Sur V Histoire de la Littérature anglaise. % Voir p
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capitaine français, chez d'assez pauvres gens qui ont mis toutes leurs économies pour ernlji^llir leurs chambres de devant et qui nichent dans des trous à rats par derrière. Sur la place est un tri Ion noir et rococo qui lance un jet deau. Les équipages passent pour aller à la campagne. Des moines à barbe grise s'avancent dans leurs grandes robes brunes. On voit arriver des paysans en peaux de bique, les jambes serrées avec des cordes, chaussés de sandales, conduisant des buffles et des chariots primitifs. Les pigeons se promènent sur le pavé. Des charpentiers raccommodent dans un coin des roues de charrettes. En face est la porte monumentale des écuries Barberini et le palais lui-même montre à gauche les sommets de sa façade. Une quantité de maisons montent les unes sur les autres dans toutes les positions, avec toutes les formes, coiffées d'espèces de terrasses où sèche le linge. On aperçoit au bout de l'horizon un pin parasol, un campanile, deux dômes d'église. Je décris tout cela ; c'est le meilleur abrégé que je puisse donner de Rome : un grand village avec des palais, des fontaines et des monuments oubliés depuis des siècles; le tout pclemêle et naturel à cause du hasard et de la variété. On tirerait de \h, avec une photographie, toutes sortes de paysages do Sébastien Le Clerc, de Pérelle, de Callot, comme ceux qui sont dans mes cartons.
J'ai passé douze jours à Naples, voyant beaucoup de choses et prenant beaucoup de notes. — Deux jours complets de beau temps, l'un à Pompéi, l'autre à Sor-
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renie; Fompéi est instructif, Sorrenle est charmant, plein d'orangers chargés d'oranges, et la mer bleue tout à Tenlour. Mes souvenirs classiques me revenaient et c'était par eux que tous les beaux objets devenaient beaux pour moi. Je pensais à Ulysse, à Circé, aux Sirènes; vous verrez tout cela dans mes notes au retour. Et pourtant, à parler exactement, ces notes sont fausses, elles ne représentent pas mon étal d'esprit; elles n'en prennent que les moments saillants, les idées qui me semblaient intéressantes, les motifs qui pourront plus tard fournir des mélodies. C'est l'artiste et l'observateur qui s'y est peint, ce n'est pas l'homme. En vérité l'homme est tout autre et se sent enfoncer. Tous les matins et tous les soirs il est comme un violon dont les chevilles sont trop petites; à force d'avoir tourné avec effort, elles ne mordent plus sur le bois : elles se défont et les cordes deviennent lâches; quand on louche ces cordes, il n'y a plus que des sons aigres et parfois il n*y a plus du tout de sons.
Cette après-midi, je fais des visites officielles. Dans toutes ces opérations-là, il me semble que je suis un mannequin qui parle, ou plutôt que le moi reste à la porte et qu'il y a un monsieur ganté, chargé par lui de saluer et de faire des politesses. Je n'ai jamais si profondément senti combien tout cela est vide; ma jeunesse est loin maintenant, et cette curiosité, ce besoin de savoir qui me semblait tout l'homme, n'est plus en moi qu'un débris. Je me trouve ridicule de m'intéresser aux anciens Romains, à la question de savoir si l'Italie
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formera un État libre; autant vaut résoudre des pro blêmes d'échecs, et après tout c'est la seule chose que je sois encore en droit de décider.
A parler sincèrement, le plaisir que j'éprouve n'est pas grand, ma machine est trop usée. Hier j'étais si cuttibitLiiré que je suis resté toute l'après-midi et ce lualLii toute la matinée dans mon lit ou dans mon fauleuil; il me faut un effort même pour écrire vrw îotlre. Les yeux souffrent, l'attention s'épuise tout de suite, l'anxiété vient et avec elle le spleen. Ne riininîète pas pourtant. Comme je suis ici jusqu'à la fîn du mois, je n'en prendrai qu'à mon aise; je fumerai, Jt? dormirai, je Hrai souvent dans ma chambre. — N(*anmoins je crois que, pour un homme élevé couinie moi, la désillusion est grande; les choses paryiî^sent toujours plus belles dans le lointain; et de plus il faut être très accoutumé pour passer par-dessus certaines choses, par exemple sur l'odeur de choux paurtîs ou de vieille saumure qu'on respire partout à l\oi\K\ sur le braillement des chantres de la chapelle SixMne qui recouvre, dit-on, une belle musique, sur la dt^^n^ulation des fresques des plus grands peintres, ce qui leur ôte les trois quarts de leur effet, sur la l'jilicule et détestable ornementation des églises qui ne sont qu'un amas de consoles et de colifichets dorés, etc.
