‹ H. Taine; sa vie et sa correspondance (volume 4)Chapitre 124 sur 162 · La Théorie de V Intelligence · texte numérisé non relu

La Théorie de V Intelligence

286 COUftESPONDA^CE.

défendue, reste la science. Or, je me trouve une quantité d'idées, j'aperçois un champ inculte, j*ai de bons bras, je le défriche; j'espère commencer par des choses assez pratiques pour pouvoir être lu. Voilà l'avenir. Jetons-y les yeux, quand quelque contrariété m'arrive, et consolons-nous ensemble; je suis submergé un instant, mais cet espoir me remet à flot, et vive la galère, n'est-ce pas !

A EDOUARD DE SUCKAU

Poitiers, 17 juillet 1852

Cher Ed. Je me doutais de l'arrêt de mort. Merci de toutes tes peines et profite de la leçon pour ta thèse. L'intolérance est pire peut-être que tu n'imagines; M. Simon m'écrit qu'on vient de refuser une thèse de Caro* (le Catholique) sur saint Martm. Us veulent que les candidats fassent des secondes éditions de leurs manuels.

Mon bonhomme, le charmant Saisset * à joué devant

1. Caro (Elme-Marie), de l'Académie française, né en 1826, entre à l'École normale en 1845, mort en 1887. Sa tliése fut reçue néanmoins et a pour titre : c Du mysticisme au xriir siècle. »

2. Lettr.e d'Edouard de Suckau du 16 juillet, après une yisite aux juges de M. Taiue : c M. Damiron avait lu ta thèse un peu vitCt mais dès le milieu il avait vu qu'elle était iasoutenaole. Quand on s'adresse à une Faculté, on sait ses idées, on ne peut pas prétendre lui en faire accepter d'autres.... U avait recherché tes antécédents et avait appris tes idées sur la liberté, sur ceci, sur cela. Tu étais dans une voie d'idées malheureuse qui ne te mènerait jamais au doctorat par la philosophie. Il t'engageait à prendre un sujet littéraire.... — Je n'ai pu tirer de M. Garnier que ce mot : « Je ne souffrirai jamais qu'on parle du moi étendu; c'est

toi la comédie. Un professeur d'ici qui est allé il y a dix jours à Paris a parlé de ma thèse au Doyen, qui lui a dit qu'elle venait d'être lue par le petit homme, puis remise à M. Damiron. Ils ne me l'ont pas encore ren- \oyée. Puisqu'elle est perdue, tire-la de leurs griffes et lis-la. J'en ai Un brouillon, mais affreusement sale, et il faudrait dix jours pour le recopier. Il a trouvé ma lettre inintelligible pour se dispenser d'y réi3ondre. Tout mon tort est d'avoir eu la bêtise de croire en leur enseigne, d'avoir cru qu'en bonne foi ils demandaient « des découvertes » (texte du règlement). Avis aux curieux de ne pas se laisser prendre à la parade de la porte. Uhe fois entré, on vous tord le cou. C'est l'histoire du dindon de La Fontaine :

Petit, petit, petit.

J'aurais dû voir le cuisinier armé de son grand couteau» et savoir que je serais mis par eux

...Fort à l'aise en un plat, Honneur dont la volaille Se serait passée aisément.

Bahl Ouf! Serrons-nous la main, et au diable les Inquisiteurs I

trop grossier, v — M. Saisset avait reçu de toi une lettre à laquelle tl n'avait riea compris. Ta thèse n'avait pas été entre ses mains et il n'avait pas cru convenable de demander à la voir.... A l'École on avait le droit de tout discuter, cela se passait à l'ombre, à 'insu de tout le monde; mais à la Sorbonne il n'en est pas de même; tout le monde y a les yeux. U n'y a pas de bon sens [textuel) de vouloir faire de la philosophie sans tenir compte de l'opilion publique.... H. Saisset pense que la ruine de l'Université et le l'enseignement philosophique a été consommée par ta leçon le la Sorbonne ; Inde irae. »

