‹ H. Taine; sa vie et sa correspondance (volume 4)Chapitre 39 sur 162 · Voir p. 23: Introduction de la Destinée humaine · texte numérisé non relu

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une telle nourriture. On y gagne un esprit trop haut pour se laisser prendre aux appas qui captivent les hommes ; à moins de te détruire toi-même, tu sentiras toujours du mépris pour les grossiers tribuns avec qui tu veux t'allier; tu te sentiras toujours dû doute pour des opinions fondées sur de pures probabilités comme celles que tu m*exposes. Et, en supposant que tu t'enfonces entièrement dans ces convictions, ne serait-ce pas encore un plus grand malheur? Perdre la vue de la lumière, descendre au niveau des autres hommes, devenir une simple machine au service d'une passion personnelle, ou d'une opinion étrangère, perdre la liberté, car la seule liberté est dans la pensée, ce ne serait plus vivre, j'aimerais autant être mort.

Quand je pense à ce que tu es, je vois tout en toi, hors la volonté. Que de choses tu as et dont je manque. Que je changerais volontiers mon bagage contre le tien, en gardant seulement de tout ce que je possède, la volonté d'user de mon nouveau lot! Considère que je n'ai jamais rien fait que par la volonté et l'intelligence, parce que la nature était en moi mauvaise et rebelle, que je n'ai compris les arts que par la pensée, et le beau que par la philosophie et l'analyse. Pour toi tu as la nature bonne ; tu as une nature d'artiste et d'orateur outre la nature de penseur qui nous est commune. Nul de tous ceux que j'ai connus dans mes classes, n'avait des dons pareils, et n'avait senti avec cette profondeur : comprends par là combien je tiens à toi, combien je souffrirais de te voir tomber dans l'erreur, le malheur

OU rimpuissance, combien sur toi je fonde d'espérances. Ne les renverse pas. Il y a si peu de gens qui peuventl Faut-il donc que ceux qui peuvent y ne veuillent pasi

Je serais bien heureux si je savais quel secours peut te retirer de l'abîme où tu enfonces et où lu sens le terrain te manquer tous les jours; que puis-je, sinon te donner mon exemple? car tu me croiras et tu ne mettras pas ma sincérité en doute. Sache donc que j'ai les mômes sujets de tristesse que toi, de plus grands peutêtre, qu'ici et nulle part je n'ai personne pour me comprendre, tandis que tu avais deux amis, que je lutte, que je souffre, que je travaille seul, et que cependant je suis tranquille. La sérénité de la pensée finit par apaiser les orages de l'âme; la hauteur où elle vous porte permet l'indifférence et le mépris, sans détruire la sympathie et le désir. Que puis-je te dire après cela? Car sans doute, ce que tu souhaites, c'est le bien, le bonheur; tu ne l'as pas; et moi, je te dis où il est, non pas par des raisonnements, tu les méprises, mais par expérience, avec des preuves sensibles.

Que veux-tu de plus? Pourquoi ne réponds-tu rien aux prières, aux raisonnements dont je charge mes lettres? Dois-je croire, comme Spinoza, que « quelquefois une passion s'attache à l'âme de l'homme avec tant de force, qu'il est impuissant à la chasser » ?

Pardonne-moi de revenir tant de fois à la charge ; tu en sais bien la raison; c'est que je t'aime; et je crois que cette amitié est de l'espèce la meilleure et la plus