T/iiitérêt est dans les conversations; j'ai toutes sortes (.y lie I y ils de mœurs par les gens qui vivent ici depuis iil\ iins. Je passe celte soirée chez le duc Gaétani. Je (levatîî hier aller chez M. Schnetz à l'Académie, où le
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général Berlin devait être; mais j'étais trop las. Somme toute, si ma maclune physique et morale était en bon étal, je devrais être conlenl ici, et si je ne le suis pas, c'est ma faute.
Tâche doue de savoir des nouvelles de mon pauvre Wœpke par Planât, et de m'en envoyer.
A MARC MONMER*
Rome, 15 mars 1864 Mon cher Monsieur,
J'ai fait d'abord comme les affamés, j'ai avalé de Rome autant que possible; maintenant que la première fringale est un peu passée et que me voici enfin installé dans une chambre supportable, laissez-moi me rappeler à votre souvenir et à celui de toutes les personnes si bienveillantes que j'ai rencontrées chez vous. Je leur dois beaucoup et je n'ai guère d'autre moyen de le leur témoigner que de le leur dire.
J'ai dîné chez l'ambassadeur qui, sachant que je revenais de Naples, a souhaité savoir ce que j'y avais vu. Je lui ai répété ce que vous m'aviez dit et ce que j'avais vu sur vos Écoles, votre Université, votre garde nationale, votre armée, etc. La grande objection qu'on fait
1. Monnier (Marc), littérateur et publiciste, 1827-1885 ; M. Marc Monnier habitait alors Naples, où il était le correspondant du Journal des Débats depuis 1858.
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ici et qui m'est revenue par deux ou trois endroits est celle-ci : on pense qu*il y a trois ou quatre Italies, qu'un Napolitain ne peut regarder un Piémontais comme un compatriote et que ce corps, composé artificiellement et de force, tombera un jour de lui-même en morceaux. J'ai répondu que la bourgeoisie qui mène le mouvement est patriote, non par instinct, mais par réflexion, que la révolution italienne a ses origines dans l'importation de la civilisation européenne et non dans un réveil de race, qu'à ce titre le libéralisme y est abstrait, non local, et qu'il ne s'agit point ici de colères de clocher, mais d'une proclamation de principes. — Voyez si cela est vrai et discutez celte question dans vos correspondances.
On m'a dit qu'à Paris, autour de l'empereur, on parle toujours de Fédération italienne.
Je vais ici un peu dans le monde, et j'y vois des gens fort libéraux. Leurs détracteurs prétendent qu'ils ne sont tels qu'en paroles, et que le talent d'un Romain consiste à faire des phrases sans jamais risquer sa peau ni donner un sou. Jugez vous-même; moi je ne puis ici apprendre que des ouï-dire; c'est sur le passé, sur l'antiquité, sur le xvi® siècle que je trouve de véritables documents.
Offrez, mon cher Monsieur, mes respects à Madame Monnier et à Madame Meyer. Je prie M. Écoffey et M. Monaco d'accepter toutes mes amitiés et vous de me croire votre bien afi'ectionné et dévoué serviteur.
AXXEES 1864-1866 ^287
A SA MÈBF.
Rome, Vendredi Saint, 25 mars 1864
Je pars vendredi prochain, l®"^ avril, pour Florence, en passant par Foligno, Pérouse et Sienne. J'y serai vers le 4, et j'y resterai jusqu'au 15 h peu près.
J'ai dîné une fois chez l'ambassadeur, une fois chez le comte de Campello, quatre fois chez le duc Gaëlani, qui me comble d'obligeances. C'est le seul prince romain libéral ; une plume peut leur être utile. Je suis allô six ou huit fois en soirée, entre aulres à la grande réception officielle de l'ambassade. J'ai vu des musées, des villas, des palais, des églises ; je suis allé à Frascali, je vais demain à Albano, enfin je fais mon métier de touriste en conscience.
