‹ H. Taine: sa vie et sa correspondance (volume 2)Chapitre 85 sur 131 · Sur rilisloirc de la littérature anglaise · texte numérisé non relu

Sur rilisloirc de la littérature anglaise

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physiologie et à la géologie. De même qu'il y a des rapports fixes, mais non mesurables quantitativement, entre les organes et les fondions d'un corps vivant, de même il y a des rapports précis, mais non susceptibles d'évaluation numérique, entre les groupes de faits qui composent la vie sociale et morale. J*ai dit cela expressément dans ma préface, en distinguant les sciences exactes et les sciences inexactes, c'est-à-dire les sciences qui se groupent autour des mathématiques et les sciences qui se groupent autour de l'histoire; toutes deux opérant sur des quantités, mais les premières sur des quantités mesurables, les secondes sur des quantités non mesurables. La question se réduit donc à savoir si l'on peut établir des rapports précis non mesurables entre les groupes moraux, c'est-à-dire entre la religion, la philosophie, l'état social, etc. d'un siècle ou d'une nation. Ce sont ces rapports précis, ces relations générales nécessaires, que j'appelle /oîs avec Montesquieu; c'est aussi le nom qu'on leur donne en zoologie et en botanique. La préface expose le système de ces lois historiques, la connexion générale des grands événements, les causes de ces connexions, la classification de ces causes, bref, les conditions du développement et des transformations humaines. Cet exposé est-il vrai? C'est là-dessus qu'à mon retour, je solliciterai votre jugement et votre critique. Vous citez comme exemple mon parallèle entre la conception psychologique de Shakespeare et celle de nos classiques français, et vous dites que ce ne sont pas là des lois; ce sont des types,

et j'ai fait là ce que font les zoologistes lorsque, prenant les poissons et les mammifères par exemple, ils extraient de toute la classe et de ses innombrables espèces un type idéal, une forme abstraite commune à tous, persistante en tous, dont tous les traits sont liés, pour montrer ensuite comment le type unique, combiné avec les circonstances spéciales, doit produire les espèces. C'est là une construction scientifique semblable à la mienne; je ne prétends pas plus qu'eux deviner, sans l'avoir vu et disséqué, un être vivant; mais j'essaie comme eux d'indiquer les types généraux sur lesquels sont bâtis les êtres vivants, et ma méthode de construction ou de reconstruction a la même portée, en même temps que les mêmes limites.

Pardonnez cette défense à un auteur, ou plutôt vous n'avez pas à pardonner, et je crois pouvoir dire en conscience que là-dessus l'amour-propre d'auteur n'est pas en jeu. Je tiens à mon idée parce que je la crois vraie et capable, si elle tombe plus tard en bonnes mains, de produire de bons fruits. Elle traîne par terre depuis Montesquieu, je l'ai ramassée, voilà tout. Pour le talent dont vous me louez, je n'y crois guère et j'ai vu de trop près les vrais artistes, les têtes fécondes capables d'enfanter des figures vivantes, pour admettre que j'en sois un.

Je serai à Paris dans une douzaine de jours, et je tàrherai d'aller vous voir presque aussitôt. J'espère que la santé de Madame Havet est meilleure et que la vôtre se soutient. Pour moi je me suis raccommodé après m'êlre

cassé en plusieurs morceaux, et je lâche de mainlemr j

le tout ensemble. '

Croyez, mon cher maître, à tout mon respect et à ; mon sincère attachement.

A SA MERE

Paris, 10 mai 1804

Je me porte bien, j'ai rapporté sept petits volumes de notes; je pense en tirer quelque chose. Je compte aller ces deux mois-ci aux bibliothèques pour compléter mon voyage par des lectures; j'ai maintenant l'idée générale du pays et de son histoire, on pourrait faire un voyage comme les Pyrénées, mais plus au courant de la plume et plus en grand. Je vais constilter mes amis.

J'avais grand besoin de revenir, d'abord pour être chez moi, l'auberge et le déplacement continu finissent par être insupportables, mais encore pour faire mes affaires. Je viens de lire les articles parus, ils ne sont pas fort aimables, et si le livre s'est vendu, ce n'est pas leur faute. Mais surtout je vois que mes amis, Sainte-Beuve, Prévost-Paradol, Schérer, Montégut, m'ont oublié! Il faut être toujours sur la brèche; j'y suis à présent.