ÎÉ88 CORRESPONDANCE

Il faut absolument que nous trouvions moyen d'élre trois ou six jours ensemble. Songe donc : encore un an sans nous parler ; nous ne nous reconnaîtrions plus. Mes Ardennes sont toiit près, et assez gentilles, vraiment. Si tu y venais, je l'aimerais comme tu mérites (superlatif). En tous cas ne pars pas avant le 15 août. La dernière composition ici est le 10, la distribution le 17 ; mais je me ferai exempter de la distribution, et je tâcherai de rassembler mon bureau sur place. (Imaginetoi qu'ici on fait corriger chaque composition par trois professeurs, qu'il faut envoyer trois textes au choix du recteur, etc. Ce sont les vétilles de l'absurde.) Comprends qu'il faut que nous nous communiquions nos produits philosophiques, et que ta Liberté a besoin d'embrasser ma Sensation. Les lettres sont des tables de matières. Il faut le livre, je veux te lire ; trouve un moyen. Tes nouvelles me désolent. Le pauvre M. Vacherot * ! Quoi, donner des leçons ! M. Simon précepteur 1 Qu'un gouvernement est fort quand il tient les gens par l'estomac I Si tu vois M. Vacherot, dis-lui mes sympathies; je ne savais pas qu'on lui eût demandé ce serment ni qu'il eût refusé. — Notre promesse est donc une chose bien grave; et avons-nous fait une saleté? Sérieusement, je ne l'ai pas cru, et je ne le crois pas. Nous obéissons ù la volonté nationale, nous promettons de ne faire ni complot, ni propagande. Est-ce là se déshonorer?

1. Lettre d'É. de Suckau du 16 juillet : « M. Vacherot est un des plus malheureux, il n'est pas seul et le sort de sa famille l'in* quiète. Ses amis le dissuadent d'un refus et lui donnent le meilleur

Rien d'Anatole. Où en est-il? A-t-il achevé ses chinois? — Crouslé m'écrit de l'École des nouvelles désolantes. On va en faire une fabrique de vers latins. Ici de même ; la machine à compression fonctionne partout. J*ai pourtant une consolation, Saigey (Polytechnique, ancien Bourbon), un esprit qui est ouvert à tout, le contraire du bourgeois. C'est le mot, et notre philosophie est une Romantique de 1828 qui se bat contre La Harpe et Delille. Ajoute VHistoire des ReligionSf par Hegel. Je fais de la psychologie historique. Gela nous fait sortir de M. Garnier. As-tu lu son livre* ? On dit que c'est une copie des Écossah, avec une division à l'infini des facultés.

J'ai envie d'aller trouver M. Le Clerc et de lui tenir le discours suivant : a Monsieur, veuillez me donner un sujet de thèse et les conclusions. » — Accepteront-ils quelque chose d'esthétique, une théorie des genres, une élude sur La Fontaine, etc. ?

Mon recteur envoie sur nous un rapport où j'ai fait attester mes bonnes vie et mœurs, politiques et autres ; il y adjoint nos demandes ; j'ai désiré une ville où il y eût une Faculté des sciences*. Tu penses bien que j'eflaceraîs d abord ce désir, si par là je pouvais être envoyé dans la même ville que toi. Si tu vois les potentats, essaie, et choisis pour moi, si M. Lesieur t'offre quelque chose.

conseil, celui de l'exemple. U n'a pas pu se décider,... il cherche des leçons.... » ' :

A . Le Traité des facultés de Vâme, paru en 1852. - 2. C'est sans doute par cette demande qu'on justifiait au ministère l'envoi dans \ine classe de sixième à Besançon. ' ' -

H. tèSSZ, — CORRES^O^DA^CE. i9

J*ai appris bien des choses sur la vie depuis un an. Et toi aussi, n*est-ce pas? — Merci encore, mon bon ami.

