‹ H. Taine; sa vie et sa correspondance (volume 4)Chapitre 126 sur 162 · H. Saisset. Voir p. 286, note · texte numérisé non relu

H. Saisset. Voir p. 286, note

5. Au commencement de l'année, quand M. Taine s'était remis à préparer Fagrégation des lettres. Le cahier, de 30 pages petit format, contient des notes sur la fable dans Babrius, Ésope, Phèdre, La Fontaine, Lessing; Phèdre et La Fontaine; la différence de style entre Ésope et La Fontaine ; les principaux points à remarquer dans La Fontaine; l'action et la composition dans La Fontaine; enfin un plan et un Résumé littéraire. De nombreuses notes marginales très brèves ont été ajoutées au moment où fut rédigée la thèse. Yoici le plan^ qu'on pourra comparer avec le travail définitif :

c De la Fable, prise abstraitement, en général. En énumérer et définir les parties, et dans chacune examiner ce qui y correspond dans La Fontaine :

« 1« De l'élément primitif de la Fable : une allégorie avec des animaux. Caractère gnomique, moral, scientifique d'abord, changé par La Fontaine en genre poétique [opposition du Scientifique et

vivre dix ans, en dépensant à un métier quelconque deux heures par jour, dans une ville quelconque. Licencié ou docteur dans un lycée de premier ou de troisième ordre, la différence est nulle. L'Université pour nous n'est plus une carrière, mais un gagne-pain qu'on garde uniquement parce qu'il faut manger; mon seul ennui est d'être obligé de perdre quelques mois encore à ces examens ridicules. Tout mon bonheur serait d'avoir mon temps libre, et de pouvoir tranquillement adorer mes dieux. Ils ont quitté leur forme vague et universelle, et se sont condensés pour le moment en un travail qui durera quelques années*, et dont je te parlerai là-bas. Je suis bonne mère et je vais couver mon œuf avec patience. Il me semble déjà entendre le poussin qui frappe du bec contre la coque.

Latonae taciium pertentant gaudia pectus.

Il paraît, mon pauvre ami, que vous êtes médiocrement heureux à l'École*, çt que la cuistrerie gouverne-

du Poétique, de la formule et du drame). — [La suite du travail est une démonstration du mot : Poétique.)

a 2» Les conditions d'une fable poétique : Théorie générale de la poésie :

a A. Des caractères et des mœurs;

a B. De Taction et de la composition;

a G. Du style (procéder par comparaison avec Phèdre, Ésope et le Moyen âge) ;

a D. Caractère du poète. Qu'il fasse de sa poésie, son journal, sa vie;

« E. Peinture du caractère particulier du poète, de ses mœurs; antireligieux, antiaristocratique, etc.; malicieux, grec, gaulois. »

i. La Théorie de r Intelligence,

2. Lettre de M. Crouslé du 24 mars : « Presque tout le monde eKt dégoûté, découragé. En troisième année, c'est un chômage

mentale Vous fouette avec des verges trempées de vinaigre. Votre consigne esl-elle levée? Sais-tu qu'au fond ils raisonnent bien, et que les études et Tesprit de Tancienne École étaient ce qu'il y a de plus contraire à leur Université? Tu auras été le dernier des Romains. Nous sonmies gouvernés par des recteurs et proviseurs dont beaucoup ont enseigné la grammaire, qui tous ont vécu vingt ans en province et dix ans dans le professorat. Or, mon cher, tu n'imagines pas encore ce que la province et le professorat font d'un homme. Perdre toute verve, toute délicatesse, toute audace d'esprit, parler littérature et science comme un laminoir fait du fer ou un dévidoir du coton, substituer par une cristallisation insensible une âme d'épicier à son âme d'artiste, n'être plus qu'un débitant patenté d'instruction et de goût, avoir cette odeur de rance et de moisi qui est la pire de toutes, et ne pas sentir qu'on l'a : voilà nos moindres maux; mes collègues m'effrayent et je suis comme cet ivrogne qui» en rencontrant un autre couché sur une borne, disait mélancoliquement : a Voilà pourtant comme je serai lundi, » — Les gens qui sortent de l'Ecole bondissent et regimbent contre les lourdes mains qui veulent les plier au trot ordonné; ils se débattent dans le milieu morah étouffanti où ils sont noyés. C'est

presque universel.... H n*y a, sebn J..., qu'une ^rte d'exercice qui apprenne à penser et à écrire : ce sont les dissertations de licence et les vers latins.... En même temps, les épurations continuent à la bibliothèque. On retranche des volumes de Voltaire et de Rousseau : il ne faut pas qu'on lise les Confessions. » — Voir aussi p. 514, lettre à Edouard de Suckau.

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pourquoi TÉcoIe est une inslitution Aiauvalse; et on doit» nécessairement, ou la supprimer, ou l'abrutir.