J'ai entendu le Miserere d'hier et celui d'avant-hier. Cela est terrible, il faut rester trois heures debout dans une presse étouffante; j'ai vu des gens après deux heures et demie d'attente, quelques-uns au commencement même du Miserere, s'en aller, parce qu'ils défaillaient. La musique en vaut la peine, tant elle est étrange et sublime.
Quand j'ai un peu de loisir, je lis chez moi ; on m'a prêté ou j'ai acheté des livres. La Rome moderne est presque entièrement l'œuvre des papes et de leurs neveux depuis 1560 ; M. Odo RusseP m'a prêté l'excel-
1. Depuis lord Ampthill, alors secrétaire à l'ambassade britannique.
lente histoire de Ranke; je lis la Vie des peintres de Vasari, etc. Je tâche d'apprendre et j'apprends, mais moins qu'en Angleterre, parce que, sachant moins bien la langue, je lis avec plus de difficulté, et aussi, je crois, parce que ma machine est un peu^émoussée.
liPS officiers français m'ont fait entrer dans leur cercle ; j'y lis les journaux ; je vois que M. Sainte-Beuve n'a pas encore fait son article sur moi. La Revue des Deux Mondes ou d'autres revues ont-elles publié quelque chose? — Les revues anglaises et allemandes annoncent des articles prochains.
Ce (jue tu me dis de mon pauvre Wœpke me chagrine beaucoup. Je lui avais écrit pour lui dire que s'il avait besoin de quelque chose pendant mon absence, je le priais d'avoir recours à toi. Il a de la fortune, une pension assez large, je crois ; mais seul, malade, servi par un portier!
... Probablement, j'emploierai cet été et les intervalles de mes examens à tirer parti de mon voyage.
A SA MÈRE
Florence, 7 avril 1864
Je suis arrivé hier soir à Florence ; je suis resté six
jours en route en passant par les montagnes de l'Ombrie,
Assise, Pérouse et Sienne. J'ai trouvé là du vrai moyen
âge, celui de Dante et de l'Imitation. Je l'ai beaucoup
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admiré et aimé. Il est probable que jamais, en aucun temps, les hommes n'ont fait de plus touchants et de plus sublimes rêves. Si j*ai un éloignement cnntro li^ christianisme, ce n'est point conire celui-là ; il l'st sincère et poétique et vaut dans son genre tout ce que la Grèce et la Renaissance ont fait de plus accompli. Ce qui est déplaisant et irritant,'c'est le catholicisme dn Home ; Saint-Pierre même est théâtral ; pour k*s Irois cenis autres églises, elles ont été presque toutes bâties, rebâties ou modernisées depuis l'époque du T;isst' ; à partir de ce moment, les papes, qui jusqu'alors avaient vécu voluptueusement et librement en artistes, gens d'esprit et grands seigneurs, sont devenus dévaîs, ont comprimé toute hardiesse d'esprit, ont établi partout l'esprit prêtre, c'est-à-dire la décence extérieurei In religion de paroles et de riles ; en sorte que toutes h**> œuvres de ce temps, littéraires ou artistiques, ^^nlll froides, sans inspiration vraie, le plus souvent empfjatiques et jésuitiques, simples machines de déciïryliiiti et de parade, bonnes pour faire effet sur le public.
Au contraire, ce que je vois à Florence comme t-e tjue j'ai vu à Sienne, à Pérouse, à Assise, me fait le plus vif plaisir; après le christianisme vrai, le vrai pagniiisme; la force et la sincérité des deux côtés. Mes lectures nio reviennent; j'essaie d'en faire quelques-unes, je commence à lire vite et couramment l'italien ; ce voyage est pour moi un cours d'histoire. Et en vérité, je n*^ sais pas ce que tous les gens qui ne sont ni artistes- ni historiens viennent faire ici. Ils doivent s'ennuyer û
H. TAIXE. — CORRESPONDANCE. II. Î1 +
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mourir, admirer par contenance. J'ai vu boaucoud d'objets d*art, mtx sensibilité artistique est dans \i moyenne, ma culture artistique est plus grande que lai moyenne, et pourtant je sens que sans Fliistoire je nef m'amuserais guère ici ; la connaissance du passé et ie^ vieilles mœurs me sert de milieu pour reconstituer el voir vivre les créateurs des belles œuvres ; j'arrive m sentir l'œuvre par un détour; les figures et les formed entrent dans un système d'idées et d'observations qu^ leur donnent un relief ; j'étudie et j'apprends ; je m^ demande ce que font les autres touristes. J'ai vu à Rome J au liant des Thermes de Caracalla, une famille anglaise ;i le père ayant gagné une fortune, fatigué, raidi, mais exécutant un devoir ; arrivé en haut, il est resté iramo- j bile sur sa canne, content d'avoir rempli sa tâche, suivi Murray et sa consigne ; la fille et la mère ont étu- ^ dié et dénommé d'après le guide les collines et emplacements circonvoisins, comme on tâche de trouver sur une carte les noms d'un manuel de géographie.
