‹ H. Taine; sa vie et sa correspondance (volume 4)Chapitre 134 sur 162 · L'École de médecine · texte numérisé non relu

L'École de médecine

nant devant nous les muscles du dos d une jeune femme. C'est une pensée terrible et grandiose que celle du somnambule éternel, la nature. Quelle prodigalité de génie, et comme tout cela est bien mort! Ah 1 mes' pauvres Cartésiens !

Je profite à écouler leurs méthodes, mais pure pratique. Nul philosophe. Des sceptiques et des carabins.

Pour te donner une idée de mon peu de loisir, apprends que je n'ai pu encore lire EsquiroP. Mes amis d'amphithéâtre me disent qu'il est arriéré, qu'en fait on ne sait rien là-dessus, et que tout le monde aujourd'hui ajourne les généralités pour les monographies.

J'ai écrit 70 pages de mon La Fontaine, J'avais rédigé un bout de ma Théorie de l Intelligence*, mais j'ai enrayé de fatigue. Ma thèse n'est guère plus aisée. Écrire en français et en littérateur, quelle charge! Moi qui depuis trois ans ne vis que dans les preuves et suis desséché par les abstractions, j'en ai terreur. Cela est bien joli pourtant. Je viens d'écrire la galerie des gens du siècle, en les comparant à La Bruyère et Saint-Simon. Cela fait plaisir de voir un peintre de tant d'esprit. Il y a de quoi faire un volume sur son compte. Il faut bien que je m'enveloppe d'une peau littéraire ; pour quitter ce misérable état de donneur de leçœls, j'ai besoin d'un titre. Docteur d'abord, je concourrai peut-être ensuite

i. Esquirol (Jean-Étienne-Dominique), né en 1772, mort enlSIO. s'agit sans doute du traité Des maladies mentales, 2. De la Connaissance.

pour rAcadémie, qui propose une critique historique et littéraire de Tite-Live. Mais tout cela est incertain ; le réel est que j'ai eu la fièvre hier, et qu'aujourd'hui j'ai mal à la tête et froid aux pieds.

Ma mère vient de revenir de chez ses frères et nous cherchons depuis huit jours un logement pour elle, sans pouvoir le trouver. J'ai vu une ou deux fois ton père qui souhaite passionnément que tu restes dans ta niche universitaire et philosophique. £h! mon cher, nous comprenons tous qu'un métier est une machine d'avilissement par les complaisances, et d'abrutissement par la monotonie. Mais nous en faisons tous un, et l'important est qu'il nous laisse du loisir, et nous permette pendant ce temps de redevenir honunes. Crois-tu amusant de corriger des versions comme je fais, ou de faire des analyses d'affreux bouquins, pour des gens qui se donnent, moyennant argent, la gloire de les avoir lus ?

Mon bonheur est de voir le soir Paris mouvant, lumineux, infini ; cela fait penser, et je n'avais pas cela à Poitiers. Mais nous n'avons plus l'École. La conversation manque, et nous ne retrouverons jamais le mouvement d'esprit où nous avons été nourris. Dans quel état estelle maintenant? Silence imposé aux réfectoires, aux études, au dortoir, en montant aux conférences; des thèmes et versions accumulés pour empêcher de lire ; les trois quarts des livres refusés à la Bibliothèque. Mon pauvre Ed., embrassons-nous et disons : « Seigneur, sauvez-nous, nous périssons ».

tlETOUR A PARIS. — SOUTENANCE DES THÈSES S45

A SA MÈRE

Juvisy, 18 décembre 1852 ai vu Mme Abqut *. About veut quitter Athènes et ITniversité, Il a dégoût de la boutique et a envie de passer à Fétranger. — Ce sont coups sur coups. Les depx professeurs de seconde à Bourbon, qui sont depuis vingt ans en place, viennent d'être suspendus. L'un d'eux, le plus simple et le meilleur des hommes, M. Hubert, qui passait sa vie à faire collection de poèmes latins, est sans traitement et sur le pavé avec sa famille. Il parait qu'il s'était permis quelques mots sur les deux conférences gratuites dont on avait surchargé les professeurs.

Mon élève de Saint-Louis passe son baccalauréat demain; je crois qu'il sera refusé. S'il reprend des leçons, je le saurai bientôt; sinon je recommencerai ma chasse aux élèves et mes razzias dans Paris. Je vois toute sorte de gens; hier, par exemple, M. Dubois^ qui a causé trois quarts d'heure avec moi sur le trottoir et m'a montré toute sorte de bienveillance. — Je vais aller chez M. Pelitjean*.

Mon brouillon français est à peu près fmi'^. Je vais le nettoyer, l'habiller, lui faire sa toilette pour le pousser

1. Mme Taîne était retournée à Vouziers après un court séjoui à Paris.

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