forte, puisque ce que j'aime en toi, c'est ton excellente nature que ta faiblesse essaie en vain de gâter. Ne crains pas que cet attachement puisse être altéré par la contrariété de nos opinions; si je t'exhorte tant à passer dans mon camp, sur ma parole, c'est moins pour jouir du plaisir de notre concorde, que pour te voir arriver au point où tu mérites d'arriver, je veux dire à la vérité ! D'ailleurs, au fond tu ne seras jamais bigot de tes doctrines; je te dis que tu as le scepticisme au cœur, et que tu le conserveras, cet hôte importun, jusqu'à ce que tu veuilles m'imiter. Ne te souviens-tu pas de cette promenade que nous avons faite ensemble, il y a trois mois, de tes confessions et des miennes. socialiste, quel étais-tu alors? Ne m'avouais-tu pas qu'avec le vulgaire tu étais dogmatique, mais qu'avec moi tu reconnaissais toutes tes croyances pour probabilités? D'où vient que ces fragiles abris dont tu te riais avec moi sont tout d'un coup devenus des édifices invincibles, capables d'abriter toute ta vie et de couvrir l'humanité? Ne te souvient-il plus que tu ne marches que sur le provisoire? Veux-tu me traiter comme un N...? Quant à moi, je ne te traiterai jamais comme un matérialiste ni comme un socialiste ; je sais ce qu'il en est et tu ne me tromperas pas. Tu es un sceptique et tu ne crois que provisoirement.

Avec toi, je n'agis pas ainsi; ici je me tais, je me cache ; je dissimule ma foi, elle me ferait moquer et persécuter; je poursuis l'œuvre en silence, et, comme un mineur, je fouille toujours plus avant, et je tombe

H. TAIMK. — COIUi£Si'0>'Di.NCK.

dans des puits nouveaux. Je saurai, je croirai! Je sais déjà et je crois! Ah! si tu voulais! Si tu avais la raison de retarder ta vie politique, d'attendre jusqu'à ton entrée à rÉcole, et là de travailler avec moi ! Je n'en désespère pas encore; aujourd'hui tu m'écris malade de corps et d'esprit. D'ailleurs, pourquoi m'accuser d'être un spéculatif et un rêveur? Crois-tu que je veuille dévouer ma vie entière à la connaissance pure? L'action aura sa part, mais en son temps, et quand je saurai comment agir, la philosophie sociale sera pour moi un commentiire et un corollaire de la philosophie de l'histoire et de la métaphysique. Ne sais-tu pas que M. Proudhon, le grand socialiste, a commencé par là et que sa Banque du peuple n'est que la conclusion scientifique d'une démonstration?

Encore un mot : tu as bien souffert en entendant ton jeune ami dire : « Qui sait si en mourant je n'appellerai pas un prêtre? » Avec tes opinions chancelantes et probables, es-tu sûr que lu n'en feras pas autant?

Ne ris pas. M. Gralry, élève des plus distingués de l'École polytechnique, ayant obtenu le prix de philosophie au concours, adepte passionné de Saint-Simon pendant longtemps, s'est fait prêtre catholique. Il est noire aumônier maintenant.

Cela est terrible à penser, n'est-ce pas? Oses-tu bien à présent rejeter la philosophie, et ne pas chercher ses démonstrations? Tant que sur ta table tu n'auras pas cr bréviaire invincible, je veux dire la géométrie des choses, je ne réponds ni de toi, ni de moi, ni de per-

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sonne! La science est une ancre qui fixe Thorome; qui ne Ta pas, peut être poussé aux écueiis qu'il redoute le moins.

Adieu, et écris-moi le plus que tu pourras. Je te parlerai de ma philosophie quand tu voudras. Mon Dieu n'a rien de commun avec le Dieu-bouireau du christianisme, ni le Dieu-homme des philosophes de second ordre. 11 est le positif absolu, c est-à-dire la réalisation une et complète de tout Fêtre, et tout en lui et hors de lui est nécessaire comme lui.

Si ceci peut ^attirer à mes opinions, je te dirai que comme toi je crois à la légitimité des passions et à ridentité des lois du monde, et des lois de Thumanilé et de la pensée. Seulement il faut s'entendre.

Courage! et reporte sur moi un peu de TalTection que tu avais pour cet ami que tu as perdu.

Quant au jeune homme dont tu me parles, la première fois que je le verrai, je prendrai par écrit les "'^nseils de M. Guizot.

