Stendhal, Correspondance ^ t. II, p
avec un rhumatisme pour sauver un imbécile qui se noyait, etc. Une foule d'idées sur l'Italie et TAngloterre, sur tous les littérateurs de 1820; partout des paradoxes vrais, qui font crier le public, ou l'aveuglent. Cet horarae est divin, il a autant d'esprit que Voltaire. Personne n'a inventé davantage. Mais il a écrit pour n'être pas lu, et ne sera pas lu.
A EDOUARD DE SUCKAU
Pari?, 25 mai 1855 ... J'écris tout le cours de la Salpêlrière, et notamment toutes les réponses des folles. Une d'elles, voisine de Donrémy, reproduit exactement les débuts de Jeanne d'Arc. Elle est venue quatre fois à Paris à pied, pour sauver la France des puissances étrangères. Elle veut aller à Sébastopol. Elle fait tout haut des prières enthousiastes à Dieu. Je te ferai lire son interrogatoire. Elle a un frère crétin. Il y aurait un livre curieux à écrire là-dessus: prendre les inspirés modernes, les Quakers, les prophètes des Ce venues, les hallucinés d'Amérique, enfin tous ceux dont on a les procès-verbaux, authentiques, comparer point par point leur état à ceux des fous de la Salpêtrière et de Dicêtre, et en conclure rigoureusement l'état des fondateurs de religions. L'hallucination et l'extase étaient l'état normal pendant les trois premiers siècles après Jésus-Christ. — Il me sem-
ble que la folie a joué un très grand rôle dans le monde. A propos de Shakespeare, je viens de lire des documents sur les sorciers au moyen âge; dans notre siècle raisonnable, nous ne pouvons imaginer l'absurdité de nos prédécesseurs. Mes cours de physiologie m'enseignent l'histoire.
... J'ai le prix sur Tite-Live. Cela n'est pas annoncé officiellement, mais un membre de l'Académie m'a dit qu'on avait voté, comparé les devises aux billets cachetés, et que mon nom avait été glorieusement proclamé devant les quarante grands hommes. — Je vais négocier avec la prudence du serpent, pour vendre le bouquin en question. Vois sur quoi se fondent mes espérances : le libraire pourra le débiter comme ouvrage propre à être donné en prix ! Cela flatte l'orgueil, n'est-ce pas ?
Ma littérature anglaise m'assomme. C'est énorme. Pour ne pas être superficiel, ou inexact, il faut lire eiïroyablement.
Je doute que je puisse entrer à la Revue des Deux Mondes, Ils sont tyrans : « Cette phrase est trop louangeuse, celle-ci est trop sévère. Vous inquiétez ici la religion, l'accent de cette phrase alarme la philosophie, etc. )) Ils voudraient être la main et le cerveau, et moi, la plume. J'ai fait sur Jean Reynaud les corrections qu'ils m'ont demandées, ils en veulent d'autres. Je ne leur proposerai plus d'articles que sur des sujets anciens, il est probable qu'ils me refuseront. Je vais nie retourner d'un autre côté.
Tu verras de jeudi eu j huit un article dans la Revue
d'Hachette sur La Romiguière*. C'est mon premier coup de patte à M. Cousin, coup de patte bien doux et bien inolTensif. Encore j'ai peur de fâcher M. Simon. — On ne sait comment maVcher, on rencontre à chaque pas un philosophe qu'il faut piétiner. Cela est désagréable faute d'habitude, et puis les gens crient. Comment faire, mon doux Teuton?
A SA MERE
Eaux-Bonnes, 26 juillet 1855
Je suis arrivé a deux heures, j'ai couché la nuit dernière à Pau ; le reste du temps en voiture. Cela fait deux jours pleins de route; du reste la machine va bien. Point de place ici; l'impératrice est partie; on m'a offert des mansardes au 4"™*^ abandonnées par ses courriers. J'ai fini par trouver une chambrette au S"»" ; mais on y respire; point de bruit. Tout est donc pour le mieux dans le meilleur des mondes possible. Je vais recommencer mes grandes courses et mes petites lectures, écouter mes voisins de table et regarder le ciel.
Rien du tout d'intéressant dans mon voyage. Mais le paysage me plaît toujours. Je dirai entre autres choses que j'ai vu deux effets de ciel superbes. Un peu après