‹ H. Taine; sa vie et sa correspondance (volume 4)Chapitre 21 sur 162 · Voir p · texte numérisé non relu

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6. Lamm (Auguste), né en 1828, mort tragiquement en 1853. M. Gréard attribue son suicide aux déboires de sa carrière causés par sa qualité d'israélite. (Voir Gréard, Prévost-ParadoL]

7. Albert (Paul), professeur au Collège de France, né à Thionville en 1827, décédé à Paris en 1880.

Gustave Merlet*, Rieder*, etc. — Prévost-Paradol ne devait l'y suivre qu'une année plus tard ; Hippolyte Taine fit tout ce qu'il put pour l'entraîner dans* cette voie et ils commencèrent, dès leur séparation d'août 1848, l'intéressante correspondance dont on trouvera ici de nombreux extraits \

k PREVOST-PARADOL

Poissy, 20 août 1848

Mon cher Prévost,

Je suis en vacances depuis deux jours ; j'ai travaillé depuis le 11 jusqu'au 17 pour mon baccalauréat èsscicnces, je suis reçu enfin, Dieu merci, après avoir passé un examen tel quel ; et je vais maintenant employer convenablement les deux mois de vacances qui me restent, et reprendre de la vigueur et de la santé ; je ne lis plus, je n'étudie plus, je ne pense plus, je deviens huître, mollusque, tout ce que tu voudras. Je jouis de la campagne et de l'air libre ; je savoure le repos et l'indolence, et je cours les champs et les bois, sans emporter d'autre livre avec moi qu'un Platon et quelquefois un Euripide. Ma philosophie ne m'est pas inutile pour mes plaisirs ; je trouve la nature cent fois plus

1. Merlet (Gustave), professeur de rhétorique au lycée Louis-le- Grand, né à Paris en 1828, décédé en 1891.

2. Rieder (Frédéric-Emile), fondateur de l'École Alsacienne, né en 1828, mort en 1896.

3. Les lettres de Prévost-Paradol à H. Taine ont été publiées en grande partie dans la belle étude que M. Octave Gréard a consacrée à son ami, [Prévost-Paradol^ par Octave Gréard, de l'Académie Française. Hachette, 1894.)

belle depuis que j*ai réfléchi à ce qu*elle est; quand maintenant je regarde les longs mouYements des arbres, le jeu de la lumière, la richesse et le luxe de toutes ces formes et de toutes ces couleurs, quand j'écoute ce bruit sourd, incertain, continuel, harmonieux, qui s*enfle cl diminue tour à tour dans les bois, je sens la présence de la vie universelle; je ne regarde plus le monde comme une machine, mais comme un animal ; je trouve que la solitude est animée et parlante, et que Tâme se met facilement à lunisson de cette vie simple et comme endormie, qui est celle des êtres inférieurs à Thomme. Âurais-tu cru que la philosophie pût servir à cela ? Occupe-t*en donc, je te prie, et fais-en Tannée prochaine sérieusement et courageusement. Sinon, mon cher, ton année ne te servira à rien, ou même te nuira ; je te vois d'avance ; si tu te livres à toi-même et ne résistes pas à tes goûts, tu ne chercheras dans la philosophie, comme lu Tas fait dans Thistoire, qu'un moyen de prouver tes théories préconçues; tu emploieras le raisonnement et la métaphysique pour attaquer toutes les opinions communes et ordinaires ; tu embrasseras avec ardeur tous les systèmes qui te paraîtront hardis et audaôieux, et il suffira qu'une chose te paraisse belle pour que tu dises : elle esit vraie. Je parierais, par exemple, que tu vas travailler pendant six mois à démontrer que Dieu n'existe pas : et sais-tu pourquoi ? C'est parce que la race humaine y a cru jusqu'à toi. Songe, mon ami, que ce Dieu dont l'existence me semble mathématiquement démontrée, n'est point ce tyran absurde et cruel que les reli-

