Voir p. 4G2, note
être bête. « La vie est un enfent qu'il faut bercer jusqu'à ce qu'il s'endorme. » Conclusion : viens manger ma soupe samedi 2, et voir ma pendule et mes tableaux (représentant le supplice d'un brigand italien, destinés à faire frémir les locataires qui ne paieraient pas leur terme en leur montrant les conséquences de l'inconduite; en outre un tendre berger dérobant un nid pour son Estelle, tableau ordonné par la police pour adoucir les âmes féroces). Tiens, j'en pleure d'attendrissement. Allons, mon Némorin, viens trouver ton Estelle.
A SA MÈRE
Nevers, 24 décembre 1851
Je quitte mon Hegel et mes paperasses pour venir causer un moment avec vous. Je suis fatigué et je ne trouve pas de meilleur repos que votre souvenir. Dans tout ce grand monde indifférent qui m'entoure, et où à chaque pas je dois livrer bataille pour me faire un chemin, il y a un petit coin où j'ai trois amies.... le bon temps de Paris ne reviendra pas.
M. Yacherot m'a écrit*, et me recommande les dis-
1. Lettre de M. Yacherot, 19 décembre : « ...Ne pouvant ni parler ni écrire sur la politique, sous le régime militaire et populaire qui nous est imposé et qui peut durer longtemps, il faudra bien que les esprits sérieux et élevés se réfugient dans la science pure, dans la philosophie. Traduisez donc Hegel tout en vous occupant de votre agrégation. C'est le service le plus urgent que vous puissiez rendre à la philosophie française en ce moment. Soignez votre santé.... Aristote prétend que l'esprit en soi est infatigable et
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tractions permises h un. philosophe, la musique et la danse. La musique, soit : démenti et Mendelssohn sont divins. Mais la danse I je deviens de plus en plus ermite et méprisant. J'espère bien laisser cet hiver les Nivernais tricoter de leurs jambes cette danse cahotée de dindons sautillants vulgairement appelée polka. — Chacun a ses plaisirs. Un brave employé pécheur à la ligne est plus heureux quand il attrape un carpeau d*un quart de livre que le plus merveilleux des rois de salon au moment où il bat ses plus piquants entrechats. Je suis pêcheur à la ligne dans la rivière delà philosophie (des mauvaises langues diraient que je pêche en eau trouble); et une petite vérité tirée à grand'peine du fond de Teau me rend heureux pour toute la journée» — Viennent parfois des migraines, des faiblesses de volonté, quelque ennui de ma solitude. Mais quel ciel si b^au n'a pas ses nuages? Somme toute, ma vie est à envier. Je gagne en peu de temps ce qu'il me faut pour vivre, j'ai une bonne santé, j'amasse pour l'avenir; quoique je sois terré et enfoui comme la taupe, je fais comme elle mon chemin. Il ne faut pas penser à ce que je suis, mais à ce que je puis être. C'est dans l'avenir que je vis, c'est lui que je prépare ; le présent n'est rien ; plus je suis obscur et enfoncé dans le travail, plus j'ai de chances ; je me compare à ceux qui en France
que c'est son contact avec le corps qui le rend sujet à la fatigue. J'en doute fort..., l'esprit a besoin de repos..., je vous recommande toutes les distractions permises au philosophe, et particulièrement la musique et la danse. Vous savez que la sagesse antique n') répugnait pas.
gouvernent la science, et je crois que, sans orgueil, j'ai tout lieu d'espérer.
Rien de nouveau. Je crois que le recteur avait raison, et que je ne cours aucun danger. Je continuerai jusqu'aux vacances à tenir dans ma cage patentée mes seize petits serins.
A PRÉVOST-PARADOL
Nevers, 30 décembre 1851
Cher ami, je suis à peu près décidé à devenir ton concurrent*. J'attends encore une lettre qui achèvera de me fixer. Tu comprends qu'il faut que je sache au juste ce qui se passe dans les hautes régions, et si la philosophie a chance d'être rétablie. J(* voulais d'abord laisser là les agrégations et mé présenter au doctorat à la fin de l'année. Je ne quitterai la philosophie qu'à la dernière extrémité, et je ne deviendrai serviteur du thème grec et du vers latin que dans l'espoir d'y rentrer un jour.
Si, comme tu dis, tu trembles de ma concurrence, tu as de la charité de reste. Desséché et durci par plusieurs années d'abstractions et de syllogismes, où retrouverai-je la verve, le style, les grâces latines et les élégances grecques nécessaires pour ne pas être submergé par quatre-vingts concurrents, pour arriver à côté de
4. Voir Gréard, ib., p. 184, 24 décembre. Prévost-Paradol amionce à M. Taine que l'agrégation de philosophie est supprimée par le Ministre de l'Instruction publique, H. Fortoul.
Max*, Sarcey, toi, etc. Je vais repiocher mon sol en jachère, tu sais comme, et avec quels coups. Si j'ai la même fortune que Tan dernier, comme il est probable, ma volonté en sera innocente; je ferai tout^ poiu* surnager. Que Cicéron me soit en aide !
Je compte un peu sur toi. Écris-moi des renseignements sur les livres qu'il faul lire, etc. Parle-moi de Babrius', de Denys d'flalicarnasse', de Tliistoire de la métrique ancienne et autres jolies choses. Je t'enverrai peut-être quelquefois un thème grec, pour avoir tes corrections où celles de M. Benoît*. Prête-moi l'épaule. Tombé une fois déjà, j'en suis tout meurtri.
Veux-tu prier Ed.* de m'acheter un petit Virgile de vingt sous, édition allemande, et de me l'apporter au retour? Heureux Ed. Mais il vaut mieux qu'il soit agrégé que moi, parce que peut-être je pourrai retrouver mes périodes cicéroniennes et mes hexamètres défunts. Son bonheur me console. Qu'il me donne au moins une bonne demi-journée, et toutes sortes de nouvelles et conversations de toi.
H. Simon vient de répondre à un mot que je lui avais écrit. Sa lettre laisse percer un blâme fort vif contre
1. Gaucher (Maxime), publiciste, né en 1829, élève de TÉcole normale en 1849, mort en 1888.