AU MÊME

Paris, !•' mai 1849

Mon cher ami, puisque tu es décidé à te faire imprimer tout vif S et que tu ne répondr> pas à mes objections, je

1. Grcard, ibid., p. 154 : 27 avril. Le travail projeté qui avait pour titre Conseils à un jeune homme; Du choix d'un partit fui imprimé en 1851 ; il est signé Lucien Sorel.

te considère comme tombé dans Timpénitence finale. Ainsi, mon cher damné, je t'accepte comme tel ; et je vais causer avec toi comme si tu étais définitivement dans Tenfer, je veux dire dans le socialisme.

Tu me montreras ta prochaine publication avant de la donner aux journaux; j*y compte. Tu sais que quatre yeux valent mieux que deux pour regarder, et que celui qui n'a pas composé l'ouvrage voit peut-être plus distinctement que celui qui s'est ébloui la vue à en limer toutes les parties. Je te dirai d'avance tout franchement que je crains un défaut. Tu te souviens de l'adresse de H. Baudrillart^ à la jeunesse; cela était chaleureux, travaillé, sérieux; mais cela sentait la rhétorique, l'aca- . demie; un soin trop attentif de la forme, un trop grand désir de mettre quelque chose de dramatique dans le récit, gâtait cette bonne composition et lui donnait l'air d'une œuvre d'écolier. Je soupçonne par ta lettre que tu cours le même risque : cette forme littéraire, animée, savante, ces discours alternatifs des deux partis, ce rôle de conseiller que tu prends, cette recherche du bon style I Je crains que ta composition ne soit meilleure pour l'Ecole normale que pour la presse. La presse demande moins d'art, moins d'ornements; elle veut un style d'affaires, ou de science logique.

11 faut prendre garde à ton premier pas. Ne t*ai-je pas dit que, dans ton dernier travail sur M. Michelet, il y avait quelque chose qui sentait encore un peu trop le

1. Baudrillart (Henn-Joseph-Iiéon), écunomiste. membre de Tlnstitut, né à Paris en 1821, mort en 1892.

travail des classes? Cette belle phrase, imitée de Rousseau, harmonieuse, riche, élégante, ces longs et heureux développements sembleraient déplacés. Dans le temps où nous sommes, les paroles sont des actions, et Ton no veut pas de fleurs au bout des baïonnettes. Ote toutes les tiennes, si tu peux. Prends une forme moins belle, |tlus brusque, plus sèche, plus frappante, moins digne d'un artiste, plus digne d'un pamphlétaire. Réussis, il le faut. C'est le seul moyen que j'aurai pour me consoler de ta résolution. A la place du silence que tu me refuses, donne-moi la victoire.

Tu pardonneras tout ceci, j'espère; tu sais bien que je te dis tout, aussi librement qu'à moi-même, et que je ne t'aime jamais plus que quand tu en fais autant pour moi.

J'ai à peine eu le temps, lors de notre dernière rencontre, de te dire quelques mots. Une lettre est bien courte, et je n'ai pas le temps maintenant de les faire longues. Néanmoins, je veux entamer avec toi un sujet de conversation, la politique.

Je suis majeur depuis huit jours, et je ne vote pas, quoique je le puisse. Je m'en trouve incapable, et voici pourquoi :

Je n'ai que deux opinions fermes en politique : la première est que le droit de propriété est absolu, je veux dire que l'homme peut s'approprier les choses sans réserve, en faire ce qu'il veut, les détruire une fois qu'il les possède, les léguer, etc.; que la propriété est un droit antérieur à l'État, comme la liberté individuelle;

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que l'homme possède les choses absolument et dans leur fond, et noD pas seulement la valeur qu'il leur a donnée. La seconde est que tous les droits politiques des citoyens se réduisent à un seul, qui est celui de consentir h la forme de gouveniement existante, soit explicitement, soit tacitement; que, par conséquent, toutes les formes de gouvernement sont indiiïérenles en soi, et n'emprunlent leur légitimité que de l'acceptation de la nation.