giôns nous enseignent, et que le vulgaire adore ; songe encore qu'il n'est point non plus ce Dieu-Homme d3 Bossuet, occupé à sauver ou à détruire les Empires et à fonder son Église; enfin, n'oublie pas que si j'y crois, ce n'est pas faute d'avoir douté, ni par habitude, ni par sentiment, mais par démonstrations et raisonnements plus rigoureux que ceux de la géométrie. Ainsi, travaille sans prévention ; que ton inclination pour les choses nouvelles ne préjuge point la question ; ne cède qu'à la raison et à l'évidence ; et tu finiras, j'espère, par partager mes convictions. Ce qui t'empêchait cette année de les admettre, c'est que ton esprit n'était point accoutumé à l'évidence métaphysique ; c'est que tu ne croyais que ce que tu pouvais sentir et toucher ; mais dès que tu auras habitué ton intelligence à réfléchir, à considérer les idées pures, dégagées de toutes leurs enveloppes matérielles, dans leur simplicité et dans leur clarté, tu verras la vraie lumière et tu auras la parfaite conviction.

J'insiste beaucoup sur cette question de l'existence et de la nature de Dieu, parce que c'est en réalité la seule queslion de la philosophie ; si tu es un peu sévère dans tes recherches, si lu aspires à remonter aux sources, tu seras toujours forcé d'en revenir à Dieu ; si tu veux savoir ce qu'est le Beau, le Bien, le Vrai, si tu veux prouver qu'il y a pour l'homme une règle de conduite, un but immuable pour l'artiste, une certitude absolue pour le savant, tu seras obligé d'examiner la nature de Dieu et de croire en lui. Si ce mot de Dieu te choque, ôte-le, et dis à la place : l'Être ; mais, quelque nom que tu lui

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donnes, crois en l'existence d un Être, qui a toute la plénitude de TÊtre, et en qui il n'y a nul manque, nul défaut. En voici une démonstration de six lignes, médite-la, et trouve, si tu peux, si elle est fausse en quelque point : vois conune elle est simple ; elle ne pose aucune prémisse et ne demande qu'on lui accorde l'existence de rien.

Il n'y a que trois possibilités : 1® qu'il n'existe rien; 2» qu'il existe un être ou des êtres imparfaits ; 3*» qu'il existe un Être ayant la plénitude de l'être. Car plusieurs êtres ayant la plénitude de l'être sont impossibles, puisqu'ils se limitent.

La première hypothèse est, dans ses termes mêmes, absurde ; car l'existence du néant est contradictoire. Le rien est incompréhensible. C'est dire que le non-être est, et que ce qui n'existe pas existe.

La seconde hypothèse est aussi absurde. Si l'Être existant est imparfait ou manque d'une partie de l'être, on peut en concevoir un autre à la place ayant plus ou moins d'être ; il y aura donc un Être possible à la place de celui qui est actuellement. Il n'y aura donc pas de raison, pour que celui qui existe existe plutôt que cet autre, puisque tous les deux sont également possibles. L*Être existant n'aura donc pas de raison d'exister. Il sera donc sans cause, ce qui est absurde ; car tout a sa raison d'être, soit en soi, soit hors de soi.

Donc la troisième hypothèse existe nécessairement. Et la raison d'être de Dieu est l'impossibilité de toute autre existence.

Tu vois que je ne considère rien de ces choses qui sont peut-être obscures, comme le mouvement, les idées, la matière, et que toute ma preuve se tire des termes mêmes de la question.

Je t*ennuie, sans doute, mon ami ; mais pardonnemoi, c'est dans l'intérêt de notre amitié que j'agis ainsi. Car, comment notre intimité pourrait-elle durer, si nous n'avions pas la même opinion sur une question de laquelle dépendent non seulement nos opinions, mais nos actions et la conduite de notre vie ? On voit des dissentiments politiques rompre des amitiés étroites et sincères ; et comment notre liaison ne serait-elle pas refroidif?^, si nous avions des convictions contraires sur Dieu, sur le monde, sur la vie humaine, surtout enfin?

A propos de politique, tu m'as fait bien rire la dernière fois. Es-tu fou avec ton N. ? Pourquoi déranges-tu cette pauvre cervelle? Il se croit profond en pensant comme toi. Et tu oses le corrompre, quand tu m'as avoué que tu ne comprenais rien aux théories de M. Proudhon*? Situ es devenu Proudhonisle, envoiemoi, si tu peux, une démonstration du droit au travail, ou sinon, tais-toi.

Envoie-moi une lettre aussi longue que la mienne. Farewell.

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