système de logique dans la Revue de^ Beuù: Mondes^ On ne saurait donner, en peu.de pages, une idée plus exacte et plus complète du contenu de ce livre, comme corps de doctrine philosophique. J'ajoule qu'il était impossible de présenter aux lecteurs français cet ensemble d'opinions, de manière à lui attirer davantage leur iiLU-nlioïi» et c'est ce qui importe le plus à un penseur.

Quant à la critique que vous avez faite du point de vue psychologique qui caractérise Touvrage, il ne m'appartient point de la juger. Seulement je crois que vous vous trompez en regardant ce point de vue comme partieiiliéiement anglais. Il le fut dans la première moitié du xviii-^ sirele, û partir de Locke, et jusqu'à la réaction contre llnme. Celle réaction, commencée en Ecosse, a revêtu depnis longtemps la forme germanique, et a fini par tout envîihir. Quand j'ai écrit mon livre, j'étais à peu près seul de mon opinion; et bien que ma manière de voir ait trouvé un ilegré de sympathie auquel je ne m'attendais nullemejil. on compte encore en Angleterre vingt philosophes a priori et spiritualistes contre chaque partisan de la doctrine de l'expérience. Pendant toute la durée de notre réaction de si>ixaiite-dix ajis, on a regardé ici la philosophie de l'expériencL^ tomnje h ançaise, de même que vous la qualifiez d'anglaise. A mon avis, on s'est trompé de part et d'autre. Les deux systèmes se suivent par la loi des réactions dans toutes les parties du monde. En effet, l'Allemagne se tourne aujomd'lmi vers là doctrine a posteriori. Seulement les différents pays ne coïncident exactement ni dans les révolutions ni dims les contrerévolutions.

Veuillez agréer, monsieur, l'expression de mon véritable respect et de ma considération la plus distinguée.

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