Hors de là, je ne connais rien du tout. Par suite, je suis incapable de voter pour deux raisons :

La première est que, pour voter, il me faudrait connaître l'état de la France, ses idées, ses mœurs, ses opinions, son avenir. Car le vrai gouvernement est celui q«i est approprié à la civilisation du peuple. Il me manque donc un élément empirique, pour juger du meilleur gouvernement actuel. Je ne sais ce qui convient à la France. Et consèquemment, je ne puis voter dî pour la république, ni pour la monarchie, ni pour le suffrage universel, ni pour le suf&age restreint, ni pour H. Guîzot. ni pour M. Cavaignac, ni pour H. Ledru-BoUin.

La seconde est que, quand même je saurais ce qui convient à la France, j'ai trop peu de connaissance du mérite, de la probité, des opinions des candidats pour pouvoir choisir entre eux. Il n'y a pas longtemps que je suis des yeux la vie politique, et, de tout ce que j'ai lu et vu, je n'ai recueilli qu'un chaos de jugements contradicloirt's qui me laissent dans un doute complet.

Donc-, jf m'abstiens.

La passion ne peut, à défaut de la raison, me pousser

vers aucun des deux partis. D*abord, tu sais que je ne fais rien par passion. Ensuite, je te déclare que les deux partis me révoltent et me dégoûtent. Il me semble voir un tas de misérables idiots, ivres et furieux, qui remuent à pleine pelle et se jettent les uns aux autres les mensonges et les ordures. Toute ma nature de philosophe et d'artiste se soulève ; je vomirais de dégoût, si je ne riais de mépris. Et je me demande souvent si le Peuple n'est pas un journal inventé par les réactionnaires, et le Constitutionnel une feuille payée par les socialistes.

Je sens bien que Tun est le parti du présent, Tautre le parti de Tavenir. Mais, à voir ces deux troupes de gueux fanatiques patauger à qui mieux mieux dans des tas de boue, je ne sais ce qu'il y a de bon chez les uns, ni chez les autres. Au milieu de tous les arguments qu'ils se jettent à la tête, je cherche des raisons, je ne vois que des déclamations et des banalités. C'est une guerre entre ceux qui veulent laisser les autres mourir de faim et garder tout pour eux, et ceux qui tâchent de voler ceux qui ont quelque chose. Donc, laissant là les prédicants de guerre civile, je me rejette dans la science pure, persuadé qu'il y a du bon et dans le présent, et dans l'avenir, dans le présent parce qu'il existe, dans l'avenir parce qu'il sera ; décidé à le chercher aussitôt que je le pourrai ; étudiant pour cela; approfondissant la philosophie et l'histoire pour arriverai la science sociale, et tâcher de déterminer ce qui est bon et durable dans notre état de choses, ce qu'il iaut y changer, ce que m'apportera l'avenir.

Je me tais et j'apprends.

Adieu, porte-toi bien, mon pauvre malade de corps et d'esprit.

Si tu écris à Planât, dis-lui que j'irai jeudi, vers une heure chez lui, lui porter réponse moi-même. Ma lettre serait trop courte, et, d'ailleurs, j'ai trop peu de temps.

Farewell. Remember Paul-Louis Courier; non quae sapiat, dictio, sed quae feriat.

AU MÊME

Paris, 10 juiUet 1849*

Mon cher Prévost, j'ai été longtemps sans t'écrire pour deux raisons. Ma mère est revenue pour quinze jours à Paris, et je passais mes jours de congé avec elle. Le reste de la semaine était occupé par la préparation de la hcence.

Nous serons présentés dans huit jours *. Ah ! mon cher, quelle corvée! Quelle indigestion j'ai! Je suis occupé en ce moment à apprendre la date de la naissance et de la mort des auteurs, celle de leurs ouvrages, à faire des analyses et des comptes rendus, à étudier grammaticalement les textes, à me fourrer dans la cervelle le sens d'une quantité de mots que je ne connaissais pas, enfin à me munir de toutes les ficelles qui font mouvoir ces vieilles marionnettes universitaires ! C'est

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