Quantité d'Anglais, d'Allemands, de Suijsses et même de Français ici ; la table d'hôte en est bariolée et n'en est pas plus gaie; on ne cause pas, on mange en se regardant sous une lumière crue. Pourtant je verrai quelques personnes : le consul de France, M. Poujade qui, me rencontrant dans ses bureaux, m'a prié d'entrer et m'invite à ses soirées. Je t'assure que je fais mon métier en conscience et que je pêche de toutes Assi^î, si je ne connais pas l'Italie au retour, ce ne sera âge, celui ^^^v^*** interrogé, lu, regardé et écrit. Mes
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fc^hk^rs se grondent à vue d'oeil, mais il faudra jeter à iFeau une poHii>n du ba^^age.
Il ii*y a quu le Ij'avail qui absorbe et renouvelle; du
! moins pour moi c'est lîi seule chose utile; ce qui me ranime icj^ c'est que je fais de l'histoire; cette vue W'Ct'Ule du clirisliîinisme sincère et passionné du xiii« siè- I elo, la magnifique orij^iiialité, l'invention audacieuse et pmiligue de !a t'aUiétlnile de Sienne, toute cette apparition d'un vieux peuple enseveli m'a remué. Il faut faire des rAveSï l)âtir dans Fa venir, secouer le présent, prépaj^r des matériaux, quand même, comme Wœpke, on m": pourrait biUir son édifice; cela soutient et pousse en avanï.
r.elte mort de mon pauvre Wœpke m'a fait un mal exl renie- Je l'ai apprise lout d'un coup en lisant par hasard un journal au café; j'ai été comme suifoqué. Le lendemain, j'ai voulu au moins rendre hommage à sa mëmoJret dire au public qui ne l'a pas connu ce qu'il était et ce qu'il valait. J'ai écrit un article que j'ai unvoyé au Journal des Débats ; je l'ai mis à la poste en
(quittant Rome, il doit êlre arrivé maintenant, j'ai demandé qu'il fut inséré le plus tôt possible. — Gardemoi son Dante, c'est la seule chose que j'aie de lui.
Je suis allé à pied de Pérouse à Assise, quatre heures û^ marche; j'ai causé avec des paysans, des marchands, > (ks officiers, je suis entré dans de pauvres maisons, . ilftQs des maisons bourgeoises, afin de mieux voir le pays; il ressemble assez à la France, nos villes de province, nos villages, nos paysans, surtout dans le midi,
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ne leur sont pas supérieurs en bien-être ni en propreté. La passion politique est très grande; toute la classe bourgeoise moyenne, tout ce qui peut lire un journal, sauf quelques nobles, est pour le nouveau royaume d'Ilalie. J'ai rempli de notes trois cahiers et demi et probablement j*en tirerai quelque chose.
A ERxNEST RENAN
Florence, avril 1834
Mon cher Renan, le porteur de cette lettre est M. Challemel-Lacour, un de mes anciens camarades d'École. H aspire à la chaire de Littérature française vacante à Turin, laquelle dépend de M. Amari : vous connaissez particulièrement ce savant; je vous demande instamment tout votre appui auprès de lui pour M. Challemcl.
J'ai parlé de M. ChallemeP, il y a deux ans à peu près, dans le Journal des Débats, et je puis dire que de tous les jeunes hommes que j'ai connus, nul n'a donné de pareilles promesses d'éloquence. Je ne parle pas de son instruction qui est complète, ni de ses titres positifs qui sont nombreux. Je m'attache seulement à ce point, qu'il a un talent de parole de premier ordre, que pour l'excellence du débit, la perfection naturelle de la phrase, l'art d'intéresser, d'entraîner, il n*a pas de supé-