Son cousin, M. Aimé Seillière
Anglais. Vous disiez, ce me semble, que chacun d'eux raarcbe entouré d'une sorte de barrière qui le rend inaccessible à tous ses voisins. Eh bien, pour mon compte, j'ai trouvé en eux des gens aussi affables, aussi communicatifs que les Français. Je ne parle pas seulement des personnes à qui vous m'aviez adressé. La bonne éducation et l'envie de vous faire plaisir a pu les rendre aimables. Mais partout, en voiture, en bateau à vapeur, à la ville, à la campagne, les gens m'ont paru complaisants et accueillants ; j'ai demandé cinq cents renseignements dans les rues, toujours les gens me les ont donnés, se sont dérangés pour me les donner; j'entends des gens de toute condition, en habit ou en blouse, gentlemen ou pauvres diables, vingt fois, trente fois ils ont engagé la conversation avec moi, sur la pluie, le beau temps, l'empereur Napoléon, les orphéonistes et autres sujets; il m'a semblé encore qu'ils causaient et riaient entre eux, inconnus avec inconnus, et de fort bon cœur. Je ne les trouve pas plus tristes que les Français; ils sont certainement aussi civils. Au total, ils me semblent avoir des nerfs plus, rudes que nous, ils sont plus difficiles à émouvoir, plus amateurs de gros plaisirs, de hourras et de joie physique. Mais la Merry England dont parlent leç écrivains du xvi® siècle subsiste encore, et nous avons tort de croire que les affaires et le protestantisme l'ont submergée.
Je ne sais, mon cher amî, si je pourrai, comme je l'espérais, aller vous remercier au Yal-Richer celte année. Je serai à Paris vers la fin de juillet, et ma
mère doit faire à cet le époque un voyage dans les Ardennes, pour lequel ma présence lui sera utile. Si vous avez du loisir, répondez-moi un mot, ne serait-ce que pour me dire comment vous passez cette heureuse année, et me donner des nouvelles de Cornélis et de tous les vôtres. Mon adresse est, pour cette semaine, à Manchester, 5, Beaufort Terrace, Cecil Street, chez M. Seillière ; mais si votre lettre arrivait plus tard, on aurait soin de me l'envoyer.
Offrez, je vous prie, mon respect et mes remerciements à M. Guizot, el acceptez pour vous et pour Cornélis une cordiale poignée de main.
A EDOUARD DE SUCKAU
Paris, fin janvier i861 Mon cher Edouard, je suis hien affligé de ta lettre. H faut faire attention à toi, mon ami, et planter là ta boutique si tu sens ta poitrine se prendre. La santé avant tout. Mais que me dis-tu là de ton cours public? Est-ce que le dégoût te fait exagérer ? Je croyais que c'était une sorte de faculté pour les gens bien élevés d'Angers, et Goumy * m'avait dit que ta première leçon avait eu grand succès. — Comment te semblent tes autorités, proviseur, recteur, etc. ? Sont-ce des gens du monde, compren-
1. Goumy (Jean-Édouard), 1852-1891, entré à TÉcoIe normale en 1852.
nent-ils les ménagements qu'il te faut? Quelles misères! C'en est à quitter la France. Voilà Barni* professeur d'histoire à Genève et Denis* à Turin. Avant tout soigne-toi et tiens-moi au courant.
Depuis ton départ, j*ai été assez vexé. Stuart Mill paraîtra je crois le 15, mais j'ai perdu deux mois à le faire, il ne pourra terminer mon volume sur les Écrivains anglais modernes. C'est trop spécial, cela ne t'a pas choqué parce que tu es spécial. Jamais le public ne lira des théories, de la définition, du syllogisme, etc. J'ai même été obligé, pour ne pas trop rebuter les lecteurs de la Revue, de le mettre en dialogue, et la. scène à Oxford. Avec tout cela, l'aridité naturelle du sujet est invincible; je chercherai quelque autre chose, je pense à un moraliste, au fondateur de Rugby, au D'" Arnold' ; un moraliste terminera bien des éludes sur l'Angleterre.
Par contre-coup, cela m'a fait réfléchir sur mon EUtoire de la Littérature anglaise-, j'hésite à la faire, ce sera trop long, il faudra entrer dans des jugements sur de trop petits personnages. Les idées générales se trouvent dans les grands hommes, et Ton n'a qu'à les répéter, quand on rencontre les petits ou les genres accessoires. Peut-être ne ferai-je qu'une suite d'articles sur les grands hommes et les grands genres, une
i. Voir tome !•', page 265, note 2.
2. Denis (Jacques-François), philosophe, 1821-1897, entré l'École normale en 1841.