Je suis, j'espère, devenu universitaire; j'ai appris à mes dépens ce qu'est la vie; le recteur m'a promis un rapport favorable sur ma conduite ; je me répète tous les jours que quand on meurt à Surate il faut tenir une queue de vache à la main. Encore une leçon dans mon voisinage : Treille, qui s'était présenté à l'École avec moi et qui professait la rbétorique à Loudun, vient d'être suspendu pour un article de journal où il louait une actrice de son endroit. Un professeur est un prêtre ; et je conseillerais fort à quelqu'un qui voudrait réussir chez nous d'imiter Origène et Abeilard.

Vous n'avez plus de conférences, hommes hëureuil Vous lisez et causez, je ne lis guère et ne cause plus. Hais nous causerons le mois prochain» n'est-ce pas?

Je voudrais bien avoir l'adresse de H. Hagy. Edouard me dit qu'il est en Belgique. Je lui dois une lettre et si tu sais d'ailleurs quelque chose de. lui, tu me ferais plaisir de me donner de ses nouvelles.

A SÂ MÈRE

Poitiers, 27 juillet 1852

Je partirai d'ici vers le 18 et je resterai probablement

cmq ou six jours à Paris pour faire des visites, voir

des amis, consulter la Faculté sur un nouveau sujet de

thèse (thèse littéraire sur les fables de La Fontaine). Je

leur demanderai leurs conclusions, je ferai d'avance délivrer à toutes mes idées un brevet de salubrité et de platitude, je retrancherai toutes celles qu'ils n'admettront pas; et, s'il m'en reste encore assez, je tenterai encore une fois fortune; un peu de travail ces vacances, et la chose sera faite avant le milieu de l'an prochain. Très sérieusement, je suis parfaitement tranquille, el je ne pense plus à ma seconde déconfiture. Le mal n'est pas fort grand, mon travail me reste, et c'est autant de fait pour la grande machine que je veux construire L'ennuyeux sera de perdre plusieurs mois à écrire des niaiseries littéraires, et préparer les platitudes de l'agrégation. Je vous répète ce que je vous ai dit cent fois : l'Université, aujourd'hui, n'est plus pour nous un avenir. C'est une tente où je me mets pour quelques années à l'abri de la pluie, afin de pouvoir penser en liberté, sans être mouillé ni gelé. Elle n'est pas jolie, mais enfin elle suffit à son emploi, et j'essaierai pendant ce temps de me tisser un bon manteau qui me permette d'affronter le mauvais temps.

A PREVOST-PARADOL

Poitiers, !•' août 1852

Mon bon Prévost, tu es bon comme le bon Dieu. Malheureusement tu es l'ami de l'auteur et de l'hérésie qu'il expose. Ce qui fait que je rabats les deux tiers de tes éloges ^ Ce qui reste pourtant est assez aimable pour

i. Gréard, ibid., p. 196, Prévost-Paradol à H. Taine, 30 juillet

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me consoler, si j'avais besoin de Têtre. — Mais tout est guéri, mon ami; il y a mieux, c'est que j'ai les matériaux et le plan complet d'un second mémoire (sur la Connaissance*), que j'écrirai à la rentrée, et qui vaudra mieux que le premier.

Tu y Verras entre autres choses la preuve que l'intelligence ne peut jamais avoir pour objet que le moi étendu sentant, qu'elle en est aussi inséparable que la force vitale f est de la matière, etc. De plus une théorie sur la faculté unique qui distingue l'homme des aniniaux (l'abstraction) et est la cause de la religion, de la société, de l'art et du langage; et enfin là-dedans les principes d'une philosophie de l'histoire. — J'ai même envie, si tes oreilles sont patientes, de te dire le plan d'une grande bâtisse scientifique' dont tout ceci est le commencement, et qui m'occupera pendant l'es cinq ou six années qui vont venir. Depuis que ma thèse est envoyée, j'ai lu presque tous les écrits de llegel sur la philosophie de l'homme. — Es-tu rassuré? Et ceci ressemble-t-il à du découragement'? La machine est

1852 : « J'ai là ta thèse sur mon bureau, je viens de la lire et je te dis avec toute l'admiration et toute U bonne volonté imaginables : il fallait s'y attendre. Ni le moi étendu, ni le moi nerveux, ni le mpi cérébral, ni rien en un mot de ce qui fait la science véritable, ne peut avoir droit de cité à la Faculté, surtout avec un passeport aussi sincère, aussi clair, aussi énergiquement adéquat au porteur que ton style.... v

1. C'est une partie du travail sur la Théorie de C Intelligence, Il en sera question dans le volume suivant. Un fragment sur a la Volonté » a paru dans la Revue philosophique de novembre 1900.

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