‹ H. Taine; sa vie et sa correspondance (volume 4)Chapitre 111 sur 162 · Propriété de la famille Taine dans les Ardennes · texte numérisé non relu

Propriété de la famille Taine dans les Ardennes

éducation et la vie de Paris m*avaient mis hors du niveau ordinaire. Je découvre que la province en est encore au xiii® siècle ; je vais redescendre et tâcher de ne pas faire disparate. Ainsi soit-il.

Ma grande distraction est ma thèse. G*est une fatigue et un plaisir que d'ordonner ses idées et de les écrire. Cela détruit Tennui et le temps passe. — Allons, si cette position dure, je serai content. L'ambition n*est guère satisfaite, mais le temps est rempli et la pensée occupée. Que faut-il de plus?

Sophie devrait prendre ce sujet : les Insectes de THypanis. (Ils vivent un jour; raconter les discours de vieillards qui ont au moins dix heures. C'est ime parodie des sentiments humains.)

Ces huit jours à Youziers m*ont fait dû bien.

A MADEMOISELLE SOPHIE TAINE

Poitiers, 11 mai 1852

En ce moment, Poitiers est sens dessus dessous. De splendides calèches, vieilles d'environ cent cinquante ans et chargées comme des tombereaux, roulent dans des nuages de poussière ; de nobles jeunes gens avec habit, chapeau, pantalons noirs courent à cheval au grand soleil; les officiers de la garnison ont endossé leur uniforme le plus doré et ont fait cirer leurs bottes les plus luisantes. Tout court, se presse, s'étouffe, sue et avale la poussière sur une roufe que je vois du jardin, pourallei

voir douze chevaux efflanqués qui feront le tour d'une grande plaine sèche et dont Tun arrivera avant les autres. On avait collé les affiches jusque dans le département de la Nièvre ; hier une dame me demandait si les Parisiens viendraient en grand nombre. C'est le texte des conversations depuis quinze jours.

Les gens de la maison que j'habite sont très convenables et il y a de jolis enfants. Hier j'en caressais un; /a mère en profita pour me régaler pendant une heure d une dissertation sur l'amour maternel : « Oh ! mes chers enfants! Faudra-t-il donc les quitter jamais? Ah! je ne puis être un moment sans les voir ! J'ai renoncé au monde pour eux et sans effort. » Ce haut pathos, débité avec un accent approprié au sujet, m*a tenu sur mes jambes, le chapeau à la main, et je me promets bien à l'avenir de ne jamais lâcher ce robinet d'eau tiède. Les gens ici ne comprennent pas qu'on n'a pas envie de leur parler ni d'écouter leurs paroles. Us sont si charmés de s'entendre qu'ils croient que tout le monde est comme eux.

Un des plus parfaits bavards est M. N..., bonhomme du reste et bienveillant. Il est venu chez moi et j'ai écouté une de ses leçons à la Faculté. Horreur ! Voilà ce que la rhétorique et la province font d'un homme ! Et dans vingt ans je serai comme cela! C'en est à se pendre d'avance. Iraagine-toi une doucereuse abondance d'eau de réglisse coulant avec un nauséabond glouglou de manière à affadir et à engloutir le cœur. Pas d'ordre, aucune méthode, aucun accent, un véritable tuyau percé qui laisse échapper l'eau qu'il ne peut plus conduire.

En fait d*idées, les paradoxes suivants : La Fontaine a beaucoup d'esprit. Le Tasse a inventé la femme artificieuse dans Armide, etc. — Môme talent dans les autres. A peine glanent-ils une douzaine d'auditeurs hébétés ou ennuyés. C'est un courant de nullité qui va du professeur aux auditeurs et des auditeurs au professeur. Juge de l'effet quand cela s'ajoute à l'éducation et à la nature! Cela donne au moins cette grande leçon, qu'il est inutile de penser pour faire son chemin ; que le manque d'idées est estimé et recherché ; que la perfection consiste à être automate, parce qu'un automate est plus docile qu'un être intelligent.

Rien de nouveau. J'écris ma thèse, les gens de Paris dont j'ai demandé l'approbation officielle ne me répondent pas, ce qui m*ennuie. Tu as eu un échantillon de l'esprit de mes élèves. Les visites de rigueur sont faites et je ne vois personne. Moins j'aurai de contact avec ceux qui m*entourent, moins je perdrai. Je crois être d'une prudence méticuleuse et mes leçons sont aussi vides que possible. Mes amis d'École m'écrivent des lamentations sur le métier, et je chante à l'unisson dans le concert ; l'un d'eux vient encore de donner sa démission. Les autres veulent quitter à la (in de l'année. Mais j'ai un canapé et un piano, et cela console.

Vous devriez bien lire un peu d'histoire naturelle et tâcher de déterrer parmi nos livres cette Flore des environs de Paris S qui peut servir pour Vouziers. Il

i. La Florej de Mérat. M. Taine s'en servait encore en Savoie, dans les dernières années de sa vie.

n'y a rien d'amusant comme de causer des plantes en se promenant.

Deviens une grande pianiste, ma chère; nous n*aYons qu*une ressource, nous ennuyer ou beaucoup apprendre, et je te crois trop d'esprit pour te résoudre à t'ennuyer.

Réponse à la lettre de M, Taine, professeur au lycée de Poitiers^ écrite de Poitiers, le 6 niai 1852*.

Le Doyen.

Victor Le Clerc.

Page 1