J'ai passé dix jours à Venise; c'est la ville qui m'a fait le plus de plaisir, parce qu'elle est dans Peau et que j'aime l'eau par-dessus tout. Ajoute que, de toutes

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les peintui^es, c'est celle que je sens le miens. J'avais une lettre pour M. Locatelli, directeur de la Gazelle officielle; il m'a donné beaucoup de renseigneinen(s statistiques et politiques. De là je suis allé it Vt-rone et à Milan; je ne suis resté que deux jours à Milan» je n'ai pu remettre ma lettre d'introduction h la ronitesse M.... En revanche, j'avais trouvé à Nt^imc une marquise milanaise qui depuis six mois habitant VUùhA pour sa santé; lair de Venise est très doux, el l'Iiivor à

lyiilan est très rude; elle a fort bien remplacé, sans le

p savoir, la comtesse M....

De là je suis allé aux lacs, j'ai passé un jour et demi sur celui de Côme et un jour et demi sur le lac Majeur. Ce dernier, et le voyage de retour à travers le Simplou, voilà les plus belles impressions que j'ai rap-

i portées d'Italie. Les grandes choses naturelliîs me

l plaisent plus que les monuments. Ces vallées qui lerrrii-

I Hf^nt les Alpes du côté de l'Italie sont d'une fraîclieur in^îomparable, et le cadre de montagnes neigeuses qui

I k% enserre fait encore mieux ressortir leur beauté et

■ ï^'ur éclat.

A M. CORNELIS DE WITT

Paris, 17 luni IRfii Mon cher Cornélis,

J'arrive à point d'Italie pour recevoir la petite leroii ih luléiance que Mgr l'Évéque d'Orléans et ses amis

"lOi COHUESPOlSDANri:

ont bien voulu nie donner *. De cet accident, il me reste beaucoup de reconnaissance pour M. Guizot; c'est à peu près l'issue ordinaire de mes candidatures; }'espère que tu le lui diras de ma part.

Tu comprends bien que si les théories morales avaient été en cause, je ne me serais pas présenté; mais, d'après les paroles de M. Bordin, le prix élait uniquement et expressément réservé à l'ouvrage qui réunissait « les connaissimces les plus étendues, et le mérite de style ». Cela posé» comme j'avais lu la plus vaste littérature de l'Europe, passé sept ans dessus, et qu'on ne disait point mon livre ennuyeux, j'étais excusable d'envoyer mon livre au concours.

Quant aux phrases que tu blâmes, mon cher ami, considère seulement une chose : crois-tu qu'on ferait le métier que je fais, si l'on ne croyait son idée vraie? Non, cent fois non. Mieux vaudrait mille fois être banquier, épicier; au moins on gagnerait de Targent, on aurait une maison, une famille, le teint frais, et le plaisir de digérer pacifiquement au dessert. Nous n'avons qu'une seule compensation, la croyance intime que nous sommes tombés sur quelque idée générale très large, très puissante, et qui d'ici à un siècle gouvernera une province entière des études et des connaissances humaines. Autrement ce serait faire un mélier d'oie que de juger pour la centième fois Shakespeare, ou d'aller ramasser d'illustres inconnus comme Barrow ou

\. Le refus du prix Bordin à l'Acadéinie françnisc.

Sidney pour les déleiTcr et les metlre en file. Nous ne valons, nous ne vivons, nous ne travaillons, nous ue résistons que grâce à notre idée philosophique. Or I;» mienne est que tous les sentiments, toutes les idée^^, tous les états de Tâme humaine sont des pruduils, ayant leurs causes et leurs lois, et que tout l'avenir dt* l'histoire consiste dans la recherche de ces causes et tic ces lois. L'assimilation des recherches historiques el psychologiques aux recherches physiologiques el chimiques, voilà mon objet et mon idée maîtresse; tjue les deux classes de faits soient d'ordre et dignité différents, je n'y contredis pas; mais quant au mode de génération, j'ai passé dix ans à prouver la re^sem* blance; je te donne ma parole que je n'ai jamais songé en écrivant à faire du scandale; j'ai toujours chercliè l'expression la plus exacte, la plus nette, bref la formule; je n'ai jamais cherché autre chose; et je crois que le droit et le devoir d'un écrivain est, coûte que coûte, lorsqu'il a bien réfléchi, d'exprimer sa pensée avec toute la précision et toute la force possible, sans songer aux atermoiements et aux compromis.

J'ai trouvé à mon retour la petite lettre de MadiJine de Witt; je l'en remercie et je profiterai de ses leniiuques ' .

J'ai passé trois mois en Italie, voyant et inten ogeaiU le' plus possible, je complète en ce moment mon v^iyage par mes lectures; je tâcherai d'en tirer quelque cliOE^e,

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