A MADEMOISELLE VIRGINIE TAINE i Poitiers, 20 juiUet 4852

... Mauvaises nouvelles de mon côté. Ha thèse n'est pas encore refusée définitivement, mais c*est tout comme. Louanges sur le travail, le style, etc.; mais les idées étant nouvelles, et le règlement du doctorat demandant des idées nouvelles, ma thèse n*est pas admissible. J*ai eu la sottise de prendre à la lettre les proclamations, Toflficiel, la parade de la porte; ce sont des attrapes à niais, et voici le vrai règlement du doctorat : écrire deux cents pages nulles, analyser quelque vieil auteur oublié et qui mérite de Tétre; le juger d*après des idées convenues et copier le manuel d'un de ces messieurs. — Au reste, il en est partout de même ; toutes choses ont un faux visage ; en vivant, j'apprends à vivre; on crie tout haut qu'il faut être honnête homme : en pratique on en plaisante, et l'honnête homme est celui qui met bien sa cravate et friponne en secret. On demande tout haut des idées, des découvertes; la vérité est qu'on veut des banalités, des vieilleries, des copistes. — Je comprends maintenant pourquoi presque tous les maîtres que nous avons ren^ contrés nous semblaient si nuls. Ils Tétaient, et étaient parvenus par là. De là une bataille : les jeunes gens méprisent leurs maîtres et les perruques emboursént t'aident et le mépris.

Ceci n'est pas de la colère d'auteur tombé. Tous ceux <{ui valent quelque chose pataugent aujourd'hui dans le ruisseau. Le pauvre H. Yacherot a perdu son traitement de disponibilité et cherche des leçons. L'École est une Inquisition. H. Simon gagne sa vie en travaillant pour Hachette» et en donnant des leçons au fils de H. Goudchaux. Les autres tirent le diable par la queue. Heureux ceux qui, comme moi, peuvent vivre! Il m'écrit* que M. Caro son ami (très catholique, professeur à Rennes) vient d'être refuse aussi par la Faculté. Sa thèse lui avait coûté dix-huit mois et aux yeux des bons juges était excellente. H. de Suckau, qui allait leur donner la sienne, la remet dans sa poche pour des temps plus heureux.

Point de chance de rester ici Tan prochain. Le professeur reprendra sa place, et l'on m'enverra où il plaira à Dieu. — Le recteur a promis d'adresser pour moi au ministère un certificat de bonnes vie et mœurs, politiques et autres.

Je tâcherai de partir d'ici le 15 ; je n'aurai rien à faire à Paris que quelques visites d'intérêt et voir mes amis. Gela me sera nécessaire pour me mettre au courant des

î. Lettre de M. Jules Simon à II. Taine, du 16 juillet 1852; a On Yient de refuser la tbése de .Caro, qui y avait travaillé dixhuit mois. J'ose dire que la Faculté a reçu dernièrement plusieurs docteurs dont les thèses n'approchaient pas de celle-là, car je Taî lue. Vous commencez à apprendre que la réputation, le succès et le talent sont trois choses qui n'ont entre elles aucune connexité naturelle. Je regarde sérieusement le talent et la noblesse du caractère comme deux obstacles à peu près insurmontables ; et c'est pourquoi, mon cher ami, il faut être honnête homme, et tâcher de n'être pas une bête. » — Id. sur M. Caro, p. 286, note 4.

aflaires, et savoir où en est l'Université; ici c'est un marais, et les journaux, maintenant, sont muets coram^ des poissons. Ma vie n^est guère agréable : des polissons que je mets en retenue et dont les devoirs me donnent la nausée ; solitude complète, sauf quel([ues conversations avec un ancien camarade de Bourbon. Je suis las et ne travaille plus guère. Mon plaisir est de rêver, assis sur mon fauteuil, ou d'aller nie promener à quatre heures du matin sur les bords d'une petite rivière qui rafraîchit les prairies, et de regarder la lumière qui s'étale sur l'herbe et sur l'eau. Triste bonheur! Mais nous sommes infiniment plus heureux que tant de pauvres bétes de somme qu'on appelle ouvriers et laboureurs, savetiers ou fruitiers. Et cela console. — 11 n'est pas exact de dire que les femmes s'ennuient plus que les hommes parce qu'elles n'ont pas de métier : un métier est monotone comme un ménage et, de plus, asser* vissant. On n'imagine pas le dégoût que j'éprouve à corriger ces devoirs ; ajoutez-y la couche de glace que la province met sur les épaules. Je ne surnage et je ne travaille qu'à force de volonté.

Tout est dans l'avenir. J'ai l'idée d'un ouvrage que j'ai commencé, qui durera dix ans*, que je crois grand et nouveau. Le lira-t-on? Le méritera-t-il? Je suis chrysalide et je jouerai mes ailes de papillon à croix ou pile, quand je les aurai filées en silence dans mon cabinet.

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